avec ou sans moustache

NOCES

Un film de
Avec

Un « Just a Kiss » à la belge

La thématique de « Noces » n’est pas sans rappeler « Just A Kiss » de Ken Loach : dans les deux films, des jeunes de la communauté pakistanaise d’un pays européen sont tiraillés entre modernité et tradition. Comme Loach, le Belge Stephan Streker (« Le monde nous appartient») s’attache à montrer le dilemme entre la volonté d’aimer qui l’on veut et celle de préserver sa famille. Contrairement au cinéaste britannique, Streker choisit de se focaliser sur une jeune femme, ce qui lui permet d’aborder un peu plus la place des femmes dans ces sociétés traditionnelles, notamment à propos des mariages arrangés. Il ne verse pas pour autant dans la critique un peu trop frontale et facile des cultures pakistanaise et musulmane. Chez Streker comme chez Loach, le père n’est pas un tyran paternaliste, mais plutôt un homme qui veut le bonheur de sa famille et qui s’applique à respecter dignement des valeurs qu’il est incapable de remettre en cause, prisonnier de traditions trop ancrées pour être balayées (« C’est comme ça », assène-t-il). Les différents membres de la famille (pas seulement le père) ne sont finalement que des personnes inconsciemment victimes de la pression sociale et des superstitions. Dans les deux films, on sent bien qu’ils souffrent réellement de la situation, que le ciel leur tombe sur la tête et que c’est un désarroi incontrôlé qui les pousse parfois à agir d’une façon qui peut paraître inconcevable de l’extérieur.

D’ailleurs, Streker dresse le portrait d’une famille qui est loin d’être extrémiste et qui fait même preuve d’une relative ouverture d’esprit sur certains points : l’amitié de longue date avec André (Olivier Gourmet) en est une illustration, tout comme la volonté d’offrir à Zahira la possibilité de choisir elle-même son futur mari parmi trois prétendants. Cela peu paraître dérisoire, mais Streker nous fait comprendre (à travers les personnages non musulmans comme André) qu’il est trop facile de juger quand on n’est pas soi-même confronté à de telles situations. L’acceptation de l’avortement au début du film semble être le signe le plus flagrant d’une évolution partielle des murs, mais ce point s’avère plus ambigu : même si cette pratique est contraire à leur culture, les parents la valident seulement parce que c’est un moindre mal et que l’honneur de la famille est en jeu, et l’on voit dans les hésitations et tourments de Zahira que sa liberté à disposer de son propre corps n’est pas respectée. En filigrane, on comprend aussi que les femmes ont tendance à accepter leur sort et à valider un état de fait qui semble impossible de faire évoluer véritablement. La scène où la sur aînée plaide en faveur du mariage forcé est un des gros chocs du film. « Rien n’est juste, jamais, ça n’existe pas », déclare-t-elle en évoquant les pauvres, les malades ou les handicapés, avant d’ajouter froidement : « On ne peut se révolter que si on peut changer les choses, et que si ça vaut la peine de les changer, sinon il n’y a qu’une chose à faire, c’est accepter » ! Voilà résumée une clef majeure des blocages sociétaux : la fatalité.

Toutes les situations ne sont pas aussi subtiles et l’atmosphère est parfois un peu trop plombante. Heureusement, les personnages secondaires apportent un peu de légèreté à ce drame (merci pour les sourires d’Alice de Lencquesaing et Zacharie Chasseriaud !) et l’esthétique du film rend le tout agréable à voir (notons le jeu avec la couleur rouge et les reflets, ou encore le magnifique plan en plongée de la cage d’escalier, digne des arabesques de l’art islamique). Les interprètes sont globalement au top (étonnamment, c’est Gourmet qui déçoit le plus), la prometteuse Lina El Arabi en tête – soulignons aussi la performance de Babak Karimi, acteur récurrent d’Asghar Farhadi, dans le rôle du père. Dommage que certains points (dont la chute) soient si prévisibles. Mais là n’est pas l’essentiel.

>>> En partenariat avec l’association EgaliGone

Raphaël JullienEnvoyer un message au rédacteur

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