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LE MOINE

Un film de Dominik Moll

Ambrosio du désert

Déposé à sa naissance devant les portes du couvent des Capucins, dans l’Espagne du XVIIe siècle, Ambrosio est devenu le plus fervent et le plus intransigeant des frères de la communauté. Certain d’être à l’abri de toute tentation, il punit sévèrement les doutes et les écarts des autres. Cependant, au cœur de ces certitudes, un îlot d’hésitation surgit, sous la forme d’un songe répété, au centre duquel se trouve une femme…

Au sortir du dernier film de Dominik Moll (dont les précédents opus m’ont personnellement laissé de glace), le premier nom qui vient à l’esprit est « Buñuel ». La référence au cinéaste espagnol semble incontournable, tant « Le Moine » paraît être une variante sur un thème déjà exploré par Don Luis dans son moyen-métrage « Simon du désert » (1964), celui de l’ecclésiastique inflexible tenté par le Diable. « Simon du désert » suivait, avec une lichette d’ironie toute buñuelienne, la détermination d’un ermite faisant pénitence depuis des années au sommet d’une colonne érigée en plein pays aride. Le Diable, ayant pris le visage de la belle Sylvia Pinal, après moult tentations, parvenait à le débaucher dans un night club sordide d’une grande ville moderne, aux antipodes de sa précédente condition. Le scénario de Dominik Moll et Anne-Louise Trividic suit grossièrement ce schéma, en substituant à l’ascétique colonne le décor d’un couvent espagnol, et le décor final de la métropole en moins.

En réalité, c’est moins « Le Moine » qui s’inspire de Buñuel que Buñuel qui s’inspira, pour réaliser « Simon du désert », du roman gothique éponyme de Matthew Gregory Lewis dont le film de Moll est l’adaptation officielle. La publication du Moine en Angleterre, en 1796, provoqua un large scandale, la bonne société étant plus habituée à voir les religieux inculquer la vertu que le goût de la luxure et du sang ; Coleridge avait lui-même durement critiqué l’ouvrage, estimant qu’il représentait un danger pour les fils et filles honnêtes – surtout, il faut le dire, en ces temps de climat révolutionnaire outre-Manche. Il est aisé de voir ce qui pût plaire à Buñuel dans cette histoire. Hasard ou non, Ado Kyrou, héritier des surréalistes, en réalisa en 1972 une première adaptation avec Franco Nero, écrite par… Luis Buñuel et Jean-Claude Carrière.

Dominik Moll n’est toutefois pas Buñuel, et dans sa démarche, même fantasmatique, il échoue à instaurer un rythme et une succession logique aux événements, rendant la progression morale de son personnage quelque peu artificielle. Ambrosio, le moine du titre, incarné avec une impressionnante retenue par Vincent Cassel, a été élevé au sein du couvent dans le pur respect du catholicisme et des Écritures ; contrairement au roman, plus volontiers cynique, il croit véritablement en la puissance de sa foi et en la force de son prêche, qu’on vient écouter de loin. Et puisqu’il croit en lui, le spectateur également. D’où l’impression que sa corruption morale et physique se fait dans une précipitation discutable. Toute une vie d’ascétisme remise en cause par un unique protagoniste et quasiment en une nuit ? La trahison d’Ambrosio découverte par un autre disciple dans la foulée ? On a parfois peine à croire à la crédibilité de ces brusques virages, aussi bien mis en scène soient-ils.

Ces imprécisions résultent à la fois du péché de la précipitation et d’un foisonnement narratif qui pèse sur l’enchaînement des situations, le film se divisant en plusieurs récits qui, certes, se rejoignent, mais accentuent la confusion en accumulant les données. Le seul personnage de Valerio, mystérieux disciple dont le visage est dissimulé par un masque après qu’il a été entièrement brûlé lors d’un incendie, aurait bien pu tenir le scénario d’un long-métrage entier, tandis que l’énigme de son identité est révélée presque dans l’urgence. En parallèle, le parcours d’Antonia, jeune femme de bonne famille destinée à épouser l’aède Lorenzo, eût gagné à être développé.

Peut-on reprocher à Moll de vouloir trop en dire, trop en faire ? Pas si l’on s’attache plutôt aux éléments stables du récit, à savoir la prééminence du décor, l’atmosphère à la fois gothique (à l’anglaise) et romantique (à l’allemande), et l’esthétique fantasmatique, voire onirique, du film. L’artificialité et l’imaginaire sont volontairement appuyés par le travail sur la photographie dû à Patrick Blossier, donnant de la cohésion à ce qui, a priori, pourrait ressembler à des aberrations : des moines espagnols qui parlent français ou un décorum de couvent déjà vieilli et presque ruiné, en contradiction avec l’époque du récit. Tout « Le Moine » a des allures de songe fiévreux, exagérément disproportionné et bizarrement troussé, baignant dans une nappe brumeuse. Jusqu’à la scène finale, superbe, qui mêle en parallèle une procession religieuse (dominée par les hommes-bougie) et la discrète infiltration d’Ambrosio dans une demeure où il s’adonnera à des actes peu catholiques. Dans cet univers un peu trouble, les performances de Vincent Cassel et de Déborah François (dont un rôle qui fait écho à celui de Sylvia Pinal chez Buñuel) sont autant de points inamovibles, perles de doute dans un océan de fausses certitudes.

Eric NuevoEnvoyer un message au rédacteur

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