MÉTAMORPHOSES

Un film de Christophe Honoré

Les dieux sont parmi nous 2

Europe, à la sortie du lycée, fait une rencontre avec un mystérieux chauffeur de camion dénommé Jupiter. Celui-ci lui raconte que pour cacher l’une de ses maîtresses à sa femme, il a un jour transformée celle-ci en génisse…

Christophe Honoré nous livre dans son dernier film un petit bijou d'élégie cinématographique, une ode aux puissances (charmantes) du cinéma, avec la complicité jouissive de récits tirés des métamorphoses d'Ovide, dont il actualise, avec désinvolture et grâce, les histoires.

Le prologue pose d’entrée le parti pris du film: Il s’agit du récit d’Acteon le chasseur surprenant Diane aux bains. Honore transpose l’action de nos jours, où un jeune chasseur dans la forêt du Sud de la France surprend une rousse naïade prenant une douche. Elle lui jette un sort sous forme d'un jet de gouttelettes: Quelques plans plus tard, à la lisière d’une autoroute quelconque, le jeune chasseur du dimanche se transforme en quelques plans simples et évidents, en cerf. C’est rapide, fulgurant, poétique, efficace. Avec une économie de moyens, quelques signes valant pour le tout, le cinéaste instaure son univers et nous fait admettre que dieux et mortels coexistent aujourd'hui, comme au temps d’Ovide. Le film se poursuit, se concentrant sur les aventures d’Europe avec successivement Jupiter, Bacchus et enfin Orphée, entrecoupées d’autres histoires plus ou moins connues racontées par ces personnages divins : on croise ainsi Narcisse, Junon, Tiresias, Hermaphrodite…

Un auteur antique a-t-il encore des choses à nous dire ? Et en élargissant le questionnement à une perspective contemporaine : le cinéma, dont il n'y a pas si longtemps on nous annonçait la mort, peut-il encore nous surprendre, nous charmer, nous transporter ? A cela on a envie de répondre : oui, mille fois oui. Il suffit d’y croire, il faut que le spectateur accepte de se laisser entraîner, face confiance aux pouvoirs (divins) des dieux du cinéma et pour peu que le cinéaste ait du talent (et Honoré en a à revendre) le miracle se produit. L'improbable surgit, s'impose et nous happe. Honoré ne cherche pas à se justifier : tu peux croire ou ne pas croire, mais il faut croire pour que ce soit profitable, nous dit-il. Tout le film tourne autour de cette problématique. Dès lors, on peut voir poindre en filigrane par intermittence des clins d’œil politiques (Europe, incarnée par une actrice d'origine maghrébine, est enjointe d'y croire ; de même, Orphée commence un prêche dans une cité, interrompu par des policiers en uniforme....)

Honoré place son film dès les premiers plans sous le signe de la sensualité et de la sensation. Il a l’intelligence de ne pas chercher à nous convaincre de la réalité des récits d'Ovide, il nous les fait vivre. Grâce à une structure narrative ingénieuse tenue de bout en bout, par des récits enchâssés les uns aux autres (parfois selon un régime de récits racontés, parfois comme des histoires qui se déroulent sur l’écran), rapidement la frontière entre réel et imaginaire s'estompe et on se prend à accepter sans ciller les multiples métamorphoses qui peuplent le film.

Avec une science des effets certaine, Honoré réussit à actualiser les récits d'Ovide, comme si se déroulaient parmi nous, ces histoires et ces jeux entre dieux et mortels. Quelques signes suffisent pour faire apparaître le surnaturel, quelques plans tournant autour du personnage pour que celui-ci se transforme qui en génisse, qui en lion et lionne, qui en biche. Les dieux sont parmi nous, ils apparaissent avec la dégaine de jeunes contemporains (on est toujours jeunes dans l"imaginaire), ils fricotent avec les mortels (et les mortelles surtout) s'en jouant avec caprices et cruautés, bien qu'impuissants par certains côtés (les dieux ne peuvent pas tout, par exemple Jupiter ne peut contrecarrer le sort jeté par Junon, sa femme jalouse, contre Io qu'il a transformé en génisse)

Par différents stratagèmes (détails du décor, maquillage, mouvements de caméra, montage, effets de camera, ralenti…), Honoré parvient à nous transporter dans cet espace et à générer plusieurs scénes savoureuses et cocasses. D'une puissance souveraine, les êtres se séduisent sans un mot, font l'amour et vivent souvent nus ou presque. Dieux et Déesses se déploient dans notre quotidien sans que rien ne les distinguent, le long d'autoroutes ou en lisière de supermarché Carrefour, abordant certaines mortelles incrédules dans les cinémas pour les entraîner par le seul pouvoir d'autosuggestion (et parfois grâce à des flingues braqués sur elles...). Le film ne manque ainsi pas d'un humour rafraîchissant.

Honoré nous avait promis des histoires : ils nous enchantent et nous entraîne. Son film, poétique, plein de grâce et d'inventions visuelles nous gratifie de superbes images, sensuelles et émouvantes (Narcisse en skate-board rejoignant sa mère, un personnage disposant de milles yeux se transformant en paon ou Orphée rejoignant Eurydice à travers les enfers liquides…). Et cerise sur le gâteau, il se permet même un clin d’œil aux contes de notre enfance avec un crapaud à qui l'on donne un baiser, rappelant qu'Ovide n'est pas si loin de nos bons vieux contes d'antan.

Nicolas Le GrandEnvoyer un message au rédacteur

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