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MARÉCAGES

Remuer la vase

Propriétaires d’une ferme laitière, Marie et Simon subissent de plein fouet les conséquences de la sécheresse. Croulant sous les dettes, ils se battent pour ne pas faire faillite. Jean, leur fils, est un grand adolescent maladroit. Cela désespère son père qui lui reproche d’accentuer leur situation déjà si précaire en ne travaillant pas comme il le faudrait...

À l’image des arbres qui souffrent du manque d’eau, « Marécages » prend racine au plus profond de la nature humaine. Une nature brute, qui lorsqu’elle est menacée retrouve ses instincts les plus primaires. Dans cet univers hostile, Marie et Simon, suent sang et eau pour ne pas tomber dans la misère. Une réalité tragique qui échappe à leur fils, adolescent rêveur qui préfère s’évader dans les champs plutôt que d’assumer le fait qu’il est un maillon essentiel de la survie de l’entreprise familiale. La tension monte, et lorsqu'un veau meurt faute de son renfort pour le sauver, le fils doit traîner la carcasse de l’animal devant la vache qui pleure son petit, métaphore d’une famille qui s’enlise progressivement dans la rancœur et la souffrance. Comme piégés dans un engrenage, les protagonistes sombrent alors dans un drame irréversible. Totalement anéantie, la mère devient cruelle et accable son fils déjà rongé par la culpabilité.

Viscéral et percutant, « Marécages » se nourrit de sueur et de purin. La photo, magnifique, exalte par sa lumière la chaleur torride de l’été caniculaire, alors que la mise en scène approche la routine de la terre dans ce qu’elle a de plus moite. Pour exemple cette scène du vêlage, réelle, où les acteurs sont mis à contribution sans effets spéciaux. Pascale Bussières va chercher de ses propres mains le veau dans les entrailles de la mère. Recouverts de sang et d’urine, Luc Picard et elle jouent leur rôle avec une crédibilité impressionnante. Il faut dire que le réalisateur connaît bien son sujet puisque la ferme où il tourne son premier film est celle de ses parents. À l’origine, celui-ci cherchait des acteurs non professionnels, des vrais paysans. Il s’est vite ravisé car son film est loin d’être un simple portrait du monde rural meurtri par la sécheresse. Il creuse plus profond pour porter la détresse humaine à son paroxysme.

Pour appuyer son propos, le réalisateur ponctue son film de scènes purement sensorielles : les échappées de Marie dans la campagne portées par le souffle du vent ; les tentatives désespérées du fils qui parcours les alentours avec un bâton de sourcier ; ou l’implication de ce deuxième homme qui rôde tel un vautour autour de cette famille en perdition. « Marécages » dégage ainsi une atmosphère particulière qui souligne parfaitement le récit. Guy Édouin a du style, perfectionniste, il arrive à conjuguer esthétisme et puissance de narration. Un premier film troublant, terreau d’une carrière prometteuse !

Gaëlle BouchéEnvoyer un message au rédacteur

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