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M. POPPER ET SES PINGOUINS

Un film de Mark Waters

Où l’on apprend comment les pingouins ne rendent pas manchots

Afin d’atteindre le sommet de la hiérarchie de son entreprise immobilière, et de gagner le droit de graver son nom aux côtés de ceux des trois richissimes (et surannés) associés, M. Popper doit convaincre une vieille aristocrate, propriétaire du dernier bâtiment privé de Central Park, de leur vendre sa charmante petite taverne. Mais sa stratégie est brutalement remise en cause par le décès de son père, qui lui a fait envoyer à New York, par malle réfrigérée, un groupe de joyeux pingouins…

Si « M. Popper et ses pingouins » est un film totalement dénué de surprises, il n’empêche que sa date de sortie ne laisse pas d’interroger. Il est curieux, en effet, de sortir en plein été un long-métrage dont la construction narrative, les thèmes, le contexte saisonnier et l’ingénuité des protagonistes s’entendent pour le faire ressembler à une production destinée aux fêtes de Noël, de celles qui font rêver les petites têtes blondes quelques jours avant que le vieux barbu ne vienne ramoner les cheminées. L’histoire en est tellement mielleuse qu’elle aurait mérité sa place au panthéon des broutilles du Réveillon, sorte de parfait apéritif sucré avant la dinde et les patates. Ceci dit, il ne s’agit pas de lui faire mauvaise presse, tant il est sûr qu’il plaira aux plus jeunes d’entre nous. Le film est d’ailleurs adapté d’un livre pour enfants éponyme paru en 1938, rédigé à quatre mains par Richard et Florence Atwater.

Disons-le tout net, l’atout de « M. Popper » réside en son principal interprète, l’homme aux mille grimaces, Jim Carrey. Eût-on remplacé le génie de « The Mask » par un comédien insipide que le film eût perdu dans l’instant toute sorte d’intérêt. Il y a, à cela, au moins deux raisons. La première, c’est Carrey lui-même : le clown vieillissant, nettement moins fringant que lors de ses précédentes frasques, donne corps à un quadragénaire cynique dont l’assurance et la prétention dissimulent la candeur d’un gamin mélancolique dont la croissance émotionnelle aurait été largement ralentie par l’absence de la figure paternelle. L’intelligence du prologue a le mérite de poser les bases solides du personnage en quelques plans : un petit garçon dont le père, constamment hors-champ, perpétuellement en déplacement dans les plus lointains pays du monde, ne communique avec son fils que via une radio installée dans sa chambre. A la seconde où les crépitements annonciateurs d’une conversation se font entendre, les yeux du bonhomme s’allument comme des torches vives. Au fur et à mesure, néanmoins, la radio ne crépite plus qu’aléatoirement, puis presque plus jamais. Même l’insidieuse présence du hors-champ semble s’évanouir, diluée dans l’insupportable silence d’un poste invariablement branché. Trente ans plus tard, devenu adulte, Popper a conservé de son enfance une solide aptitude à raconter des aventures exotiques comme si lui-même les avait vécues, aussi bien qu’une ferme rancœur contre un géniteur qui, certes, lui aura appris à rêver, mais au prix de sa continuelle absence.

C’est là que l’élasticité du visage de Carrey fait des merveilles : de sa connaissance (par procuration) des nations éloignées, Popper tire une capacité hors du commun à conter des histoires et à convaincre ainsi ses interlocuteurs de préférer leurs rêves de grand air à une sombre réalité matérielle. Car c’est cela, son travail : persuader autrui de bien vouloir vendre un bien immobilier, tout en promettant monts et merveilles au-delà des attaches du quotidien. Et Popper y parvient avec force grimaces, gestes et onomatopées, aidé dans sa mise en scène par son assistante monomaniaque Pippy, elle-même ne s’exprimant qu’avec des allitérations en « p » (d’aucuns voudraient lui faire rencontrer un certain M. V de « V pour Vendetta » afin de partager quelques figures de style). Ce duo de joyeux drilles ne performe point sans cynisme. Persuadé de mériter sa place auprès des trois vieilles branches au sommet de la compagnie pour laquelle il exerce, Popper, qui verrait bien son nom accolé sur la plaque de marbre à ceux des associés grabataires, n’a de cesse de les renvoyer cruellement à leur infâme vieillesse. Une manière de nous dire, peut-être, que l’univers de « M. Popper » est bel et bien réservé à ceux qui ont une âme d’enfant, aux jeunes pousses et non aux fruits pourrissant.

Vu par ce prisme, Popper est aussi, un peu, beaucoup, passionnément, un salaud. Du genre de ceux qui vouent leur vie à leur carrière et qui oublient qu’ils ont une ex-femme et des gamins dont il faut s’occuper. Mais un gentil salaud, qui n’a pas eu de père et qui ne voit pas l’utilité d’en être un lui-même. Le surgissement dans son quotidien de six manchots, affublés chacun d’un petit nom comme les sept nains du conte, envoyés par son père récemment décédé, va changer la donne. Sur fond de vacances hivernales – la neige tombe à foison sur New York – Popper va rebondir sur Brailleur, Capitaine et leurs camarades animaliers pour raccommoder son couple, rétablir le contact avec ses deux enfants, rattraper en vol son monde enfantin qui s’éloignait, et même convaincre une vieille dame (interprétée par Angela Lansbury) de lui vendre son restaurant, le Tavern in the Green, depuis une éternité lorgné par les trois susdits associés, dernière propriété privée de Central Park et réceptacle des souvenirs familiaux de Popper. Tout un programme, rythmé par la découverte des capacités super-héroïques desdits manchots : il y a celui qui jabote aussi fort qu’une bouilloire arrivée à température, celui qui parfume l’appartement de ses gaz, celui qui aime câliner, etc ; ainsi que par la succession des prises de tête et des moments de rigolade générés par les intrus venus du froid.

La seconde raison qui fait l’intérêt de la présence de Carrey, c’est qu’il rend possible de voir en « M. Popper » un discours réflexif sur l’acteur lui-même, comme si celui-ci profitait de l’occasion pour faire un arrêt sur image sur sa carrière à un moment charnière de celle-ci. Dans une telle perspective, les six manchots qui le suivent partout où il se rend, y compris à une soirée picturale au Guggenheim Museum, incarneraient chacun une facette de son jeu (les grimaces, la logorrhée, l’affection, etc.). Popper / Carrey tenterait ainsi de se débarrasser de ses interprétations, de les semer en chemin ou de les envoyer paître, avant de se raviser et de les assumer comme telles, au profit de sa réconciliation avec sa famille autant qu’avec lui-même. « M. Popper et ses pingouins » devient ainsi moins un film avec Jim Carrey qu’un film dont le comédien est le sujet principal, une sorte de transition dans la carrière de l’acteur, doublée d’une promesse d’un retour à ses gesticulations d’antan.

Eric NuevoEnvoyer un message au rédacteur

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