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LES MISÉRABLES

Un film de Ladj Ly

La maestria d’une mise en scène loin d’être gratuite

Stéphane intègre la brigade de la BAC de Montfermeil en banlieue parisienne. Il fait équipe avec Guada et Chris, qui ont leurs méthodes bien à eux pour se faire respecter dans le quartier…

Les misérables (2019) film image

Ladj Ly est un des membres fondateurs du collectifs Kourtajmé, d’abord en tant qu’acteur, puis réalisateur de making-of et de documentaires. Il arrive à la fiction avec le court-métrage "Les Misérables", nommé aux César en 2018. Le film "Les Misérables" en compétition officielle à la 72ème édition du Festival de Cannes (dont il est reparti avec le Prix du Jury) est le développement de ce court en long, avec les mêmes acteurs et une intrigue assez proche, permettant l’affirmation de l’ampleur de la mise en scène, de la narration et du style visuel de Ladj Ly.

Selon la volonté du réalisateur, les quarante premières minutes du film sont une entrée progressive dans l’univers des banlieues, et surtout une présentation de ces espaces comme une communauté hétérogène. Et il l’a souhaitée loin des clichés, la drogue et les armes n’étant pas du tout les éléments mis en avant. Ce sont surtout sur les petits trafics en tout genre, les ententes explicites ou tacites et entre tous les acteurs de ces espaces (les gitans, les musulmans, les premières générations d’émigrés, les enfants de la cité et les policiers) qui font le sel de cette première partie.

La banlieue apparaît alors comme un espace très organisé et administré, une poudrière tendue où tout peut très vite dégénérer. Ainsi, le réalisateur fait comprendre à son spectateur que les dichotomies bien / mal, légal / illégal, n’ont pas de sens ici : tout est négociation, entente, donnant donnant. On le voit aussi bien entre Chris le policier raciste et le Maire, maire de la ville et sorte de chef légal de quartier au marché, qu’entre les lycéennes et Buzz quand elles découvrent qu’il les a filmé avec son drone. Un drone qui va être au cœur de toute la deuxième partie du film.

Après ces quarante premières minutes, relativement innocentes, qui dépeignent en plus de la réalité de la cité, celle du commissariat de quartier et les flics qui s’y trouvent ainsi que leurs activités quand ils se font chier lors de leur patrouille (contrôle d’identité et fouille gratuite de personnes dont ils connaissent la vie par cœur), la tension monte d’un cran. Et elle ne redescendra plus, même après le dernier plan du film, dont le fondu au noir vient se fermer comme un œil.

Un enfant fait une connerie, la police en fait une encore plus grosse derrière, et le jeu des alliances se met en place. Quelqu’un se met à courir. La cité se tend et tout se met en marche. La mise en scène de Ladj Ly dans la scène cruciale de la bavure policière, déjà au centre du court métrage, prend une dimension épique avec l’alternance de plans aériens et d’autres à la steady cam dans la foule de jeunes. La palette de couleurs et la précision de la mise en scène emprisonnent le spectateur au cœur de cette scène très difficile à regarder. Il est incapable de détourner le regard, d’avoir une seconde de répit, de se mettre à distance. La violence, filmée en scope, l’entoure et l’oppresse, aussi bien en plan séquence à l’extérieur que dans des scènes très découpées dans un kebab. Tout est dans l’urgence. Le jugement est impossible, tous les camps ont leurs raisons. Chacun cherche à se protéger et à éviter les embrasements comme en 2005, alors que progressivement, la liesse de la coupe du monde s’étiole.

D’une grande intelligence sociale, le réalisateur qui est aussi scénariste (avec Giordano Gederlini et Alexis Manenti), parvient à se placer aussi bien dans la peau des flics que des jeunes des quartiers, mais aussi des frères musulmans et des gitans. Un film en colère qui se sert de la mise en scène pour être le plus juste et le plus sincère possible. Sans prendre parti, Ladj Ly peint magnifiquement la réalité qu’il connaît et l’offre au public, dans l’espoir de la faire comprendre un peu mieux, et surtout, sans stéréotypes ou raccourcis caricaturaux.

Thomas ChapelleEnvoyer un message au rédacteur

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