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KINGS

Un film de
Avec

Une œuvre coup de poing déchirante et sauvage

Après le triomphe de "Mustang", tout le monde attendait le nouveau film de Deniz Gamze Ergüven. La renommée de son premier projet lui avait d’ailleurs ouvert toutes les portes, y compris celles d’Hollywood. C’est ainsi vers les États-Unis qu’elle a décidé de se tourner pour une œuvre ambitieuse : raconter les émeutes de Los Angeles dans un tourbillon virevoltant d’émotions, où les registres se multiplient comme des regards différents sur une tragédie historique. Disons-le immédiatement, oser des séquences ubuesques sur un sujet aussi sérieux a tendance à desservir le propos tant l’équilibre entre les différentes tonalités s’avère bancal. Le métrage a d’ailleurs reçu un accueil particulièrement mitigé à Toronto où beaucoup reprochaient à la cinéaste franco-turque ce parti-pris scénaristique.

Pour autant, "Kings" regorge également de fulgurances, de séquences où tout le talent de la réalisatrice s’exprime, confirmant sa capacité à capturer les émois adolescents avec une élégance rare. La caméra débute son récit quelques semaines après la mort Latasha Harlins et le tabassage en règle de Rodney King par quatre policiers blancs. Millie vit dans le quartier de South Central, bastion des émeutes qui s’abattront bientôt sur la cité des Anges. Pour le moment, elle se bat corps et âme pour aider les enfants du coin, n’hésitant pas à prendre sous son aile et sous son toit les âmes égarées. À la télévision, les images du procès de Rodney King trustent toutes les chaînes. Au fur et à mesure de l’absurdité grandissante des débats (un avocat expliquant notamment comment la tête de l’homme est volontairement venue frapper la matraque d’un accusé), la rage se fait ressentir dans les rues jusqu’à atteindre son point d’orgue le 29 avril. Ce jour, les quatre membres des forces de l’ordre sont acquittés. La contestation dégénère en une vague de violence, exutoire condamnable d’une rage légitime.

Au milieu du chaos, l’objectif de Deniz Gamze Ergüven ne cesse de suivre ses personnages, les enfermant dans un cadre comme eux étaient piégés dans un désordre total où la brutalité emporte tout sur son passage, les êtres comme les biens matériels. Dans cette nuit explosive, le film offre plusieurs visions mémorables, comme cette virée onirique au cœur d’une ville caligineuse, ou encore les regards de ces enfants perdus entre leurs sentiments adolescents et les bouleversements de la nation. À travers leurs doutes et leur parcours, ils sont le véritable poumon de ce drame sensoriel, bien plus que les pérégrinations du duo glamour Halle Berry – Daniel Craig (le distributeur français Ad Vitam ne s’est d’ailleurs pas trompé en préférant mettre cette jeunesse en avant sur l’affiche plutôt que les deux stars connues). Frénétique et lumineux, "Kings" s’impose, malgré ses quelques errances, comme une claque cinématographique, un mouvement exalté assumant ses paradoxes et osant le mariage de la tendresse et de la sauvagerie. Si le résultat est parfois bancal, il a le (grand) mérite de n’être jamais anecdotique pour imposer le message suggéré par le titre : nous sommes tous Rodney King.

Christophe BrangeEnvoyer un message au rédacteur

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