Banniere_CANNES-2019

INDIGNADOS

Un film de Tony Gatlif

Un beau mais long clip politico-humanitaire

Betty est une immigrée sans papier qui vient d'arriver en Europe. Elle se trouve rapidement confrontée à la réalité de l'Europe : la misère y est aussi une réalité, pour les immigrés mais aussi pour certains autochtones. Entre la Grèce, la France, l'Espagne et la Tunisie, Betty voit aussi émerger diverses formes de rebellions et d'indignations face aux injustices de ces sociétés.

« Indignados » donne le ton dès le générique: « librement inspiré » de l’essai à succès « Indignez-vous ! » de Stéphane Hessel. Et également suggéré, de façon plus implicite dans le choix du titre, par le mouvement des Indignados en Espagne (lui-même influencé par l’ouvrage de Hessel). Bref, on s’attend immédiatement – et ce n’est pas une surprise de la part de Tony Gatlif – à un film militant, social et résistant. En fait, il s'agit d'une œuvre d’autant plus engagée que ce film est l’aboutissement d’une rage de re-filmer que Tony Gatlif entretient depuis le fameux discours anti-rom de Sarkozy en 2010. Quand on connaît le Tony, on s’attend à ce que sa nouvelle œuvre soit donc particulièrement nerveuse !

Au départ, cela fonctionne plutôt pas mal (certes, en écrivant cela, vous savez déjà que ça se gâte, mais on y reviendra plus loin). Même si le scénario de ce mi-docu-mi-fiction tient sur un Post-it et que les parties jouées ne sont pas toujours bien interprétées (le pire étant probablement lorsqu’une jeune femme découvre les images de la révolution tunisienne sur son portable), on est relativement happé par le rythme et la puissance des images, lesquelles n’hésitent ni à esthétiser le propos ni à en donner un aspect plus brut voire brutal. En clair, on navigue entre deux eaux, qui semblent se compléter avec force : un documentaire dénonciateur mais aussi une œuvre d’art. Gatlif n’hésite d’ailleurs pas à insérer plusieurs séquences métaphoriques et poétiques – souvent surprenantes – dans lesquelles il parvient avec brio à parler des hommes à travers des objets : des chaussures orphelines échouées sur une plage, des couvertures ou tentes de SDF, des canettes qui roulent sur le bitume, des magazines qui tourbillonnent dans le vent ou encore cet exceptionnel troupeau d’agrumes qui dévale les pentes d’une ville maghrébine jusqu’à une barque amarrée dans le port. À l’appui de tout cela, il faut aussi dire que la bande-son (une fois n’est pas coutume, ce n’est pas Gatlif qui la compose) est particulièrement pêchue et participe souvent à faire vibrer les meilleures séquences du film.

Pour le commentaire, Gatlif choisit une technique assez radicale : l’inscription de type « pochoir » (une technique courante de graffiti), superposée aux images et plus ou moins intégrée à celles-ci – choix qui fonctionne comme une mise en abîme du sujet, avec l’appropriation de l’espace public à la manière des manifestations, des tags et des bannières que le film nous montre. Ce commentaire écrit et coloré est toutefois l’un des premiers travers du film, d’abord parce que sa forme est parfois trop acidulée par rapport au propos, ensuite parce qu’elle met en valeur, plus que tout autre aspect du film, le principal problème de ce documentaire : à force de slogans (parmi lesquels des citations de Stéphane Hessel), le spectateur a rapidement la sensation de regarder un clip politique ou humanitaire. Et ce n’est pas ce qu’on demande au cinéma !

Forcément, même si c’est beau et parfois bien trouvé, ce film dérive vers les inconvénients des techniques publicitaires et fatigue très vite. Une demi-heure suffit et on passe l’heure suivante à attendre impatiemment chaque trouvaille géniale. Côté émotion, on y perd énormément et c’est sans doute le principal échec de ce film. À trop vouloir glisser dans l’esthétique, on se retrouve face à un paradoxe : l’esthétique devient l’élément le plus agréable du film alors que le message, pourtant point de départ essentiel de Gatlif, perd en puissance. Au final, « Indignados » et « Indignez-vous ! » ne partagent pas seulement l’indignation : ces deux pamphlets ont une lourdeur générale que leurs moments de grâce ne suffisent pas à rendre 100% « chef-d’œuvresques » ! L’essai de Stéphane Hessel a su captiver et influencer sans être un monument de littérature mais le film de Tony Gatlif risque d’avoir l’effet inverse : devenir un objet esthétiquement louable mais à l’impact sociétal quasi nul.

Raphaël JullienEnvoyer un message au rédacteur

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