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I COME WITH THE RAIN

Un film de Trân Anh Hùng

Le film damné de Trân Anh Hùng

Ancien policier reconverti en détective privé suite à une affaire traumatisante qui continue de hanter ses souvenirs, Kline est chargé par un milliardaire chinois d’enquêter sur la disparition de son fils Shitao. Son voyage vers Hong-Kong l’amènera à retrouver Shitao, devenu une sorte de Christ végétant parmi les clochards, mais aussi à croiser le leader d’une triade locale qui va très vite lui mettre des bâtons dans les roues…

Au royaume des projets maudits, "I Come With the Rain" ne serait certainement pas le moins bien placé au banquet. Et c’est pourtant peu dire que l’on attendait ce film avec une sacrée impatience : le retour du cinéaste franco-taïwanais Trân Anh Hùng au thriller esthético-choc près de quatorze ans après "Cyclo" (Lion d’Or à Venise en 1995), un casting bigarré et limite improbable mêlant une flopée de stars américaines (Josh Hartnett, Elias Koteas) à la fine fleur des acteurs hongkongais (Takuya Kimura, Lee Byung-hun), les promesses d’un long-métrage mêlant la tonalité introspective des films de Wong Kar-waï au rythme trépidant d’un pur thriller à la coréenne, et surtout le prolongement d’une carrière singulière et quasi schizo, lorgnant sans crier gare du drame sensoriel vers le polar stylisé. Hélas, le film aura fait les frais d’une postproduction désastreuse, résultant du conflit judiciaire ayant opposé Hùng à son producteur Jean Cazes.

Petit récapitulatif des dégâts : le producteur ayant visiblement manifesté son mécontentement après avoir découvert le premier montage du film, Hùng fut contraint de finaliser le film en quatrième vitesse, le tout entrecoupé de quelques allers-retours au tribunal, et tout cela peu avant que la boîte de production ne finisse par déposer le bilan. Le cinéaste, ne voyant dans le résultat final qu’un film boiteux et très éloigné de ses intentions de départ, aura fini par renier complètement son film au point de stopper purement et simplement son exploitation. À ce jour, il est donc envisageable que le film ne sorte jamais en France. Mais au vu d’une rapide sortie en salles expédiée dans trois pays d’Asie (Japon, Taïwan et Corée du Sud) et de l’existence d’un Blu-Ray anglais, il y avait encore un espoir d’évaluer les dégâts. Fallait voir. On a vu. Et le verdict est hélas des plus prévisibles…

Au vu du scénario, on sent tout de suite l’influence d’un film comme "Bad Lieutenant", centré sur la descente aux enfers d’un enquêteur à la recherche d’une rédemption, avec toute la symbolique religieuse que cela implique. Il est difficile de savoir, en voyant le résultat, si le vrai projet du cinéaste résidait là-dedans, mais si c’est le cas, l’objectif est loin d’être atteint, la faute à des sous-intrigues (dont une love story entre le chef des triades et sa petite amie toxicomane) qui ne présentent aucune interaction avec la trame policière ou à des éléments symboliques aussitôt amenés aussitôt évaporés. Certes, on sent là-dedans les conséquences de la postproduction, et il est très clair qu’un autre film était possible avec d’autres séquences qui semblent bel et bien manquer à l’appel. Mais pour autant, Trân Anh Hùng pèche par excès et lourdeur dans sa façon d’appuyer la dimension christique du récit, à travers des dialogues sentencieux (« Jésus est à l’agonie jusqu’à la fin du monde »), des scènes d’ultraviolence gratuite, et des motifs de croix qui frisent le ridicule à force de s’incarner dans chaque recoin du cadre. Son film se voulait-il une relecture moderne du chapitre de la Passion, récemment transformée en boucherie XXL chez Mel Gibson ? Peut-être, mais là encore, on reste dans le vague, le charcutage du scénario bloquant hélas la présence d’un découpage purement émotionnel et musical qui favorisait toute forme d’immersion dans le récit. Et le casting, mené par un Josh Hartnett décidément indécrottable dans sa quête d’inexpressivité, n’arrange rien à l’affaire.

Reste quelques qualités non négligeables : une bande-son signée Radiohead qui soutient assez bien les quelques étreintes romantiques au cœur du récit, une esthétique qui privilégie la captation organique des éléments visuels et sonores (moiteur de la peau, bruit de la pluie, brouhaha urbain, etc…), une photo très soignée et quelques créatures lovecraftiennes assez inattendues. Ce ne sont malheureusement que les fragments d’un film hélas absent, sans doute celui que l’on aurait tant aimé voir. Cela dit, Trân Anh Hùng aura eu le temps de penser ses plaies en se concentrant peu de temps après à l’adaptation du roman culte de Haruki Murakami, La ballade de l’impossible. Un titre qui sonne presque comme l’accusé de réception du calvaire artistique qu’il venait tout juste de subir.

Guillaume GasEnvoyer un message au rédacteur

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