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FRITZ BAUER, UN HÉROS ALLEMAND

Un film de Lars Kraume

Le portrait classique mais captivant d’un homme de conviction

Berlin, 1957. Résolu à rendre justice aux victimes de la Shoah et à confronter l’Allemagne à ses responsabilités, le procureur Fritz Bauer instruit les dossiers liés aux crimes nazis. À la tête d’une petite équipe, au sein de laquelle se détache le jeune Karl Angermann, il cherche notamment à retrouver Adolf Eichmann, soupçonné d’être l’un des principaux responsables de la Solution finale, pour qu’il soit jugé dans son pays. Mais apprenant un jour qu’Eichmann se cache à Buenos Aires, il décide de faire appel aux services secrets israéliens…

Grande figure du combat judiciaire contre le nazisme, incarné notamment par sa contribution aux procès d’Auschwitz et son rôle décisif dans l’arrestation d’Adolf Eichmann, Fritz Bauer semble pourtant être tombé dans l’oubli. Le fait qu’il ait été retrouvé mort seulement quelques années après ses affaires les plus retentissantes, dans une Allemagne d’après-guerre encore engourdie et peu encline à affronter ses démons, y est sans doute pour quelque chose. Présenté au festival de Beaune 2016, ce film s’efforce donc de raviver sa mémoire, rendant hommage à l’homme et, à travers lui, à son combat.

Et autant dire que le voyage vaut le détour, puisque ce n’est pas un, mais trois visages de Fritz Bauer qui nous sont révélés. Celui d’un homme de loi engagé, à la fois juif et allemand, soucieux d’apporter réparation aux victimes de la Shoah, de condamner les coupables et de rendre à l’Allemagne sa dignité. Celui d’un citoyen résolu et courageux, prêt à se compromettre pour que justice soit faite (sa démarche pour faire capturer Eichmann le rend passible d’une condamnation pour haute trahison). Celui, enfin, d’un être humain énigmatique aux mœurs décriées qui, pour éviter la prison et donc le retrait de ses fonctions, a dû étouffer ses préférences sexuelles et renier son identité. Ce triple portrait, mis en scène sobrement et imbriqué habilement, est incarné avec conviction par un Burghart Klaußner littéralement habité (vous l’avez peut-être furtivement aperçu dans "Le Pont des espions" et "Le Ruban blanc").

La principale originalité du film, et c’est sans doute son grand mérite, est de concentrer ses enjeux scénaristiques dans les sphères immatérielles de la diplomatie et de la bureaucratie. Ainsi, l’action est bien présente, mais autour de tables de réunion, dans des bureaux, sur le champ de la négociation et jamais sur celui du terrain. Un parti pris intéressant qui, grâce à la finesse des dialogues, donne lieu à quelques scènes remarquables. Sont ainsi mises en évidence la complexité des relations entre organes de pouvoir ainsi que l’effroyable gangrène des services d’État allemand d’après-guerre, pour la plupart dirigés par d’anciens Nazis ayant encore toute autorité à exercer leurs fonctions.

Autour de ce fil rouge qu’est la démarche périlleuse de Fritz Bauer pour convaincre le Mossad d’arrêter Eichmann, vient s’articuler un ensemble de trames secondaires qui apporte équilibre et relief à l’ensemble du métrage. L’une d’elles est le rapprochement de Bauer avec Karl Angermann, son jeune employé (émouvant Ronald Zehrfeld, découvert dans "Barbara"), avec lequel il se sent partager des valeurs communes. Cette association détonante, qui s’avère au final totalement logique, apporte beaucoup à la progression de l’intrigue et à l’auscultation de la personnalité de Bauer. Elle permet, par ailleurs, de faire émerger la toile de fond du récit, celle d’une société puritaine asphyxiante où les sexualités considérées comme déviantes n’avaient pas leur place. Au-delà du tableau historique, l’intime trouve donc une petite place, contribuant à faire de ce "Fritz Bauer, un héros allemand" un film tout à fait captivant.

Sylvia GrandgirardEnvoyer un message au rédacteur

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