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EUROVISION SONG CONTEST: THE STORY OF FIRE SAGA

Un film de David Dobkin

Le ridicule ne tue pas, il rend plus fort !

Le jour de la mort de sa mère en 1974, le jeune Lars assiste à la télévision au succès du groupe ABBA au concours Eurovision de la chanson avec leur tube « Waterloo ». C’est un deuxième choc pour le petit garçon et une évidence immédiate : il gagnera un jour ce concours. En 2020, il n’a renoncé à rien malgré les railleries et le mépris de tous. Seule Sigrit l’accompagne dans ce rêve fou, depuis le début. Leur duo, nommé Fire Saga, ne semble avoir aucune chance d’être sélectionné un jour. Et pourtant…

Sortie le 26 juin 2020 sur Netflix

Que vous soyez fan du concours de l’Eurovision ou pas, et quelles que soient vos raisons, vous avez toutes les chances d’apprécier ce film. Il ne faut pas s’attendre à la comédie du siècle, et surtout pas à un scénario très inventif (les rebondissements sont, pour la plupart, très prévisibles). Mais ce film réussit un petit exploit : se moquer de l’Eurovision tout en le respectant profondément ! En fait, c’est presque un hommage à la capacité d’autodérision dont ce concours fait preuve depuis un bon moment. Organisateurs, commentateurs ou participants semblent conscients de la kitschitude de l’événement et prennent un vrai plaisir à l’assumer et à la cultiver.

Créé dans le cadre d’un véritable partenariat avec l’Eurovision (sa sortie était initialement prévue au moment de la finale 2020, finalement annulée à cause de la pandémie de Covid-19), ce film parvient donc à rendre hommage à ses participants tout en parodiant allégrement leurs excentricités, leur superficialité, leur vanité mais aussi leur goût pour le bling-bling. En fait, malgré les moqueries et la parodie, le film montre aussi la capacité de ces gens à rêver, leur appétence pour le show grandiose, leur volonté de cultiver leur différence mais aussi de rassembler. Même si les personnages peuvent paraître un peu niais ou stupides (les deux personnages principaux sont aussi ce que l’on pourrait appeler des ploucs), ils sont également filmés avec une vraie tendresse, et on finit par se demander si l’on n’est pas, chacun, le ridicule de quelqu’un d’autre !

"Eurovision Song Contest: The Story of Fire Saga" n’est assurément pas un film à message mais cela ne l’empêche pas de poser de façon sous-jacente l’épineuse question du « bon goût ». Et il faut bien convenir que les tubes populaires sont efficaces, quel que soit notre jugement personnel sur leur valeur musicale (qui n’a donc rien d’objectif). Les chansons du film, aussi baroques soient-elles, ont quelque chose d’enthousiasmant, ne serait-ce que pour leur capacité à nous faire sourire – notamment le titre "Volcano Man" qui met dès le début la barre du kitsch à un très haut niveau avec la musique, les paroles, les costumes et le décorum ! Est-ce pour ridiculiser les tentatives de hiérarchisation des goûts musicaux que la bande-son verse dans l’éclectisme en utilisant aussi des titres de Sigur Rós ?

On flirte finalement avec le feel-good movie à la "Little Miss Sunshine" (toutes proportions gardées), alternant les séquences décalées, les moments d’émotion, les instants de gêne, les personnages beaufs ou encore la caricature. Sur ce dernier aspect, on peut d’abord se demander s’il n’y a pas un petit quelque chose de raciste dans la façon de représenter les différentes nationalités, mais rien n’est fait avec mépris et, surtout, aucune origine ou culture n’est plus valorisée qu’une autre, les Américains en prenant aussi pour leur grade (étonnons-nous au passage que ce concours si européen ait donné lieu à une production américaine). De même, si le film commence en islandais, on est initialement heurté par le rapide passage à l’anglais avec accents prononcés (aussi brutal et aberrant que dans "À la poursuite d'Octobre rouge", souvenez-vous !) mais par la suite, le mélange des accents apporte un vivifiant cosmopolitisme et rappelle justement cet aspect positif de l’Eurovision (évidemment, on déconseille l’atroce VF !). Le film ne se prive toutefois pas de souligner une incongruité : la difficulté de gagner le concours dans une autre langue que l’anglais.

Bref, malgré la vacuité apparente de l’Eurovision comme de cette comédie, et malgré un scénario convenu, de nombreux détails, pertinents ou simplement drôles, parviennent à surprendre le spectateur. Et il faut bien admettre que l’on rit beaucoup, par exemple avec le running gag sous-entendant que Lars et Sigrit sont frère et sœur (« probablement pas », répond toujours Lars, imperturbable), avec le fantôme « inutile » de la star décédée, ou encore avec l’ambiguïté du chanteur russe culturellement incapable de faire son coming-out (là aussi, son "Lion of Love" vaut son pesant de cacahuètes !). Will Ferrell est au top de sa forme, Rachel McAdams est bluffante, Pierce Brosnan est méconnaissable, Dan Stevens en fait des tonnes… Franchement, pourquoi bouderait-on notre plaisir ?

Raphaël JullienEnvoyer un message au rédacteur

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