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DRUNK

Un film de Thomas Vinterberg

Qu’importe le flacon, pourvu qu’on ait l’ivresse !

D’après un psychologue norvégien, l’être humain aurait dès la naissance un déficit d’alcool de 0.5g dans le sang. Quatre amis spécialisés dans l’enseignement décident de mettre en pratique cette théorie, avec l’espoir que leur vie devienne plus épanouissante. Sauf que la situation devient vite incontrôlable après des premiers résultats pourtant très encourageants…

Drunk film

Ceux qui se souviennent de la mythique rencontre à New York en 1995 entre Bill Clinton et Boris Eltsine – durant laquelle le président russe visiblement rond comme une queue de pelle provoqua un énorme fou rire en direct du président américain – savent à quel point le rire sous substance peut parfois décoincer les sujets les plus sensibles. En partant d’une théorie élaborée par un psychologue norvégien à propos du supposé déficit d’alcool de l’être humain à sa naissance, "Drunk" tente une mise en pratique de cette théorie, histoire d’en vérifier les bienfaits supposés et d’en dégager les effets secondaires. Pas si étonnant que ça de retrouver Thomas Vinterberg aux commandes de cette comédie douce-amère : le thème de la désinhibition a plus d’une fois nourri sa filmographie, certes pas toujours avec subtilité – il suffit de revoir la mise en scène illisible de "Festen" et le classicisme vieillot de "La Communauté". Ce nouveau long-métrage – l’un de ses plus aboutis – change la donne en traitant au premier degré une idée loufoque et en la laissant couler de source dans tout ce qui caractérise l’épanouissement sociétal (le scolaire, le familial, le relationnel au sens large), et ce sans jamais essayer d’en dégager un point de vue orienté et exclusif dans un sens ou dans l’autre. Point de propos tautologique sur les méfaits de l’alcoolisme avec des personnages qui n’auraient pas inventé l’eau tiède, donc, mais plutôt un grand film sur le lâcher-prise qui applique à lui-même son propre sujet.

Ce choix d’un récit linéaire qui navigue à souhait entre plusieurs tons (l’hilarité, l’ivresse, la tristesse, la rédemption, le trash, la tragédie) pourrait laisser croire que le film titube sans savoir où il va, et c’est à la fois vrai et faux. Vrai parce qu’on sent un film acquis à l’expérience de biture non-stop qui habite ses quatre protagonistes, avec en plus le choix d’une caméra portée et dynamique qui impose une vraie énergie dans le montage, y compris dans des scènes relativement sereines. Faux parce que le film trace une ligne narrative plus libérée qu’erratique : plus les personnages avancent dans leur expérience, plus les réactions se révèlent multiples et provoquent des effets variés sur ce qui les entoure (cercle marital conflictuel, travail menacé, équilibre déréglé, etc.). Fort heureusement, Vinterberg ne se pose pas en moraliste : il ne cherche jamais ici à imposer un point de vue alerte sur l’alcool, et encore moins à tromper autrui par la célébration d’un mode de vie alternatif. À vrai dire, il se rapprocherait plutôt de son comparse Lars Von Trier qui, dans "Les Idiots", ne cachait rien de la jouissance et de la déchéance qui entourent un état d’esprit libertaire à souhait. Pas de lecture que l’on fige dans le marbre, juste un récit qui se dilue dans l’incontrôlable.

La teneur euphorisante de "Drunk" a beau ne pas tomber dans l’oreille d’un sourd et donner vie à de grands moments de drôlerie (fou rire garanti durant la scène du supermarché !), elle n’écarte jamais le drame de son équation, allant même jusqu’à y inviter les spectres de la rupture et de la mort. Et quand le retour à la réalité semble acté, les traces de l’ivresse persistent et font redémarrer la ronde de la folie dans une magnifique danse finale libératrice, à l’image de cet éternel recommencement qu’est la vie elle-même. Tout cela aboutit à un film puissant, qui met en lumière les failles cachées de la masculinité et met à l’épreuve la solidité du cercle amical (et familial !) dans un contexte de lâcher-prise. Si le salut de la société réside (pour le meilleur et pour le pire) dans une libération des affects par petites touches de folie modérée, il est clair que "Drunk" vise juste en visant large, procurant à son spectateur tous les effets possibles sauf celui de la gueule de bois. Encore un verre !

Guillaume GasEnvoyer un message au rédacteur

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