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CLOUD ATLAS

Il était une fois l'homme

Un jeune avocat idéaliste et un esclave en fuite, un étudiant désargenté et un compositeur vieillissant, une journaliste tenace et un ingénieur amoureux, une jeune cyborg et un rebelle charismatique, un récit de voyage, une symphonie merveilleuse, une maison de retraite et un berger du futur… Tout est lié…

Difficile d’imaginer association plus étonnante que celle formée par la fratrie Wachowski et le cinéaste allemand Tom Tykwer. Pourtant, et c’est ce qui frappe à la vision de ce "Cloud Atlas", la cohérence du film, son montage et son rythme, doivent tout à l’alliance délicate entre la virtuosité narrative des premiers et la direction d’acteurs du second. Et vice et versa.

Le projet était casse-gueule, suicidaire même, de raconter les destinées d’une vingtaine de personnages se découvrant, se croisant, s’aimant et se combattant, sur une trame temporelle allant du XIXe siècle à un futur post-apocalyptique. Mais c’était sans compter sur la foi absolue des trois cinéastes en leur Art, qui redevient ici ce qu’il devrait toujours être : une sublimation de ce truc étrange qu’on appelle la Vie. Loin des conventions narratives prisées lors de ce type de récit choral, croisant les destins selon un événement commun (on pense ici à "Amours chiennes" ou "Collision"), cette monumentale symphonie de l’humain préfère jouer des ruptures de tons, des raccords formels et/ou thématiques, et des allers-retours temporels, pour mieux inscrire son propos dans un tout profondément humaniste. Car tout, absolument tout, dans le film nous ramène constamment à la condition humaine.

Il n’y a pas un film dans ce "Cloud Atlas" (magnifique titre signifiant « cartographie des nuages »…), mais bien six récits distincts, mais invariablement liés, dont les attachements à divers genres forment un tout d’une cohérence assez hallucinante. Aventure historique, romance, comédie, polar, anticipation, drame, science-fiction, et bien d’autres, sont autant de manières de cinéma évoquées par les époques et les personnages, empêchant dès lors le rangement du film dans une case étriquée. Et lorsqu’au sein d’une même ligne narrative/temporelle, lesdits genres se confondent et se répondent (l’histoire de la journaliste Luisa Rey, par exemple), l’effet en devient proprement vertigineux, créant une émotion palpable, et une concordance des enjeux (il faut voir la façon dont sont gérées les séquences spectaculaires – et elles sont nombreuses !), qui touchent autant au cœur qu’à la tête.

Un tel travail d’écriture et de montage se devait d’être souligné. Mais au-delà de la virtuosité de la narration, de la fluidité des transitions, du travail incroyable des acteurs interprétant chacun une multitude de rôles, de la jouissance procurée par les scènes d’action (on se souviendra longtemps de l’évasion de Sonmi-451) et du plaisir simple de se faire raconter une belle histoire (comme le prologue et l’épilogue le montrent, ajoutant de facto le conte aux genres « pratiqués » par le film), "Cloud Atlas" évolue dans la droite lignée des obsessions et thématiques de ses trois réalisateurs/scénaristes (et compositeur pour Tom Tykwer, créateur musical de la symphonie qui donne son titre au long-métrage).

Pervertissant une théorie du chaos (qui veut qu’un événement en entraîne un autre, qui en entraîne un autre, qui…) restrictive, les trois auteurs ne s’en remettent qu’aux actions et aux sentiments de leurs protagonistes, célébrant ce besoin inné chez l’homme de se dépasser, de sortir des carcans pour atteindre une forme de liberté et de vérité qui n’appartiendra qu’à lui, comme une révolution intime et complètement universelle. La notion de choix, telle qu’abordée dans la trilogie "Matrix" ou "Cours, Lola, cours", se voit donc poussée à son extrême limite, l’accomplissement des cinéastes épousant celle des protagonistes. La boucle est bouclée.

Film-univers se vivant plus qu’il ne se raconte, "Cloud Atlas" mériterait bien plus que cette analyse balbutiante, tant la richesse de ce chef d’œuvre absolu pourrait emplir des dizaines et des dizaines de pages. Mais s’il n’y avait finalement qu’une seule chose à retenir de ce monument cinématographique, ce serait une image : celle d’un vieil homme, assis sous les étoiles, se souvenant de tout ce qui a été, est, et sera. Tout est lié.

Frederic WullschlegerEnvoyer un message au rédacteur

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