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CE QUI NOUS LIE

Un film de Cédric Klapisch

Un film du cru, touchant

Jean, le frère aîné parmi trois enfants, était destiné à reprendre le domaine viticole familial mais le poids l’accablait et il a préféré partir faire le tour du monde. Dix ans plus tard, sans avoir donner de nouvelles depuis près de cinq ans, Jean rentre au bercail quand il apprend que son père est gravement malade. Sauf que cette fois-ci, il laisse derrière lui son fils et sa compagne, avec qui la situation est devenue compliquée…

C’est le grand retour au cinéma pour Cédric Klapisch, après "Casse-tête chinois" sorti en 2013 (il a tourné des épisodes de la série "Dix pour cent" entre temps) ! Klapisch réalise avec "Ce qui nous lie", un joli film de famille, loin des comédies qu’on lui connaît. Certes on rit souvent mais la face sombre du scénariste-réalisateur s’impose ici à travers des êtres intérieurement torturés qui vont devoir apprendre les uns des autres et avancer en travaillant sur eux-mêmes. Klapisch met en scène un vrai film de terroir exportable à l’étranger sous la bannière « Made in France » avec tout ce qu’il faut de clichés promotionnels pour vendre la France de la terre, la France des métiers manuels, la France des châteaux. C’est typique, rien n’est survendu pour qui connaît la Bourgogne, mais nous sommes parfois à la limite du spot publicitaire. Il use des drones pour capter les sublimes lumières de la course du soleil et les magnifiques paysages des vignobles. Le label touristique est gagné haut la main !

Mais "Ce qui nous lie" n’est pas seulement un film pour nos yeux ébahis, c’est aussi un film qui se déguste et se sent. Klapisch met tous nos sens en éveil en filmant la matière, les parfums et les goûts. Il le fait d’une manière très habile et donne une vraie force émotionnelle à son long-métrage qui passe beaucoup par les sensations et donc les émotions. En quelques scènes d’ailleurs, le réalisateur parvient habilement à nous faire entrer dans le cercle de cette fratrie et à nous faire aimer chacun de ses membres. Si ce n’est pas le premier film qui trouve son décor dans le domaine viticole, accordons à Klapisch l’ambition de nous faire mieux connaître les activités qu’il recouvre. Les scènes des vendanges, de la soirée qui fête la fin de la récolte, de la sélection des cépages pour les assembler, de l’étape du pressage avec les pieds, tout autant que l’entretien des ceps de vignes, toutes sont abordées minutieusement pour permettre au spectateur de mieux comprendre la culture de ce métier complexe qui ne se limite pas à vendre des bouteilles.

A l’œil nu, il est clair que le casting est un atout important pour le film. À la tête de cette fratrie, Pio Marmaï est une fois de plus impeccable. Il passe aisément du rire aux larmes et est magistral dans sa tirade face au beau-père ou lorsqu’il invente les dialogues d’une scène entre deux personnages trop loin pour savoir ce qu’ils se disent. Ana Girardot trouve ici un de ses plus beaux rôles, tant on a l’impression de la découvrir sous un autre jour. Enivrée ou sobre, elle joue adroitement de ses fêlures pour mieux montrer l’évolution de son personnage au cours du film. Et François Civil, inoubliable dans "Five", principalement sur le registre de l’humour, s’en sort très bien face à sa belle-famille qui le rend marteau. Les seconds rôles en imposent aussi, grâce au charme malicieux déployé par Karidja Touré, à l’insolence animale de Tewfik Jallab ou encore la froide autorité de Jean-Marie Winling.

Sur le fond, Klapisch pose la question de notre héritage familial, comme donnée de notre identité. Peut-on écarter nos racines, nos origines de nos attributs identitaires ? Quelle importance ont-elles dans notre construction ? De construction, il en est beaucoup question dans "Ce qui nous lie", bien au-delà de la restauration de la maison familiale. C’est bien de construction intérieure dont parle Klapisch. Chaque personnage se (re)construit, l’un pour recomposer le couple qu’il a aimé former avec la mère de son fils, l’autre pour gagner en maturité professionnelle, le dernier pour clouer le bec à son beau-père imposant.

"Ce qui nous lie" nous laisse un bon goût en bouche, on passera donc sur certains « défauts » du film, le scénario étant somme toute calé sur des rails qui ne dévieront jamais jusqu’au générique de fin, la mise en scène – certes soignée (on jubile même une ou deux fois grâce à des plans hors pair) – étant globalement classique, et l’utilisation de la voix-off posant certainement question. Malgré cela, on est indéniablement touché en plein cœur. Certes, ce n’est pas le meilleur cru de Klapisch mais 2017 restera quand même pour lui une bonne année !

Mathieu PayanEnvoyer un message au rédacteur

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