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EXES

Un film de
Avec

Excès

Le 7e Art est à ce point magique qu’il autorise parfois la création de pellicules toutes plus barrées et incongrues les unes que les autres. Cela dit, pour parler d’"Exes", il faudrait carrément inventer un nouvel adjectif, voire même un nouveau langage, tant le résultat, totalement biscornu, ne peut espérer rentrer dans la moindre case. Pas seulement parce qu’il s’agit d’un premier film – une catégorie qui permet à de jeunes cinéastes de jouer un peu les laborantins – et encore moins parce que son réalisateur est de ceux qui privilégient les contre-allées aux grands axes. En fait, c’est surtout la conception du film lui-même qui jette le trouble : issu du cinéma X, le réalisateur se cache depuis longtemps sous le pseudo de Martin Cognito, ne révèle jamais sa véritable identité (des rumeurs ont longtemps laissé entendre qu’il serait Gaspar Noé ou Laurent Bouhnik !), ne se montre jamais à visage découvert, et assimile le cinéma à un acte punk, conçu à l’instinct et sans aucune prétention. Si l’on garde en tête sa fascination revendiquée pour Takashi Miike (autre cinéaste complètement taré) et un titre qui se lit aussi bien à l’endroit qu’à l’envers, il n’y a plus de doute possible.

Râler contre "Exes" en stigmatisant son mauvais goût, sa liberté de ton, son absence de sujet, ses rebondissements iconoclastes, sa mise en scène approximative et sa gratuité hallucinante ne servira à rien, sinon à perdre son temps. Tout comme le cinoche transgressif de Miike, Cognito n’a que faire des conventions du cinéma, préférant au contraire s’amuser en toute impunité et tirer sans cesse profit des contraintes budgétaires et/ou productives (à peine quinze jours de tournage-guérilla). Précisons tout de suite que le scénario a déjà une case en moins : sous couvert d’une structure de thriller souhaitant investir une zone interdite où la réalité et la fiction se brouillent (avec un bouquin en ligne de mire, comme par hasard…), "Exes" s’impose surtout comme un gros « portnawak », en roue libre sur la pente de la trash attitude, où l’on tue des gens sans aucune raison, où l’on essaie de greffer des cordes vocales à une muette, où l’on dépose des escargots sur des cadavres après les avoir tartinés de gouache rouge, où l’on joue au mah-jong dans un parking désaffecté avec un Samuel Le Bihan à l’œil de verre, où l’on sodomise Manuel Blanc dans une ruelle avec un poisson mort, et où l’on croise un Abel Ferrara clochardisé qui insiste pour qu’on le zigouille à coups de brique !

De cet amas de scènes hardcore surnagent deux choses primordiales. Tout d’abord une certaine propension à confronter la poésie et la violence dans ce qu’elles peuvent avoir de plus extrême, que ce soit en frôlant le ridicule (pour la première) ou en urinant sur tous les tabous possibles (pour la seconde). Mais surtout, malgré un manque de finition évident à tous les étages (dialogues ineptes, acteurs cabotins, production design calamiteuse, etc.), "Exes" réussit au final par bien nous dilater le diaphragme à force de naviguer à l’aveugle dans des thématiques qu’il ne maîtrise clairement pas – notons un discours bêta sur la dichotomie masculin/féminin – ou dans des situations qu’il s’amuse à pousser au maximum vers les frontières de l’absurde.

On regarde "Exes" sans trop savoir ce que l’on regarde tout en ne se sentant pas largué pour autant dans une intrigue qui cimente un fil narratif tenu de A à Z – du moins jusqu’à une pirouette finale lourdement symbolique. Telle est la spécificité de cette proposition de cinéma qui mérite d’être appréhendée avec la curiosité du cinéphage aventurier, quitte à être rejetée aussi sec. La prestation troublante de Grégoire Colin – assez fabuleux en serial-killer asexué – métaphorise à elle seule cette catégorie de cinéma punk et sans complexes qui va à contre-courant de toute logique sans craindre de choquer. La France a trouvé son Takashi Miike.

Guillaume GasEnvoyer un message au rédacteur

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