David Gulpilil

Acteur - Scénariste - Danseur

Lorsque la réputation de certains comédiens ne dépasse pas les frontières de leur pays d'origine, il est abusif d'en conclure qu'ils manquent de talent ou d'aura. C'est le cas de David Gulpilil, acteur majeur du cinéma australien et plus largement figure emblématique de la culture aborigène contemporaine, et pourtant resté confidentiel dans le reste du monde.

Rien ne prédestinait David Gulpilil à poursuivre une carrière artistique. Comme de nombreux Aborigènes d'Australie, il est né dans une de ces réserves que l'on pourrait qualifier d'antimonde (pour reprendre l'expression du géographe Roger Brunet) : des espaces délaissés et méconnus, dont les habitants semblent inexistants pour le reste de la population et fonctionnent en marge du système mondialisé. Gulpilil est originaire de la terre d’Arnhem, une région située à l’extrême nord de l’Australie, très loin des grandes villes qui concentrent l'essentiel de la population de l'île. Il y a été élevé dans la culture des Yolngu, sans doute le groupe aborigène qui a préservé le plus les traditions ancestrales. D'ailleurs, dans ce pays anglophone, il n'a commencé à apprendre l'anglais qu'au moment de tourner son premier film, à l'âge de 15 ans !

Ce film, qui a définitivement changé la vie du jeune David Gulpilil, c'est "Walkabout" (au générique duquel, pour l’anecdote, son nom est mal orthographié « Gumpilil » !). Lorsque le réalisateur britannique Nicolas Roeg lui propose un des rôles principaux de son film, David Gulpilil ne connaît quasiment rien de la culture occidentale mais maîtrise parfaitement la culture Yolngu : les traditions, les danses, plusieurs langues tribales... Comme le veulent les mœurs aborigènes, il possède même son animal totémique, l'aigle, et est lié à une terre, Marwuyu. C'est précisément cette grande connaissance des coutumes de son peuple qui attire l'attention de Roeg (qui est alors en repérage des décors) et pousse ce dernier à lui proposer l'un des rôles principaux.

"Walkabout", adaptation d'un roman de James Vance Marshall, est l'histoire d'une jeune fille et de son petit frère qui se retrouvent seuls dans l'outback australien après le suicide de leur père, et qui doivent apprendre à survivre. Ils rencontrent un jeune Aborigène en plein rite initiatique : c'est le titre du film, « walkabout » étant un terme pidgin aborigène faisant référence au rite de passage que traverse le personnage joué par Gulpilil – et donc pas une simple randonnée comme le suggérait le titre français initialement choisi pour la distribution en France ! Ce film, sélectionné pour la compétition officielle du Festival de Cannes 1971, a donc permis à David Gulpilil d'incarner la culture aborigène, mettant en avant le fossé qui la sépare de la culture anglo-saxonne des colons et de leurs descendants qui ont construit l'Australie moderne. Ce rôle semble avoir ainsi impulsé non seulement la carrière artistique de Gulpilil mais aussi ce qu'il a fini par représenter pour les peuples aborigènes : une affirmation de leurs spécificités et une revalorisation de leurs coutumes.

Il faut préciser que, jusqu'au début des années 1970, être aborigène pouvait difficilement se revendiquer avec fierté puisque l’État australien a longtemps fait en sorte de faire disparaître à petit feu la culture autochtone mais aussi l'apparence physique des Aborigènes. Cette politique raciste et eugéniste était notamment fondée sur la volonté d'enlever les enfants métisses pour les élever dans la culture anglo-saxonne et chrétienne et faire en sorte qu'ils ne se reproduisent pas entre eux afin que leur couleur disparaisse au fil des métissages. Ces « générations volées », comme on les surnomme, sont le thème d'un film de Phillip Noyce, "Le Chemin de la liberté" (2002), dans lequel David Gulpilil joue un traqueur qui est au service des Blancs pour rattraper les enfants qui fuyaient les pensionnaires chrétiens. Il interprète ainsi un Aborigène soumis et plutôt fataliste, qui n'est, symboliquement, qu'un second rôle et contraste avec les jeunes héroïnes du film. Mais la même année, il joue un autre traqueur dans "The Tracker" dont il est, comme le titre l'indique, la tête d'affiche. Un Aborigène comme rôle central d'un film, voilà donc un autre fait d'arme majeur de Gulpilil. Dans "The Tracker", son personnage ridiculise les Blancs qu'il guide, des colons qui se croient supérieurs à lui mais ne sont pas adaptés à l'environnement hostile de l'outback. Ce film a enfin consacré Gulpili aux AFI Awards (équivalents australiens des Oscars, devenus AACTA Awards en 2010), mais n'est jamais parvenu jusqu'en France.

Entre "Walkabout" et ces deux films de 2002, Gulpilil s'est construit une carrière artistique plus qu'honorable, quoique restée peu accessible dans nos contrées européennes. Devenu un des meilleurs danseurs traditionnels d'Australie, mais aussi un auteur d'histoires pour enfants basées sur les croyances Yolngu, il a poursuivi sa carrière d'acteur, alternant quelques grosses productions avec des œuvres plus indépendantes. En 1976, après quelques apparitions télévisuelles, il revient pour la première fois au cinéma dans deux films très différents mais qui se rejoignent sur une question : la compréhension voire l'amitié entre Blancs et Aborigènes est-elle possible ? Dans "Storm Boy", qui lui avait valu une première nomination aux AFI Awards, il est plus loquace que dans "Walkabout" et parle parfaitement anglais, indispensable pour ce rôle plus optimiste qui conte l'amitié de son personnage avec un jeune garçon blanc. Dans "Mad Dog Morgan", adapté d'une histoire vraie, le message n'est toutefois pas le même : il est ami avec un hors-la-loi, le bushranger Daniel Morgan (joué par Dennis Hopper), les deux personnages étant donc des marginaux au sein de la société coloniale du 19e siècle qui tente d'imposer sa loi sur l'île-continent, et qu'ils défient ainsi à travers le banditisme – une façon de se demander s'il est légitime qu'une civilisation européenne gouverne un territoire qu'elle a d'abord utilisé comme colonie pénitentiaire !

En 1977, c'est l'un des plus grands réalisateurs australiens, Peter Weir, qui fait appel à David Gulpilil pour jouer aux côtés de Richard Chamberlain dans "La Dernière Vague". A travers ce film, Weir et Gulpilil offrent au public une première approche de la cosmologie mystique des Aborigènes, dont la notion complexe de « temps du rêve ». Le personnage de Chamberlain symbolise l'extrême difficulté qu'ont les non-Aborigènes à saisir la façon dont les peuples premiers d'Australie comprennent et envisagent le monde, alors que le personnage de Gulpilil, inversement, incarne le mystère et l'opacité de cette culture tribale, dont certains éléments peuvent susciter l'angoisse et l'effroi. A travers ce rôle, Gulpilil pose aussi la question de la compatibilité des lois occidentales et tribales, dans une histoire de meurtre au sein de la communauté aborigène que l'avocat incarné par Chamberlain a du mal à démêler.

En 1986, Gulpilil obtient un second rôle dans ce qui va devenir un des plus gros succès internationaux du cinéma australien : "Crocodile Dundee". Plus que son interprétation, ce film est marquant dans sa carrière pour ce qu'il symbolise en termes de discrimination : à maintes reprises, et ce fut notamment le cas pour ce film, Gulpilil a été moins payé que les acteurs blancs de même standing, et ce malgré la reconnaissance de son talent. Plus généralement, comme de nombreux artistes aborigènes, Gulpilil a fait face au mélange déstabilisant de célébrité, de racisme et d'éloignement vis-à-vis de ses racines, provoquant ainsi dépression et alcoolisme, qui l'ont conduit à une période d'incarcération puis à une volonté personnelle de renouer avec ses origines. C'est ce qui explique un trou dans sa filmographie, vide de titres entre 1996 et 2000.

Les deux films de 2002 cités plus haut font donc figure de renaissance cinématographique et coïncident avec la volonté de Gulpilil de s'impliquer en faveur de sa communauté, par exemple en rejoignant les demandes d'excuses officielles pour les souffrances endurées par la « génération volée » (accordées en 2008 par le gouvernement de Kevin Rudd). Depuis, sa carrière a pris une autre dimension, en grande partie tournée vers ce besoin de reconnaissance des peuples indigènes d'Australie. Outre "Le Chemin de la liberté", il a également abordé le thème des « générations volées » dans la superproduction de Baz Luhrmann "Australia", et il a aussi joué un autre traqueur coincé entre la domination blanche et la défense de ses congénères dans "The Proposition" de John Hillcoat. Mais c'est surtout sa collaboration avec le réalisateur Rolf de Heer qui marque cette deuxième partie de carrière. Initiée avec « The Tracker », cette association s'est poursuivi en 2006 avec "10 canoës, 150 lances et 3 épouses", projet entièrement centré sur la culture aborigène (ce que peu de films avaient fait auparavant) et tourné entièrement en langues aborigènes (choix inédit pour une fiction cinématographique). L'idée du film provient d'une discussion entre Gulpilil et De Heer autour d'une photo représentant dix Aborigènes Yolngu en canoë, prise par l'anthropologue Donald Thompson en 1936. Rolf de Heer a ensuite développé un scénario en collaboration avec les habitants de Ramingining, ville peuplée par la tribu dont Gulpilil est originaire. Les Aborigènes se sont alors sentis très impliqués dans le projet (au point, notamment, d'imposer le choix des acteurs) et Gulpilil a endossé le rôle du narrateur.

Avec "Charlie’s Country ", son troisième film sous la direction de Rolf de Heer, Gulpilil continue sur la même lignée puisqu'il incarne un Aborigène de plus en plus agacé par les discordances entre lois australiennes et coutumes tribales, et par le manque de liberté que cela implique pour les communautés aborigènes. Avec cette nouvelle œuvre interrogeant la coexistence entre Aborigènes et Australiens blancs d'une part, et la transmission des traditions d'autre part (les deux fils rouges de sa carrière), Gulpilil passe aussi à la vitesse supérieure, d’abord en s’essayant pour la première fois au travail de scénariste aux côtés de son réalisateur désormais fétiche, ensuite en étant distingué hors des frontières australiennes, par le prix d’interprétation de la section « Un certain regard » au Festival de Cannes 2014. Certes, c’est encore un film indépendant qui risque probablement de rester méconnu, mais c’est tout de même un début de reconnaissance internationale – et c’est mérité !

Filmographie sélective

1971 : "Walkabout" (parfois intitulé "La Randonnée" en français) de Nicolas Roeg
1976 : "Storm Boy" de Henri Safran
1976 : "Mad Dog Morgan" de Philippe Mora (également comme joueur de didgeridoo pour la musique originale)
1977 : "La Dernière Vague" de Peter Weir
1983 : "L’Étoffe des héros" de Philip Kaufman (où il a un rôle très bref)
1986 : "Crocodile Dundee" de Peter Faiman
1987 : "Les Dents de la mort" d’Arch Nicholson
1991 : "Jusqu’au bout du monde" de Wim Wenders
2002 : "Le Chemin de la liberté" de Phillip Noyce
2002 : "The Tracker" de Rolf de Heer
2002 : "Gulpilil : One Red Blood" de Darlene Johnson (documentaire sur David Gulpilil)
2005 : "The Proposition" de John Hillcoat
2006 : "10 canoës, 150 lances et 3 épouses" de Rolf de Heer et Peter Djigirr (narrateur)
2008 : "Australia" de Baz Luhrmann
2013 : "Charlie's Country" de Rolf de Heer (également coscénariste)

Raphaël Jullien Envoyer un message au rédacteur

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