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Festival de Gérardmer 2026 : le palmarès
Il est arrivé, ce jour tant redouté des festivaliers : le dimanche, qui sonne la fin du festival. Un jour bienvenu également, au vu des journées toujours bien remplies, autant de films que d’expositions en tout genres et autre masterclass tenues par les pontes du milieu avec toujours de beaux invités. Le repos ne peut qu’être salvateur après avoir mangé du film à ne plus pouvoir (quoique), mais c’est toujours avec une pointe de mélancolie que nous quittons ce beau village qu’est Gérardmer et ses habitants (commerçants ou bénévoles) toujours aussi accueillants et prompts à être dans la sympathie et le partage. Cette 33ème édition touche à sa fin et le palmarès, qu’on attend tous chaque année, est sorti. Et ce qui est sûr, c’est que les choix autant du jury que de la presse (et même du public) risquent bien de diviser et alimenter moult débats entre festivaliers.
De l’art, des frissons, du rire… mais aussi de la politique, n’en déplaise aux rageux
En ressort une belle brochette de longs métrages cette année, avec des choses diverses et variées malgré des thématiques qui se recoupent ou se répondent. Et avec des avis en sortant de la salle (et de par les échos avant projection), personne ne s’attendait à ce Grand Prix, mais quelle merveilleuse nouvelle pour le cinéma fantastique que "Mother’s Baby" de Johanna Moder. Cette histoire autour d’une mère qui doute de la véracité de son enfant a conquis plus qu’elle n’a rebuté, et on ne peut que se réjouir tant le film recèle de qualités, autant d’écriture, d’interprétation, que de sous texte vis à vis d’un thème souvent peu ou pas traité au cinéma, avec la dépression post-partum. Véritable choc émotionnel, le film osait se pencher sur une question délicate et créer des mises en tension avec « rien », tant le sujet est sensible (et le nourrisson pincé restera gravé dans nos mémoires). Autant il nous a fait penser à "Goodnight Mommy", autant après réflexion "Mother’s Baby" intègre finalement bien mieux le fantastique en honorant sa définition : il fait partie intégrante de l’univers, contribue à l’étrangeté des choses, et les explications doivent être fournies par le spectateur lui-même concernant les zones d’ombres. Le long métrage avait pourtant de la concurrence, et avec une thématique proche, "Welcome Home Baby" repart bredouille, ainsi que l’un de nos coups de cœur, "The Thing With Feathers" de Dylan Southern, peut être trop estampillé production aisée pour convaincre et lui apposé le fameux sceau « Grand Prix ».
Les choses deviennent intéressantes quand on s’intéresse aussi au Prix du jury qui récompense non pas un mais deux longs-métrages arrivés à ex aequo : la bonne blague drôle, mais quand même glauque, "The Weed Eaters" de Callum Delvine et l’objet de toute sidération (négative hélas) de la part des festivaliers avec "Cadet" de Adilkhan Yerzhanov. Le premier, ce petit film où le cannabis rend cannibale, est arrivé là où on ne l’attendait pas. Il a su nous faire rire sans cynisme, sans se moquer de lui-même ou de ses personnages et pour ce registre (la comédie d’horreur) on salue l’effort de sincérité entourant le projet. Mais il a su aussi nous retourner quelque peu l’estomac avec ses séquences franchement crues où chacun dévore des bouts d’un vieux fermier. De là à remporter le Prix du jury? En sortant de la séance ce dimanche et en ayant le palmarès en tête, on peut se poser légitimement la question. Et la réponse n’est pas simple, tant ce festival existe aussi pour mettre en avant des artistes inconnus du grand public et des circuits internationaux et leur donner leur chance. Affaire à suivre donc.
Mais c’est bien "Cadet", le film dépressif dans un pays d’ex URSS qui suit un jeune garçon et sa mère face à un système totalitaire et viriliste, qui cristallise l’incompréhension des spectateurs. On pourrait alors leur demander de donner une chance à un second visionnage de cette œuvre unique, à l’écho si tangible avec notre propre réalité moderne, en étant peut-être un peu plus qu’au festival. Car, et il faut le reconnaître, ce genre d'œuvres austères ne sont pas accessibles facilement lorsqu’on en est à son 5ème film avec une nuit blanche derrière soi. Et un munster en digestion. Couronné également du Prix de la Critique (qui a rajouté à l’idée de cinéma d’entre soi, parce qu’on écoute et on parle avec les festivaliers), "Cadet" mérite votre attention et on espère que cette double récompense lui permettra de trouver un chemin à travers nos systèmes de distribution grand public (sortie salles, DVD…). Et alors, il sera temps… temps de lui donner sa chance avec toute l’énergie disponible pour ce type de propositions.
Si vous voulez qu’on parle d’incompréhension par contre, sur le Prix du Public, on peut y aller. C’est au film faussement malin "Redux Redux" des deux frangins McManus de recevoir le trophée si convoité du festival. Le prix du Public a forcément une force autre que ceux précédents : il est censé être celui qui est le plus proche des gens, des spectateurs, pas des critiques théologiques du dimanche qui ont décidé d'encenser une œuvre obscure. Le prix du Public a forcément ce poids que les autres n’ont pas, une légitimité aux yeux des festivaliers bien plus grande que les autres (on se souvient du Grand Prix de l’année passée avec "In a violent Nature", où l’incompréhension était à son comble). Et c’est donc avec étonnement de constater que c’est ce petit film, avec un concept certes intéressant (une mère venge sa fille à travers différents univers) mais si peu exploité, avec son scénario de fond de tiroir, qui a conquis le public. On espérait mieux, évidemment, mais que voulez-vous, c’est toujours le spectateur qui a le dernier mot…
Le prix qui nous conforte dans notre ressenti premier, c’est bien celui du Jury Jeunes qui a donné permis au film du mexicain Emilio Portes, "Don’t Leave the kids alone", de remporter la statuette (cette année une belle sphère concoctée à Meisenthal, où l’art du verre soufflé est encore présent). Le film est une proposition bourrée de défauts, on le conçoit (qu’ils soient techniques ou d’écritures), mais l’énergie avec laquelle le cinéaste emballe tout ça, en fait un joyeux bordel qui a conquis les membres du Jury jeune cette année. Et avec ces deux frères qui se retrouvent seuls enfin à la maison pouvant faire ce qui leur chante, on se doute que ça a dû faire échos pour eux (et pour nous aussi) et que le dernier acte avec du fantastique rentré au forceps n’a pas dû les décourager d’être convaincus d’avoir passé un bon moment devant ce long métrage qu’on vous conseille fortement. Parce que si voir un "Maman j’ai raté l’avion" croisé un "Climax" (on exagère évidemment), fait vraiment de "Don’t leave the kids alone" un outsider (en termes de production peu élevée, d’équipes créatives inconnues dans nos contrées), nous sommes toujours satisfaits de voir mettre en lumière ce type de production qui, sans le festival, ne nous serait pas tombé dessus de nous même. Et pour ça, un grand merci.
Enfin, c’est au tour des courts métrages d’être récompensés, et même si selon nous d’autres auraient été plus méritants (un en particulier), le jury présidé par le réalisateur Benjamin Rocher ("Goal of the dead") a décidé de décerner le trophée au génial found footage "Exsanguina" de Jonas Brisé. Avec son format moderne - à l’époque de "Blair witch" on avait le caméscope, aujourd’hui c’est filmé au téléphone - le court métrage a la belle idée de se moquer (gentiment) des influenceurs avec cette histoire digne d’un thread horreur : une jeune youtubeuse est invitée par sa star favorite des réseaux sociaux à participer à un événement, mais elle se retrouve embarquée dans une histoire plus sombre qu’il n’y paraît dont P. Diddy lui-même n’aurait pas renié les concepts. Blague de mauvais goût mise à part, le film a pour lui des moments de tensions réussis et un aspect mordant… Peut-être pas assez mordant, au vu d’autres propositions comme "Dammen" de Grégoire Graesslin (plan fixe où l’on observe une journée au bord d’un lac, mais pas que, bien entendu), ou bien "La Dernière Neige" de Rodolphe Bouquet-Populus qui nous rappelle qu’il nous faut plus de films de monstres en montagne. Mais c’est surtout "Gavage" de Aurélien Digard qui nous a conquis plus que de raison. Entre son propos brûlant d’actualité (la détresse des agriculteurs et ce que certains sont prêts à faire pour sortir la tête de l’eau et ne pas crever), son humour noir grinçant et caustique, et son interprétation de haute volée (ainsi qu’une technique exemplaire), le jeune cinéaste signe ici une œuvre qui est bien plus qu’une farce. Elle représente ce que le cinéma de genre incarne : une certaine idée du militantisme mêlé à l’absurde pour éveiller les consciences et ne pas oublier que les choses peuvent aller encore plus loin dans le cauchemar. Dans le film, comme dans notre réalité. Avec ces quelques titres, vous comprenez pourquoi c’est un moment à ne jamais manquer que la sélection courts métrages. On s’étonnera plus de la présence de ce faux film de science-fiction, "Dans le ventre du Léviathan" de Paul Tandonnet, qui nous inonda de son décor stylé (merci le CNC), mais aussi de son script navrant sur les gentils robots et les méchants humains… Europacorp n’aurait pas fait mieux et au vu du rapport conflictuel du milieu avec l’intelligence artificielle, il serait peut-être temps de ne pas faire le même film depuis 60 ans. Il serait temps d’actualiser le propos et de se positionner sérieusement.
Le Palmarès 2026 du festival fantastique international de Gérardmer :
GRAND PRIX
MOTHER’S BABY
de Johanna Moder
PRIX DU JURY(ex aequo)
THE WEED EATERS
de Callum Delvin
CADET
de Adilkhan Yerzhanov
PRIX DE LA CRITIQUE
CADET
de Adilkhan Yerzhanov
PRIX DU JURY JEUNE
DON’T LEAVE THE KIDS ALONE
de Emilio Portes
PRIX JURY COURT MÉTRAGE
EXSANGUINA
de Jonas Brisé





