INTERVIEW

SUKKWAN ISLAND

Vladimir de Fontenay et Swann Arlaud

réalisateur-scénariste et acteur

« Sukkwan Island » était jusqu’ici un roman aussi marquant qu’éprouvant. C’est finalement devenu un long-métrage de cinéma dont l’effet produit diffère quelque peu de ceux provoqués par le matériau de base. Un choix conscient, revendiqué par son réalisateur Vladimir de Fontenay et son acteur Swann Arlaud tout au long de cette rencontre presse à l’occasion de l’avant-première lyonnaise du film, au cinéma Comoedia. Bilan : un cinéaste aussi volubile qu’intarissable sur chaque strate de son film, et un acteur toujours prompt à relancer la discussion comme à l’accompagner de savoureuses anecdotes. Morceaux choisis…

© Haut et Court

ATTENTION : SPOILERS ! Il vaut mieux avoir vu le film avant de lire cet entretien.

D’abord un livre, ensuite une BD, aujourd’hui un film

Vladimir de Fontenay : C’est le livre qui m’a amené vers cette adaptation au cinéma, mais pourtant, chose étrange, j’ai découvert la BD [NDR : conçue par Ugo Bienvenu, réalisateur d’"Arco"] durant la phase d’adaptation. Ugo et moi avions un ami en commun qui nous a présenté lors d’un déjeuner, et c’était presque une sorte de passage de flambeau. La différence, c’est qu’Ugo a vraiment adapté le livre stricto sensu, il s’y est montré très fidèle. Alors que, de mon côté, j’ai voulu au contraire m’en libérer, notamment sur le plan de la forme et de la trajectoire des personnages.

Délocalisation géographique

V.d.P : L’action du livre se déroule en Alaska. Ce choix de déplacer l’action du film en Norvège est lié à ce qui se produit souvent sur les films, à savoir des contraintes de production et de tournage. La seule façon de les accepter, c’est de s’en emparer en y trouvant quelque chose de personnel. Assez logiquement, au moment de la période de Covid qui s’est produite après la fin du travail d’écriture et au cours de notre phase de recherche de financements, le choix a été fait de se rabattre vers des solutions européennes, ce qui a ensuite activé un processus de coproduction entre plusieurs pays. De plus, j’ai vécu plusieurs années aux États-Unis, et ce film correspondait au moment où j’avais fait le choix de revenir en France avec ma famille. De ce fait, tourner ce film dans un cadre proche de chez moi était en lien direct avec l’évolution de mon trajet personnel. Lors des repérages au nord de la Norvège, on a été bluffés : il fallait un cadre qui donne l’impression d’être isolé du monde, dans une nature vaste à la fois accueillante et terrifiante, et ce décor-là nous offrait tout ce que l’on attendait.

Narration bousculée

V.d.P : Ce n’est pas quelque chose qui existait dans le livre. Le récit décrit dans le livre, en tout cas tel qu’il a été publié en Europe par son éditeur, correspond au récit sur l’île : ça s’ouvre dans un hydravion, avec ce fils et ce père qui partent ensemble vivre sur une île jusqu’à ce qu’arrive le suicide brutal du fils, et à partir de là, tout se développe comme dans un roman de Faulkner avec le père qui entame une descente aux enfers en devant gérer le cadavre de son fils. L’auteur du roman, David Vann, faisait in fine le choix de le dédier à la mémoire de son père, ce qui laissait planer une sorte de mystère autour de l’histoire personnelle de l’auteur. Quand j’ai lu le livre, j’ai évidemment été bouleversé et j’ai cherché à savoir si les droits étaient disponibles, ce qui n’était pas le cas. Par la suite, j’ai réalisé mon premier film "Mobile Homes", et c’est peu de temps après, lors d’une projection du film au Forum des Images, que les productrices Carole Scotta et Caroline Benjo m’ont indiqué qu’elles avaient les droits du livre Sukkwan Island. Elles m’ont toutefois précisé qu’elles n’avaient pas envie de l’adapter tel quel, mais plutôt de raconter l’histoire qui se cache derrière, en quelque sorte. C’est ce qui a motivé ce travail d’écriture…

J’ai ensuite rencontré David Vann, qui s’est montré très enthousiaste et très disponible. Il m’a d’ailleurs raconté que le livre évoquait bel et bien son histoire personnelle avec son père : ce dernier lui avait proposé de l’accompagner en voyage dans un lieu naturel isolé afin de recréer avec lui un lien père-fils qui s’était brisé, et son refus de suivre son père a provoqué chez lui un fort sentiment de culpabilité étant donné que son père s’était suicidé quelque temps après. D’où l’écriture de ce roman, conçue comme une sorte de catharsis, histoire de reprendre le contrôle sur une chose qui lui avait été sauvagement imposée. Dans le livre, on ressent aussi un vrai travail d’empathie étant donné que David donne l’impression de se glisser dans la peau de lui-même adolescent qui aurait fait ce voyage pour de vrai. Alors même que le roman est lui-même très froid et très tragique, il y a quelque chose d’assez lumineux dans ce processus, quelque chose de très humain. L’idée de raconter cette espèce de voyage imaginaire est un moyen de parler du pouvoir de la littérature et de la fiction, de ce besoin que l’on a de vouloir réécrire nos propres vies. D’une certaine manière, il y a une connexion métaphysique qui s’opère entre David Vann et son père au travers de cette écriture, au travers de cette rencontre qui n’a jamais eu lieu.

Relation familiale toxique : une continuité par rapport au précédent film ?

V.d.P : C’est marrant d’évoquer cela, parce que ce n’était pas du tout conscient. En général, je ne sais pas pourquoi je fais un film – je ne le ferais d’ailleurs pas si je le savais. J’ai toujours envie qu’un film soit comme une exploration (si possible le plus loin possible de chez moi), et c’est seulement lorsqu’il sort que j’arrive à en parler, parce que j’ai l’avis des gens, le regard de certains journalistes sur les connexions apparentes avec le reste de ma filmographie, etc… Dans "Mobile Homes", il y a cette idée de construire un foyer impossible dans lequel une mère et son enfant essaient de construire quelque chose (avec cette notion de sacrifice maternel refusé par l’enfant), et là, j’ai l’impression que c’est plutôt l’inverse, avec un processus d’émancipation plus libérateur du point de vue de l’enfant. C’est un enfant qui cherche à s’émanciper des failles de ses propres parents. Du coup, si lien il y a entre les deux films, j’aime à dire que ce second film permet de passer à l’étape d’après.

Se préparer à un rôle aussi physique et psychologique

Swann Arlaud : Je ne sais pas si on peut se préparer pour un tel rôle, à vrai dire. J’ai même envie de dire qu’au lieu de m’y préparer, j’ai surtout travaillé sur le texte, car la langue anglaise m’apparaissait comme la grande difficulté de ce rôle. J’estimais ne pas avoir cette « fluidité de langage » requise pour m’exprimer continuellement en anglais, à l’inverse de Vladimir qui, lui, a vécu plusieurs années aux États-Unis et possède clairement cette fluidité. Clairement, le personnage parle mieux que moi. Après, tout ce qui relève de la préparation en tant que telle avait surtout attrait à l’environnement dans lequel on se trouvait : le grand froid, les conditions extrêmes, l’aventure en territoire inconnu, l’encadrement qui permet d’éviter les mauvaises surprises. C’est quelque chose d’excitant, mais du coup, la préparation est surtout très mentale – je suis très frileux, donc je devais me mettre en condition mentale en sachant où j’allais et à quoi j’allais me confronter. Et lorsqu’on revient de cette aventure, on a beau se croire vacciné en se disant que retourner sous nos températures plus clémentes en France passera pour des vacances en comparaison, on se rend vite compte qu’on a presque plus froid ici que là-bas !

Comprendre un personnage sur le fil du rasoir

S.A : Aujourd’hui encore, je ne suis pas sûr d’avoir « compris » ce personnage. C’est un peu à l’image de ce que disait Vladimir sur le côté « on ne sait pas toujours pourquoi on fait un film… ». Ma manière d’aborder un rôle, c’est de prendre les scènes une par une, de les traiter au présent et de jouer chaque scène sans prendre en charge le personnage (ça, c’est plutôt le travail du réalisateur). C’est donc un désir de confiance et d’abandon dans la façon de « jouer » le personnage, mais sans chercher à le « construire ».

V.d.P : C’est intéressant, parce que dans le livre, le père est décrit comme un bloc de froideur et de cruauté, et qui n’épargne d’ailleurs jamais son enfant en lui décrivant tout ce qu’il a pu faire vivre à sa mère. Or, dans l’adaptation, il fallait au contraire que l’on arrive à comprendre un tant soit peu les failles du père et à créer de l’empathie pour lui, histoire de bien être arrimé à ce que vit le fils et de comprendre pourquoi il choisit de rester avec son père à chaque fois qu’il a la possibilité de partir. Au fond, c’est simplement un fils qui essaie de sauver son père en choisissant à chaque fois de remettre en jeu ce lien qu’ils essaient difficilement de construire. J’ai donc volontairement choisi d’humaniser le personnage du père, de façon à créer de l’empathie pour un caractère aussi dysfonctionnel et faillible, et ce n’est pas un hasard si j’ai pensé finalement à Swann pour jouer ce rôle-là.

S.A : Ce que je me suis surtout raconté sur ce personnage, c’est la difficulté à aimer, le fait qu’« aimer ne suffit pas ». Ce n’est pas un père sadique qui n’a pas d’amour, c’est un père qui ne connaît pas assez bien son fils et qui a donc une profonde difficulté à traiter son fils comme un père aimant devrait le faire. On essaie parfois de s’attirer l’amour de l’Autre en créant des situations dangereuses.

V.d.P : Au fond, la question que je peux me poser à titre personnel, c’est « Peut-on avoir une seconde chance quand on a saccagé son foyer ? ». En l’occurrence, le père a créé des blessures et tente de se racheter. Je trouvais intéressant de raccorder ce processus de rédemption à un territoire que l’on essaie de (re)conquérir.

Le choix des acteurs

V.d.P : Au tout début, on était partis avec un jeune acteur norvégien pour jouer le fils. Il était resté attaché au projet pendant assez longtemps, car le processus de financement avait été très long. Mais à un moment donné, nous avons dû repartir à zéro, et cela a coïncidé avec ma découverte d’un film américain, "Nos âmes d’enfants" de Mike Mills, dans lequel Joaquin Phoenix donnait la réplique à un jeune acteur américain que je trouvais époustouflant. C’était Woody Norman, et en plus, il s’agissait là aussi d’une histoire de relation père-fils dans un cadre précis (celui de la Nouvelle-Orléans), avec un jeune personnage qui n’est plus tout à fait un enfant et qui affiche déjà les prémices de l’âge adulte. C’était exactement ce que je recherchais pour le personnage de Roy, d’autant que, au vu de la tragédie à laquelle est confronté ce personnage et qui devait donc être assez costaude à gérer pour un jeune acteur, je tenais à caster quelqu’un qui avait déjà de l’expérience en matière de jeu. Faire jouer un enfant revient parfois à leur arracher un peu de leur innocence, quand bien même tout se passe sous forme de terrain de jeu et dans les meilleures conditions possibles. Il fallait donc que l’acteur allait comprendre ce qu’il allait jouer…

C’est plus ou moins à ce moment-là que j’ai découvert "Anatomie d’une chute", et là, je vois Swann parler anglais pendant presque tout le film. L’évidence m’a sauté aux yeux : c’était lui qui devait jouer le père. Il y a en plus quelque chose de très chaleureux qui se dégage de Swann, et comme je voulais qu’on aime tout de suite ce personnage, pourquoi diable ai-je passé autant de temps à chercher un Norvégien un peu flippant ?!? (rires) Or, Swann s’est montré réticent. D’abord parce qu’il devait un peu « prendre le train en marche » vu les dates qui avaient été fixées, ce qui nous a contraint à décaler le moment du tournage pour qu’il puisse peaufiner et préparer ce qui devait l’être. Ensuite, il estimait que son anglais n’était pas au niveau. Or, j’estimais que ce n’était pas un souci, bien au contraire. On devait pouvoir se figurer d’un point de vue sonore cette distance entre le père et le fils, et du coup, cette barrière de la langue, cette incapacité à créer de la fluidité dans le langage, cet anglais un peu approximatif que le père pratique avec son fils, forcément, c’était une contrainte qui allait devenir un atout.

Et pourquoi les Talking Heads ?

V.d.P : Je pense pouvoir dire que This must be the place des Talking Heads est ma chanson préférée. En plus, non seulement les paroles de la chanson sont géniales, mais elles collent très bien en miroir avec ce que vivent les deux personnages. On a l’impression d’entendre la voix du père quand on écoute la chanson. L’effet de synchronicité était trop fort pour que je m’en prive, de même qu’il y a quelque chose de très dansant et de très mélancolique dans cette chanson.

Guillaume Gas Envoyer un message au rédacteur

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