INTERVIEW
ROMERIA
Carla Simón
réalisatrice et scénaristeC’est dans les salons de l’hôtel Mercure de la Part Dieu que les responsables du Festival Reflets du cinéma Ibérique et latino-américain de Villeurbanne a eu l’amabilité de nous organiser une rencontre avec la réalisatrice catalane Carla Simon, dont le film « Romeria » serait présenté le soir même. Une interview en espagnol, avec l’une des plus intéressantes cinéastes ibérique du moment.
Un troisième long métrage autour de la famille
Journaliste :
Avec ce film vous vous intéressez pour la troisième fois au thème de la famille, mais avec une approche un peu différente, celle des secrets, ainsi que la manière dont l'argent résout tout, ou en apparence. Considérez-vous cette esquisse de famille comme une sorte de dénonciation d'un type de bourgeoisie espagnole ?
Carla Simón :
En fait, plus qu’une dénonciation, c’est le portrait d’un type de famille que je trouve très typiquement espagnole et que, souvent, on n’associe pas au drame des années 80, à l’héroïne et au sida, qui, en réalité, a touché tout le monde de la même manière. Et je pense que c'est justement ce type de famille qui occupe une place visible dans la société, qui ont gardé le silence de la manière la plus discrète, car ces décès étaient douloureux pour tout le monde, mais pour eux, le tabou et la stigmatisation liés à l'héroïne et au sida les ont poussés à passer tout cela sous silence. L'idée était de dépeindre cela. Mais il est vrai aussi que cela s’est imposé de manière très naturelle, car mon père était galicien, originaire de Vigo, et venait de ce genre de famille, une famille aux valeurs un peu conservatrices. Mes grands-parents ont tous vécu sous le franquisme, et c’est en quelque sorte la génération de mes parents qui a rompu avec tout cela, ce qui a un peu affecté tout le monde.
Journaliste :
J'allais justement demander pourquoi ce choix de tourner en Galice. C'est la baie de Vigo-Pontevedra, n'est-ce pas ?
Carla Simón :
Exactement. Et mon père était de Vigo, où dans les années 80, il y a eu beaucoup d'animation, de fêtes... C'était un peu comme la petite soeur de Madrid. Et c'est justement par la Galice que rentraient les différentes drogues, comme elle a une géographie tellement complexe.
Une réflexion sur la mémoire
Journaliste :
Dans ce film, vous avez conservé une forme presque documentaire sur une bonne partie, sauf à la fin ou un peu avant la fin, avec cette séquence plus onirique... Il s'agit globalement de décrire une trajectoire qui fait le lien avec le journal intime de la mère. Et du coup, le choix de placer cette séquence à la fin et de ne pas montrer les parents avant, c'était important pour vous ? Par exemple, pour montrer que María va garder une image positive de ses parents, malgré tout ?
Carla Simón :
Pour moi, c'était une façon de réfléchir sur la mémoire. Elle entreprend un voyage pour tenter de reconstituer l'histoire d'amour de ses parents à travers les récits des autres, ce que lui raconte sa famille. Et peu à peu, elle se rend compte que la mémoire est très sélective et très subjective, et qu'en essayant d'assembler les pièces du puzzle, celles-ci ne s'emboîtent souvent pas. Et face à cette frustration de ne pas pouvoir savoir, il y a le pouvoir de l'imagination qui permet d'inventer ce qui manque. Et dans mon cas, le pouvoir du cinéma qui permet de créer ces images que je n'ai jamais vues.
En fait, c'était un peu comme si, en fin de compte, le fait d'illustrer le journal de sa mère signifiait qu'elle disposait de suffisamment d'informations pour pouvoir imaginer tout ça. C'est-à-dire qu'entre ce qu'on lui a raconté, les endroits qu'il a visités, le fait de se sentir un peu plus proche de ses parents grâce à ce voyage et la possibilité d'imaginer comment c'était.
Journaliste :
Et il ne s'agit pas seulement de la mémoire, mais aussi du passé. En d'autres termes, chacun interprète ou réinterprète finalement le passé à sa manière, à son avantage. Il était donc important de montrer que le passé peut ainsi être relatif, selon la personne qui le raconte ?
Carla Simón :
Exactement, oui. Je pense que lorsqu'il s'agit d'histoires, la mémoire évolue généralement en fonction de nos émotions, de ce dont nous avons besoin de ressentir et de nous souvenir pour survivre. En d'autres termes, elle se transforme constamment, car nous ne nous souvenons pas de l'événement tel qu'il s'est produit, mais de la dernière fois où nous nous en sommes souvenus. Elle se transforme donc au fil du temps.
Mais c'est justement, quand il s'agit des souvenirs douloureux, ponctuées de silences, à cause de l'héroïne, à cause du sida, cette mémoire devient encore moins fiable. Alors, bien sûr, au final, ce film est en partie né de ma frustration, celle de ne jamais pouvoir connaître ni comprendre l'histoire de mes parents.
Un intérêt pour une génération souvent montrée du doigt
Journaliste :
Et à ce propos, cette vision du passé peut-elle être considérée comme une parabole de la mémoire de l'Espagne ?
Carla Simón :
Je pense qu’en Espagne, on est globalement très mauvais en matière de mémoire historique. Ces événements font aussi partie d'une forme de mémoire historique, même si c’est plus récent. Mais nous sommes un pays où on a beaucoup recouru au silence pour ne pas regarder en face les choses qui nous font souffrir. Je pense que c’est évident pour la guerre civile, mais aussi pour cette période-là.
Et justement, je pense que nous vivons actuellement un moment où… C’est curieux, car outre la sortie du film, plusieurs livres ont été publiés, et plusieurs personnes ressentent le besoin de reparler de toute cette génération, sous un autre angle, car j’ai l’impression qu’on les a beaucoup jugés, comme s’ils avaient choisi ce qu’ils ont vécu. Et en réalité, ils ont été les victimes d’une situation où des enfants ont grandi sous le franquisme, dans une répression absolue, et qui, soudainement, deviennent jeunes et accèdent à la liberté, l’embrassent, sans connaître les conséquences des drogues qu’ils prenaient et sans savoir que le sida allait suivre.
On parle donc parfois d’eux en utilisant des mots qui, selon moi, ne leur correspondent pas, comme « punition » ou « honte ». Et je pense qu’il faut les considérer sous un autre angle, en voyant en eux une génération clé qui a bouleversé les valeurs conservatrices de l’époque, apporté de nouvelles idées et de nouvelles façons de voir les choses. Et rompre avec tout...
Mes grands-parents, plutôt de droite et catholiques, se sont soudainement retrouvés avec sept enfants de gauche et athées, ce qui tient beaucoup à l'époque. Je pense que c'est justement maintenant, je ne sais pas si c'est à cause de la montée de la droite ou parce que suffisamment de temps s'est écoulé, mais je crois que nous sommes à un moment où, comme par hasard, nous nous tournons à nouveau vers cette génération.
Un film pensé comme un journal et un voyage intime
Journaliste :
A l'image des titres de chapitres, qui sont des questions accompagnant les dates, vous avez toujours pensé le film comme un journal intime, personnel, de la fille, qui soit un peu un miroir du journal de la mère ?
Carla Simón :
Exactement. En fait, j'aimais beaucoup l'idée qu'elle ait ce journal de sa mère – qui, dans la réalité, n'est pas un journal, mais des lettres qu'elle a écrites à ses amis et à sa famille –, mais que j'ai transformées en journal pour le film. Mais j'aimais l'idée qu'elle ait aussi son propre journal avec ces questions, mais surtout sa caméra, qui filme tous ces lieux.
Car en quelque sorte, on filme ces lieux parce qu’au final, les endroits restent, tandis que les gens passent. Et ce sentiment, cette impression de se connecter un peu à cette histoire en passant par ces endroits et en pouvant les filmer, c’est exactement ce que j’ai ressenti. Je pense que c’était vraiment magique d’aller en Galice pour tourner le film, justement pour cette raison.
Un voyage à l’intérieur d’une famille nombreuse
Journaliste :
Dans le processus d'écriture, comment s'st formé ce groupe composé de deux frères, deux sœurs, je ne sais pas combien de cousins et cousines, et de grands-parents... sachant que certains d'entre eux allaient donner un indice sur ce qui s'est passé.
Carla Simón :
J'aimais beaucoup, car je viens d'une famille très nombreuse, avec plein d'oncles et de cousins, l'idée de perpétuer cette tradition. C'est vrai que la structure n'est pas tout à fait la même : dans ma famille, on est encore plus nombreux que dans le film [rires]. Mais j'aimais bien l'idée d'une tournée familiale, un peu comme un road trip, où l'on fait connaissance avec chaque oncle jusqu'à arriver aux grands-parents.
Et cette structure épisodique me semblait tout à fait pertinente pour aborder la question de la mémoire, et notamment le fait que les versions des uns ne concordaient pas avec celles des autres. Je me suis dit que si on les mettait tous ensemble, on ne pourrait pas ressentir cette sensation de la même manière, mais qu'en découvrant les personnages petit à petit, on se rendait immédiatement compte, en tant que spectateur, des contradictions. Et puis, cela reste avant tout un véritable voyage. « Romería » signifie justement un pèlerinage ou un voyage spirituel. L'idée de voyage s'accordait donc très bien avec cette conception épisodique.
Une forme de passage à l’âge adulte
Journaliste :
Peut-on considérer votre film comme une histoire de perte d'innocence, en quelque sorte un passage à l'âge adulte ?
Carla Simón :
Je crois que ce genre de retour aux sources survient à des moments différents de la vie de chacun. Il y a des femmes qui tombent soudainement enceintes et qui ressentent le besoin de le faire à ce moment-là. Mais il est vrai que c'est toujours le moment qui fait toute la différence. Je pense que comme Marina est sur le point de quitter la maison pour partir étudier à l'étranger, elle ressent en quelque sorte cet appel du sang, avec ce besoin de comprendre. Il y a bel et bien une sorte de passage à l'âge adulte. C'est vrai que tout le monde ne vit pas cela, car ce n'est pas un chemin heureux. C'est une caractéristique très particulière de ce personnage, qui a besoin de comprendre le passé, mais cela pourrait aussi arriver à un adulte.
L’importance de l’été et du rapport à la mer
Journaliste :
Et elle se révèle à la fin, c'est ainsi que sa personnalité se forge, et cela l'aide. Après avoir vu vos 3 films, quelle importance revêt l'été pour vous ?
Carla Simón :
C'est que je n'aime pas avoir froid [rires]. Je n'aime pas tourner en hiver. Ici, en Galice, il fait un peu plus frais. C'était bien, c'était frais, ce qui était agréable parce qu'il faisait très chaud en été. En gros, ce que j'aime dans l'été, c'est que ça bouleverse un peu la dynamique familiale. Comme les enfants ne vont pas à l'école, les familles se retrouvent soudainement plus souvent, il se passe plus de choses. On dit toujours que les divorces surviennent après l'été. Parce que les gens sont obligés de passer du temps ensemble, en famille.
Pour moi, chaque film l'été avait sa raison d'être. Dans "Été 93", il s'agissait plutôt d'apporter un peu de lumière au drame, en le situant en été. Dans "Nos Soleils", la récolte des pêches a lieu en été. Et maintenant, je voulais aussi intégrer tout ce lien avec la mer, avec la navigation. Là-bas, en hiver, on navigue peu. Et mon père naviguait beaucoup. C'était quelque chose que je ne voulais pas perdre, cette dimension de la navigation, du lien avec la mer, qui existe aussi en été.
Journaliste :
Gracias
Carla Simón :
Pues gracias a ti. Muchas gracias.


