INTERVIEW
PLANÈTES
Momoko Seto
réalisatriceC’est dans le hall de l’hôtel Adaggio d’Annecy, en plein festival du film d’animation 2025, que la réalisatrice Momoko Seto a accepté de nous rencontrer pour une vingtaine de minutes d’échanges. L’occasion d’évoquer son film en compétition, « Planètes« , avant qu’il ne remporte le Prix Paul Grimault, et ses projets à venir.
De la composition des sons des personnages
Journaliste :
Vous donnez à vos akènes de pissenlits des attitudes humaines, en partie en tout cas, que ce soit de l'inquiétude, des coups de stress, où il y en a un qui perd des aigrettes, des moments aussi d'affection, des groupes hug, qu'ils font régulièrement... Est-ce que vous avez envisagé, dès le début, de leur ajouter, par le son, ce qu'on peut qualifier de voix, ou est-ce que vous avez fait des essais sans ?
Momoko Seto :
Alors, c'était déjà dès l'écriture qu'on voulait avoir du son, pour les akènes. Parce que c'était important qu'on sente vraiment leurs émotions. Et juste avec le body-language, on avait un peu peur que ça ne soit pas suffisant. Mais on voulait le doser, c'est-à-dire voir en animation comment l'expression d'émotion est présente, passe ou pas, et en fonction, l'ajuster aussi avec leurs petits sons. Et en même temps, leurs petits sons apportaient un aspect comique aux personnages. En effet, c'était dès le début.
Journaliste :
Et comment s'est fait le choix du type de son ?
Momoko Seto :
Merci pour cette question, parce qu'on a mis deux ans à le retrouver avec Nicolas Becker, le grand inventeur du son. On a fait plein de tests, commencé par des sifflets d'oiseaux, jusqu'à des petits sons un peu plus humains, ou des instruments de musique. Chacun un instrument de musique, des choses comme ça, mais c'était trop musical, c'était trop classique.
Et en fait, on a fait une superposition de plusieurs types de sons. Et à un moment, en faisant des tests, on est arrivé à faire déjà un son qui est juste du souffle humain. Ce qui était ambigu et beau, c'est que ce souffle, on ne savait pas si c'était le vent qui les emportait ou si c'était l’inflexion de leurs corps face à un vent justement, ou si c'était juste leurs aigrettes qui faisaient ça, ou si c'était leur souffle à eux.
Donc, tout se mélangeait un peu. Mais ce qui était beau, c'est que ça permettait de transporter l'émotion avec les choses la plus subtiles que l'humain peut sortir pour parler de l'émotion. Et en même temps, Nicolas, il disait, c'est aussi le premier bruit qu'on fait quand on est enfant, quand on joue avec un jouet... Et donc, il y a cette subconscience de l'enfance que tout le monde a un peu fait, qui est dans ce jeu de personnages qu'il voulait mettre. Donc, il y avait plein d'idées comme ça, avec juste du souffle, qui était magnifique.
Après, le son que vous entendez par dessus, c'est des Ondes Martenot. C'est un instrument de musique qui s'appelle les Ondes Martenot, ça ressemble à un piano. Il y a une corde pour moduler le son. Donc, souvent, c'était utilisé dans les années 90 pour les fantômes qui font « ouhouhouh... ». Ils l'ont utilisé pour faire des textures de voix par personnage qui étaient juxtaposées au souffle, plus le bruitage corporel, les impacts, les feuillages qu'on a rajoutés. Donc, il y a plusieurs petites choses comme ça qu'on a mélangées en fonction des situations.
Une forme d’entraide nécessaire
Journaliste :
Est-ce qu'on peut dire qu'il s'agit avant tout d'un film sur l'entraide et la solidarité finalement ?
Momoko Seto :
Bien sûr, et pas qu'entre eux, mais avec l'écosystème aussi. C'est que dès le scénario, j'avais besoin qu'on parle d'un écosystème, d'un lien entre les êtres et pas juste les plantes. Je pense qu'aujourd'hui, dans la vision de la nature, qu'on souhaite penser, c'est vraiment de dire que tout est lié. Donc, il y avait cette chose-là qui était extra puissante. Et de deux, l'idée de groupe, de dire qu'il faut aller ensemble.
C'est drôle parce qu'il y avait un journaliste qui travaillait sur l'Asie, essentiellement, qui me posait la question. Et je lui ai demandé à lui quelle part de l'Asie il avait vu dans le film, et je ne m'étais même pas rendue compte. Il m'a dit l'idée de groupe. Il m'a dit que c'était très japonais, parce qu'il ne s'agit pas qu'il y en ait un qui s'implante. Il m'a dit que si ce n'était qu'européen, peut-être qu'il y en aurait un qui se démarquerait de l'autre. Parce que là, c'était important que tout le monde aille ensemble. Et il me disait, je ne voyais pas un aken, mais le groupe d'akens. Et il me disait que ça faisait un peu japonais. Je n'avais pas du tout imaginé que ça pouvait être ça, mais du vivre ensemble.
Une certes idée de la perte
Journaliste :
Et du coup, est-ce qu'en faire disparaître finalement deux, c'est un choix qui était aussi dès le départ, avec cette idée de la perte ?
Momoko Seto :
Bien l'idée de la perte, de façon dramaturgique. C'est-à-dire qu'Alain Layrac, le co-scénariste, l'avait mis en scène pour créer des drames. Des rebondissements et des drames. Donc on s'est dit, on va faire perdre quelques graines. Alors Alain me disait, « mais je ne veux pas qu'ils meurent ». Moi, je me disais, en fait, il faut aussi changer la vision de la mort. La mort n'est pas une fin. Ce n'est pas une tragédie. C'est-à-dire que le gros qui s'implante mal dans un sol toxique, il a fleuri quand même. Même si cette fleur n'a pas vécu. Il est retombé. On ne sait pas trop s'il est mort, en fait. Il s'est mal implanté.
Journaliste :
On est de toute façon dans un cycle.
Momoko Seto :
On est dans un cycle. Et en fait, j'aime bien aussi qu'on n'ait pas une vision de la mort de façon occidentale pour dire que c'est mal, c'est ça la fin horrible qui va nous arriver. Mais c'est de penser la mort comme un cycle de vivants. Et c'est parce qu'il y en a certains qui meurent qu'il y en a d'autres qui vivent aussi. Donc voilà, toujours dans cette entraide aussi.
Des planètes au pluriel
Journaliste :
Pourquoi finalement est-ce qu'il y a un « S » à "Planètes", alors qu'il n'y en a qu'une finalement ? Enfin, ça dépend en effet comment on regarde les choses. Il y a plein d'univers, plein de mondes différents qu'ils traversent.
Momoko Seto :
Au début je voulais lui donner un nom, parce que tous mes "Planète" en court métrage avaient un nom. Et donc je voulais inventer un nom. Sauf que donner un nom, ça veut dire que c'était une planète qui existait à un endroit. On va l'appeler Alpha. C'est la planète Alpha qui est là. Tandis que là c'est très ambigu, puisque on ne sait pas si c'était la planète Terre, où on est. Parce qu'on passe dans un trou noir et on repart un peu tout à zéro. Et on arrive dans cette planète congelée, comme la Terre qui a été congelée il y a 3 milliards d'années. Du coup on ne sait pas. Et tous les éléments qu'on retrouve c'est des éléments de la Terre, que je vous montre. Ce n'est pas un truc d'extra-terrestre avec des trucs bizarres sur la tête. Donc on ne sait pas si on est revenu dans la Terre ou si c'est ailleurs.
Donc le planète avec un « S » donne cette ambiguïté. Et moi ce que j'aimais bien, c'est dire qu'il ne s'agit pas d'aller ailleurs, en fait. Comme certaines personnes que je ne vais pas nommer souhaitent aller vivre ailleurs et jeter la Terre comme si c'était fini. On l'a utilisée comme un jetable. C'est de dire que maintenant ce qui se passe c'est ici, c'est sous nos pieds. C'est là qu'il se passe des choses de science-fiction extraordinaires, comme extraterrestres.
Journaliste :
Dans vos courts-métrages "Planète", il y avait déjà ce même principe de mélanger de l'organique à de l'image 3D. Et cette idée de travailler sur l'infiniment petit, pour le transformer en quelque chose de très grand, de potentiellement effrayant à l'échelle de vos héros. Du coup cette envie-là, elle est venue comment, à quel moment ?
Momoko Seto :
En fait, c'était en faisant le premier film, qui était un film de fin d'études, en 2008 où j'ai transformé un minéral, des cristaux de sel, en une plante. Elle grossissait comme ça. Et en fait ce que je trouvais fantastique avec cet outil de time-lapse c'est de transformer les définitions de ce qu'on est en train de voir. Donc ça, ça m'amusait beaucoup. Et du coup les minéraux devenaient des plantes, les plantes devenaient des animaux, les micro-organismes comme les blobs devenaient aussi des animaux. Et il y a toutes ces choses-là qui se mêlaient...
Rentre l’infiniment petit géant
Journaliste :
Du coup c'est un mélange d'accélération à la fois des images et de morphing... ?
Momoko Seto :
Non, c'est juste de l'accélération. C'est du time-lapse et du macro. Alors il y a d'autres effets... Par exemple les insectes on les a ralentis, au contraire. Donc on a utilisé une caméra de slow-motion pour les ralentir et les rendre gros, comme si une abeille devenait un hélicoptère ou un aigle. Donc c'est aussi cette transformation de définition qui m'intéressait pour les voir autrement et pour les magnifier. Et le mot « magnifier » j'aime bien parce qu'il y a deux sens. C'est à la fois l'idée d'agrandissement et à la fois l'idée de magnifique. Donc voilà, c'est exactement ce qui se passe en les agrandissant.
Journaliste :
Il y a un gros travail sur le son comme élément notamment qui transmet une inquiétude de ces personnages-là vers le spectateur aussi. Par exemple lorsque les champignons justement se répandent, soit à l'horizontale pour certains, soit au contraire vers le haut. Comment ça s'est passé à ce niveau-là ?
Momoko Seto :
Alors bien évident au tournage il y a zéro son. Tout est bruitage, tout est inventé. Et donc je disais à Nicolas Becker qui a fait donc tout le sound-design, que ce qu'on est en train de voir ce n'est pas des petits champignons. C'est un énorme structure architecturale. Donc il ne faut surtout pas mettre un petit son. Ou un oursin qui est dans l'espace, qui va pondre et qui va créer des galaxies. Il n'est plus dans l'eau, il est dans l'espace. Et c'est un astre, c'est un Big-Bang. Et donc au début il avait mis un son plus organique dans l'eau. On l'a enlevé parce qu'on se dit qu'on n'est plus dans l'eau là. Donc il a mis un son plus géologique, plus dur qui faisait comme si c'était une énorme masse qui volait.
Donc en son, on a vraiment travaillé comme à l'optique. Cette déformation sonore, cet agrandissement du son, pour donner une autre définition. Et par exemple les champignons, les pleurotes qui poussent dans la forêt, il a mis le son de la baleine. Et du coup ce que j'adore c'est que les champignons deviennent des baleines maintenant. Parce qu'ils ont ce même cri de la baleine...
La représentation du trou noir
Journaliste :
Pour la représentation du trou noir, j'ai vu qu'il y avait eu une collaboration scientifique sur le film... Je ne sais plus quel est l'institut de recherche ?
Momoko Seto :
Alors sur le trou noir, il n'y a pas eu. Alors le trou noir c'est un scan de l'œil de ma fille.
Journaliste :
D'accord, j'allais dire que ça ressemblait à un œil. Avec l'impression que les bords s'effondrent...
Momoko Seto :
Donc on a fait bouger la texture de l'œil, pour faire tomber. On l'a animé. Mais j'aimais bien l'idée que le trou noir c'est un œil, et qu'on doit rentrer dans l'œil, pour voir autre chose. Un peu dans cette métaphore là. Et l'institut de science, en fait c'était pour l'oursin. On a filmé au début, qui ouvre un peu le monde de "Planètes", une fois qu'on a passé le trou noir. C'est lui le premier qui arrive et qui crée toute cette galaxie. Pour ça on a filmé à Villefranche-sur-Mer, dans un institut d'océanographie, un CNRS. J'ai travaillé avec Christian Sardet, c'est un biologiste spécialiste d'oursins. Qui travaille sur les pontes d'oursins. Et je voulais travailler avec lui parce qu'il sait faire pondre un oursin. Moi je ne sais pas le faire.
On a aussi travaillé à Roscoff, c'est en Bretagne, dans un centre de biologie marine aussi, où on a filmé toutes les anémones de mer qui sont collés sur les rochers dans la scène des cascades. Et aussi quand il y a toute une anémone de mer qui attrape le personnage, ça c'est filmé aussi à Roscoff, trois semaines.
L’espace comme un milieu dérivé du monde aquatique
Journaliste :
Du coup une fois que vos personnages ont traversé le trou noir. On arrive dans l'espace mais avec un langage qui est plutôt aquatique. Il y a l'oursin, ensuite il y a les sèches, les calamars qui sont lumineux... Pourquoi ce choix-là à ce moment-là ?
Momoko Seto :
En fait, j'avais toujours cette analogie entre le fond marin et l'espace. Quand je vois l'abysse, les vivants de l'abysse, pour moi c'est l'espace. Le noir sidéral, les bêtes très étranges qui n'ont plus besoin de lumière, qui vivent dans un noir profond. C'est à dire dans les abysses il n'y a même pas de lumière qui traverse. Donc c'est un écosystème qui est proche de l'espace. Proche entre guillemets. Ça n'a rien à voir. Mais il n'y a pas de l'eau dans l'univers. Il y a quelque chose de similaire. C'est des endroits hostiles à l'humain. On ne peut pas vivre ni dans l'un ni dans l'autre. Donc il y avait un truc comme ça très similaire dans les écosystèmes. Et en même temps ces êtres que moi je vois toujours comme des êtres intéressants. Et donc je voulais que l'univers soit peuplé des êtres des abysses.
Journaliste :
Comme les têtards aussi, qu'on voit évouler dans les airs ?
Momoko Seto :
Exactement. Alors les tétards, comme ils ne sont pas des abysses, ils sont plutôt forestiers. Je les ai laissés dans la cascade.
Des enfants pas effrayés du tout et saisissant tous les enjeux
Journaliste :
J'avais vu le film à Cannes une première fois. Je l'ai revu il y a deux jours ici. Est-ce que vous avez déjà eu des enfants en projections ? Et du coup comment ça se passe avec ce public là ?
Momoko Seto :
J'ai fait une projection avec des enfants de l'âge de 7 ans, 8 ans, 9 ans, 10 ans, 11 ans jusqu'à 14 ans. Je crois qu'il y avait une fille de 14 ans. Que j'ai fait venir chez moi pour montrer le film, pour ajuster le mixage. Parce que j'avais peur de leur faire peur. Donc avec le mixeur on se disait « tiens là, si on fait plus fort la bombe, peut-être que les enfants auront peur ». Pour être sûre j'ai mis les enfants devant. J'ai mis assez fort. Et en fait ils n'ont pas eu du tout peur. Ni de la catastrophe de la fin du monde au début. Ni des bêtes qui arrivaient. Ils m'ont dit « ça ne nous a pas du tout fait peur ». Et il n'y a personne qui est parti. En disant je m'ennuie, je pars.
Journaliste :
Ils n'ont pas été traumatisés par la mort d'un ou deux des akènes ?
Momoko Seto :
Ca les a marqués. Ça les a marqués les morts, surtout du premier. Le plus gros quand il rentre dans la boue toxique. Ma fille qui a 7 ans, 2-3 ans avant elle m'en parlait déjà. J'ai dit peut-être qu'il ne meurt pas. Il s'est mal implanté. Est-ce qu'il est mort ? Mais ça me permettait de parler de qu'est-ce que c'est que mourir aussi. Donc ça a ouvert à d'autres discussions. Mais en tout cas ils n'ont pas eu du tout peur.
Journaliste :
Et ils saisissent bien les allusions au ski, par exemple ?
Momoko Seto :
Ce qui était étonnant, c'est que la fille de 14 ans, elle a absolument tout compris à l'enjeu. Même les personnages. Les 4 personnages qui peuvent être un peu compliqués à identifier, elle l'a très bien identifié. L'enfant de 11 ans, il leur a même donné des prénoms dans sa tête. C'était très mignon. Et je me disais « est-ce qu'il y a un endroit où vous êtes ennuyés » ? Et ils m'ont dit plutôt que « non ».
Journaliste :
Oui alors du coup, j'ai été étonné, parce que dans le synopsis en effet ils ont des prénoms. Mais à aucun moment dans le film... Ça c'est votre petit cadeau à vous. Que vous avez voulu leur faire ?
Momoko Seto :
En fait c'était même plus pratique. C'est-à-dire quand on écrivait le scénario, c'était à un moment Alain Lerat qui m'a dit il faut leur donner des noms, parce qu'on ne peut pas dire « le gros » ou « le deuxième ». Et donc on leur a donné de prénoms. Et c'était vachement bien, parce que les nommer, ça nous permet d'avoir plus d'affection pour eux. C'est très bête. Mais quand on les nomme, c'est ce dont je me suis rendu compte, on a de l'affection. Et du coup on arrivait plus à les manier, à leur donner de la vie et des caractéristiques.
Un prochain projet, moins pour les enfants
Journaliste :
C'est quoi votre prochain projet ?
Momoko Seto :
Je voudrais bien continuer à travailler sur les étonnantes "behaviors" des plantes, leurs comportements. Et là je voudrais bien travailler sur la sexualité des plantes qui sont très étonnantes, très stratégiques. Et je me dis, tiens, « comment on peut repenser nous, humains, dans notre rapport amoureux ou même amical, en s'inspirant des plantes ». J'espère que ça sera interdit aux moins de 16 ans [Rires].


