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INTERVIEW

MAUVAISE PIOCHE

Gérard Jugnot

réalisateur-scénariste et acteur

C’est au QG, sur une des tables hautes que Gérard Jugnot, réalisateur, scénariste et acteur de son film « Mauvaise Pioche« , présenté la veille hors compétition, est venu échanger avec nous. Une quinzaine minutes de question-réponse autour de cette comédie, en compagnie de notre collègue lyonnaise Laurence Salfati de RJL, avec laquelle nous avons partagé les prises de parole.

© Pan Distribution

Un fait divers comme point de départ

Journaliste :
Vous partez d'un fait divers qui a réellement existé. Est-ce que c'est le côté absurde de la situation, de l'arrestation d'un illustre inconnu dans un aéroport qui vous a donné l'envie d'en parler ?

Gérard Jugnot :
Oui, bien sûr, j'ai trouvé le truc stupéfiant, comme tout le monde, parce qu'il y avait eu quand même 1500 signalements et c'est sur ce pauvre garçon, alors qu'il ne ressemblait pas du tout... qu'il y a eu cet espèce d'emballement fou. On a transposé, pour essayer de comprendre comment ça pouvait arriver, ce truc avec le croisement des infos, un flic qui va lancer une fuite, tout ça. Et puis une fois qu'on a eu ça, moi ça m'intéressait parce que je fais toujours des personnages ordinaires confrontés à des choses extraordinaires.

Et puis surtout, comme je joue à l'intérieur de mes films, c'est comme ça que j'aborde les sujets, donc comment j'aurais réagi, comment j'aurais pu faire, et puis après essayer de faire en sorte que ces emmerdes débouchent sur un truc un peu plus positif. Parce que j'ai malgré tout, malgré mon pessimisme, j'ai besoin qu'il y ait un peu de soleil. C'est ce que j'ai fait dans "Une Époque Formidable", en disant qu'est-ce que j'aurais fait si j'avais tout perdu, et dans "Monsieur Batignolles", qu'est-ce qu'en 1942 j'aurais fait, n'étant ni juif, ni résistant, ni communiste, de me laisser embarquer dans un truc pour pouvoir après, d'un seul coup, avoir grâce aux yeux de cet enfant... Je trouve que c'est un film qu'on devrait revoir en ce moment, c'est quand même un film assez essentiel.

Et donc là, c'est pareil, comment ça a pu arriver, et comment si c'était à moi que ça s'était arrivé j'aurais réagi... Et puis après, aborder quelque chose qu'on n'a pas traité, puisque l'info, on vous prend, on vous met dans la lumière, et après, on vous balance et les conséquences que ça a dans sa vie quotidienne, et les traces que ça laisse, qui sont indénibiles. Une fois qu'on vous a accusé, même si vous étiez innocent, clairement, on vous a abandonné. D'ailleurs, le pauvre monsieur à qui c'est arrivé, sa porte, on ne lui l'a jamais réparée. Donc c'est pour ça que je me suis focalisé sur la porte, et ça m'a permis de me venger aussi...

Une prise de revanche pour le personnage

Journaliste :
C'est intéressant ce ressort-là, justement, une personne accusée qui trouve sa revanche, avec l'autre jeune fille, l'assistante de la journaliste, qui est maltraitée, on peut dire.

Gérard Jugnot :
Oui, oui, absolument, qui est vachement bien, Claudia Bacos. Mais oui, en plus, je dis en déconnant, parce qu'on a tourné à Mimet, c'est un village à côté de Gardanne, près de Aix-en-Provence. Le maire vous a accueilli, c'était un très joli village, un village corse, d'ailleurs, le maire est corse. Et il se dit, mais mon fils, c'est Montécristo, c'est un mec accusé par erreur, qui va subir ça, et puis peut-être trouver une revanche. Il n'y avait pas Pierre Niney, mais il y avait Mimet, donc il n'y avait pas le même budget, et j'espère qu'on aura un peu de succès.

Journaliste :
Et du coup, le fait d'avoir fait finalement que ça provient d'une mauvaise blague, cette arrestation, est-ce que c'est quelque chose qui était dès le départ dans le scénario, ou c'est quelque chose qui est arrivé au fil de l'écriture ?

Gérard Jugnot :
En fait, on ne sait pas qui a dénoncé le monsieur. D'ailleurs, je n'ai pas réussi à trouver, je crois que c'est un site de dénonciation anonyme. Mais c'est très étrange, d'ailleurs, pourquoi ce garçon... Ça a marché aussi parce que c'était à l'étranger, parce que personne ne connaissait l'histoire. À l'époque, Dupont de Ligonès c'était très français, les étrangers ne connaissent pas bien ça. Mais on n'a pas trouvé de raison, donc il fallait trouver une raison, nous, et en plus une raison intéressante par rapport à l'amitié trahie. Et puis ça m'amusait aussi que celui qui trahit mon amitié soit celui qui ne l'a jamais trahi pour l'instant, j'espère [Thierry Lhermitte, dans le film].

D'ailleurs, j'aime beaucoup la scène qu'on a avec Thierry. Mais c'est aussi un plaisir que moi j'ai, de mettre en scène des acteurs, d'écrire, parce que je n'écris pas tout seul, j'écris avec Fred Hazan, mais d'avoir à manger... Et là, on me régalait, parce que je n'avais que des premiers rôles qui jouaient avec moi, qui sont venus comme pour une fête d'anniversaire. Quand on tournait 8-10 jours, il y avait des nouveaux qui arrivaient, parce qu'il y a trois actes. Et d'ailleurs dans le film, on le ressent... Hier dans la salle, ça fait la deuxième fois que j'entends ça, parce qu'on vient juste de le présenter... Quand arrive François Morel, il y a un côté, "il y a un nouveau partenaire de jeu". C'est un peu comme un goûter d'anniversaire, où vous invitez plein de gens qui vont jouer avec vous, et c'est aussi ce plaisir, qui n'est pas le plaisir de mettre en scène uniquement, c'est aussi le plaisir de l'acteur.

Une famille de comédiens et d’amis

Journaliste :
Justement, vous travaillez avec une famille de comédiens avec laquelle vous avez l'habitude de travailler. Et il y a beaucoup de scènes de groupe qui comportent une vraie dynamique. Comment on travaille ces scènes ?

Gérard Jugnot :
C'est ce qu'il y a de plus compliqué à filmer, parce qu'il faut être un peu sur les gens, il ne faut pas faire un plan fixe avec tout le monde qui parle, ou faire du steadicam à la con... Il faut essayer de voir ce qui est important, et surtout d'avoir des grands seconds rôles. Je ne parle pas de ceux qu'on connaît, mais des gens comme François Bureloup, comme Duquesne ou Gamelon, ou même d'autres gens un peu moins connus, comme le gardien de prison... des gens que j'ai connus comme ça sur d'autres films. C'est important, moi j'aime beaucoup. Moi je suis un ancien second rôle, je suis un second rôle qui a volé le premier rôle ! Ou même un ancien troisième rôle, ou silhouette, c'est important que le moindre personnage derrière ait à manger.

Donc j'ai réuni les grognards, c'est assez sympathique d'avoir des personnages comme ça, avec le boucher, le truc, et des mecs qui sont fous de ces reconstitutions, alors que Napoléon il n'est même jamais passé dans l'ordinage.

La peinture au vitriol des chaînes d’info continue

Journaliste :
Et du coup sur l'emballement médiatique, vous vous en donner à cœur joie, sur la parodie des chaînes d'info continue...

Gérard Jugnot :
En plus ce n'est pas de la parodie, c'est quasiment la réalité. C'est qu'il faut fournir, mais ce n'est pas vraiment de la faute des journalistes, même s'il y a dans le film Reem Kherici elle est vraiment une saloperie. Mais il y a un truc qui fait rire les gens, quand Claudia lui dit « et la déontologie », et qu'elle répond « pas de gros mots ici ». C'est un peu une caricature, mais quand même, tout le monde a vu... Vous savez bien, les journalistes, quand il y a un tsunami, un truc... Il y a le truc très connu du 11 septembre, d'un seul coup les journalistes, ils en ont à cœur joie, et surtout il faut qu'ils comblent, il faut qu'ils gardent l'antenne pour essayer de garder la pub. C'est un métier à la con.

Donc forcément, ça marche plutôt bien, quand on fait venir un spécialiste des portières. J'avais vu à la télé, pendant une prise d'otage, dans une imprimerie, ils n'avaient plus rien à dire, ils ont fait venir un imprimeur pour parler du offset... C'est dingue, mais ça c'est malheureusement le truc de la télé en continu, il faut fournir.

Journaliste :
Et des gens comme Maxime Gasteuil, ils acceptent facilement des petits caméos comme ça ?

Gérard Jugnot :
Oui, c'est les amis. Moi je le fais, je l'ai fait beaucoup, dans plein de films. C'est vrai que j'aime bien avoir des grands rôles, mais ça m'amuse aussi de faire ce que j'ai fait dans le "Marsupilami", par amitié de venir faire un petit coucou. Mais c'est surtout sympa. Là où je suis content, je ne suis pas un perdreau de l'année, mais je suis assez content à la fois d'avoir des amis de ma génération, c'est un peu en dessous, et puis aussi des jeunes, qui m'ont co-opté, comme Fifi, comme Gasteuil... Moi je suis très ami avec Maxime, on s'est beaucoup amusé, c'est un garçon que j'adore. J'ai eu beaucoup de chance, mais sans se comparer, quand je faisais "Tandem", j'étais vachement fier de tourner avec Jean-Rochfort. Et quand j'étais tout jeune acteur, j'ai fait des tout petits rôles, avec Noiret, Delon, avec Marielle, j'étais très heureux de ça. Donc c'est un peu le retour, tant qu'on peut le faire, tant qu'on a la pêche...

Du cinéma apolitique mais basé sur l’observation

Journaliste :
Est-ce que votre film, on pourrait dire que c'est une comédie sociale, qui tourne un petit peu en dérision, une erreur judiciaire, et médiatique ?

Gérard Jugnot :
Je ne fais pas du cinéma politique. On a trouvé une formule, c'est une sociologie ricanante. Je regarde le monde, j'essaie de comprendre, j'essaie de démonter le truc... Il y a un truc qui doit vous concerner, je ne sais pas si vous l'avez vu, les petits dessins animés que produit Arthur : il y a un petit benêt, qui pose des questions à quelqu'un, c'est vraiment drôle, c'est très vrai, c'est cette espèce de démonstration, par l'absurde... Donc moi c'est ce que j'essaie de faire, ce n'est pas une politique partisane, c'est dire « le monde, des fois il déconne un peu »...

Et la caricature, c'est aussi le propre de la comédie, c'est de prendre le malheur, et de désamorcer tout ça... C'est toujours pareil, le problème c'est que dans le cinéma, on a le droit au happy-end, pas dans la vie. Je me souviens, à la fin de "Monsieur Batignolles" je pars avec les mômes, il y a des gens qui auraient préféré qu'ils partent dans des trains. Et j'ai dit, je ne sais pas si vous avez vu la phrase, « les petits enfants n'ont toujours pas retrouvé leurs parents ». Donc il y a du soleil, mais ce n'est pas non plus... C'est essayer de mettre un peu de soleil, comme Benigni dans son film, "La vie est belle". La comédie, c'est mettre un peu du baume au cœur, c'est arrondir les angles. Il y a des gens qui aiment bien faire des films qui dérangent, je trouve que la vie est tellement déjà comme ça que...

Le plaisir de l’écriture à 4 mains et de la réalisation

Journaliste :
En termes d'écriture, vous avez co-écrit avec Frédéric Hazsn, comment ça se passe, le travail d'écriture à 4 mains ?

Gérard Jugnot :
Il y a eu Serge Labadie qui est venu après. Souvent, la plupart du temps, dans les films, je mets la petite graine. Je dis, j'ai envie de faire ça, j'ai envie de raconter... et ensemble, on travaille un peu debout, on jette plein de trucs. Et après, Fred part, c'est un super dialoguiste, et après, moi je reprends. C'est un jeu de va-et-vient. Et après, le film, ça s'écrit tout le temps, ça s'écrit jusqu'au montage, jusqu'au mixage. Même au bruitage, on rajoute des trucs, ou à la synchro, on peut rajouter de petites phrases, donc c'est très mouvant. C'est un plan d'architecture, mais à l'ancienne, c'est-à-dire qu'on ne respecte pas toujours, on se dit, « ah non, ça serait plus joli, comme ça »...

Moi, je suis assez fasciné : même la direction d'acteur, elle se fait beaucoup au montage. Et c'est pour ça que je n'aime pas les plans-séquences, parce que je trouve que la comédie, il faut trouver le petit truc, le petit regard. Et j'ai une super monteuse, mais on se dit toujours, le tournage, "on fait les courses", on a une recette dans la tête, assez précise. On fait les courses, puis après, on se retrouve, t'as le montage, et il ne faut pas qu'on ait oublié un ingrédient, sinon, on est mal. Et c'est après qu'on fait les crêpes, on fait le gâteau, ou des choses plus compliquées. C'est une image un peu à la con, mais ce n'est pas loin. Il y a une petite cuisine, et c'est ça que j'aime : c'est passionnant, l'écriture, les repérages, trouver le bon endroit, rencontrer les gens. On voit les gens.. Quand on est acteur, on est dans une caravane, vous arrivez, vous tournez, je vois comment se construit le décor, comment je peux le modifier, je rencontre les gens, on discute, on est invité... Et à l'étranger, c'est génial, ce n'est pas du tourisme, c'est beaucoup plus profond, j'adore ça.

Olivier Bachelard Envoyer un message au rédacteur

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