Festival Chefs’Op en Lumière 2026 Bannière

INTERVIEW

MARY ANNING

Marcel Barelli

C’est dans le petit jardin sec, juste en face du Pathé Annecy, qu’en cette après midi de grande chaleur du mois de juin, le réalisateur du film d’animation dédié à « Mary Anning« , a accepté d’échanger au sujet de ce film qu’il a coécrit avec Pierre-Luc Granjon.

© Cinéma Public Films

Un personnage historique, mais encore enfant

Journaliste : Est-ce que vous connaissiez déjà le personnage déjà ? Et sinon de quelle manière vous l'avez connu ?

Marcel Barelli : Hormis en Angleterre, c'est un personnage très peu connu, à part par les fans de paléontologie. Et comme je l'ai toujours été... Dans n'importe quel film de dinosaure, il y a le personnage de Mary Anning, même si elle n'a jamais trouvé de dinosaure. C'était un peu le quota féminin, malheureusement. Et du coup, oui, dès l'âge de 6 ans, je connaissais déjà ce personnage. Elle sort du lot, parce que, comme je disais, c'est un des rares personnages féminins dans l'histoire de la paléontologie. Et puis surtout, c'était un peu une précurseure, [...], une vétérane, une des premières, voire la première à avoir fait des découvertes très, très importantes, qui ont donné un peu le « la », qui ont posé les bases des premières études sur la paléontologie, à une époque où on pensait que la Bible disait tout.

Journaliste : Vous avez fait des recherches spécifiques sur ce personnage ?

Marcel Barelli : Oui. En fait, les traces qui restent d’elle sont assez succinctes. Il y a un carnet intime, une correspondance, et puis les chroniques de l'époque. Et puis, sur la demeure où vivait Mary Anning, a été construit un musée qui raconte un peu son histoire. Il y a quelques restes. Donc, elle est assez fragmentaire. C'est pour ça que ça se prêtait bien à une fiction. [Dans le film], il y a des parties de vérité, des parties un peu inventées, avec une volonté quand même de s'adresser à un public plus jeune, parce que "Ammonite", le film de Francis Lee, traitait d'autre chose, de sa sexualité notamment [et ne parlait pas trop de sa vie en tant que paléontologue].

Là, on est sur le tout début de sa vocation, en fait. C'était tout de suite pensé pour un public familial, d'enfants. Parce que, dès l'âge de 12 ans, elle était déjà assez importante. En tout cas, la principale découverte qu'elle a faite, c'était à l'âge de 12 ans. […] À part Anna Frank, il n'y a pas beaucoup de personnages véridiques, jeunes ou très jeunes, dans le cinéma d'animation, dont on s'inspire ou dont on fait des films. Je trouvais assez chouette, surtout qu'elle est presque un peu anachronique pour l'époque, vu son caractère, vu ce qu'elle faisait.

Des choix graphiques élégants, avec une complice

Journaliste : Et vos choix graphiques, du coup, d'aplats de couleurs, avec seulement quelques traits, pour les cheveux par exemple les traits blancs, pour ce qui est des taches de rousseur un petit peu autour des yeux ou du nez. Comment c'est venu ? Vous aviez réalisé le court métrage "Dans la nature" avant, qui était sorti dans un recueil. Mais il ne me semble pas que ce soit dans la filiation de ce que vous aviez commencé alors, graphiquement...

Marcel Barelli : En fait, sur tous mes courts-métrages, c'est moi qui m'occupais du visuel... Là, exceptionnellement, c'est le premier projet sur lequel je ne fais pas la partie visuelle. Enfin, on l'a développée ensemble, mais je trouvais que, instinctivement, mon design était trop cartouche, trop naïf pour un projet comme celui-ci. Du coup, j'ai une très bonne amie qui est aussi réalisatrice, c'est Marjolaine Perreten, la première à laquelle j'ai osé demander, et qui a tout de suite accepté.

Elle fait du coup le design-caracter d'un côté, avec les aplats de couleurs et quelque chose de plus détaillé. Ça rappelle plus les livres d'illustrations, dans le fond. J'aimais bien la rondeur de son trait, qui est à la fois simple et, en même temps, très doux. Alors que le lieu, en soi, ne l'est pas tellement, parce que c'est assez froid. C'est un lieu où il y a du vent, la plage, où on se salit facilement. Déjà, l'histoire est un peu dure, alors [j'avais envie d'] adoucir un peu cela avec son trait, son dessin, notamment le bleu des falaises, des choses comme ça qui rendent le paysage très beau. Même si c'est une histoire vraie, c'est quand même une fiction, on peut se permettre cela. On n'a pas cherché à faire du photoréalisme.

Une lutte contre la pauvreté et pour une forme d’émancipation

Journaliste : Parce que c'est aussi une histoire, finalement, quand même, de pauvreté...

Marcel Barelli : Ce n'est pas évident d'aborder ce sujet-là pour les enfants. Donc c'est quand même abordé au travers de la dette, au travers de la vie humble de cette famille. L'ambition, entre autres, de Mary, c'était de sortir la famille de la pauvreté et de la dèche, pas forcément gravir une échelle sociale. Ce n'est pas du tout l'intention : au contraire, elle va toujours rester pauvre toute sa vie. Et ce sont les autres, qui sont des bourgeois, des aristocrates, qui vont plutôt, dans un sens, descendre et faire finalement ce qu'elle fait aussi : chercher les fossiles dans la boue, chose qui à l'époque était vraiment insensé.

Journaliste : Et du coup, c'est aussi surtout une histoire d'émancipation féminine... Vous l'affirmez par petites touches, finalement, à travers ce révérend qui est particulièrement austère, qui a une idée de la place de la femme qui est très restreinte... Et puis les idées aussi, en effet, un peu répandues sur ce que doivent être leurs métiers, ce que peut faire ou pas faire une femme. Donc tout ça, c'est aussi de la recherche un peu historique par rapport à ce qui était, comment dire, véhiculé à l'époque ?

Marcel Barelli : Tout à fait. Alors, il y a ça. En effet, pour la femme, il n'y avait aucune aspiration possible, à part subvenir aux besoins de la famille si le mari était décédé. Même pour les classes aisées... Il y a le personnage d'Elisabeth Philpot, dans le film, mais on ne va pas plus loin que ça. Dans la vraie vie, elle avait été en quelque sorte exilée là-bas par son frère, parce que vieille fille à 30 ans, pas mariée... Elle ne pouvait prétendre à rien du tout, si ce n'est passer une dernière journée dans ce coin qui n'était pas Londres, parce que ça coûtait moins, et tenter de se faire publier, en faisant des recherches. Par la suite, elle est devenue très proche de William Buckland.

Il y a une anecdote, une vraie, selon laquelle Mary et Philpot ont vraiment découvert ça, elles ont même fait des dessins avec, et c'est devenu un vrai article par la suite. Je crois que c'est Buckland même qui l'a publié. Et puis mes producteurs m'ont fait remarquer aussi récemment que c'est vrai qu'il y a des choses très ancrées dans le passé dans le film, mais qu'on voit aussi maintenant la remise en discussion de la véracité ou de l'importance de la science. On pense qu'il y a des acquis, mais en fait on entend des choses au bout de l'océan... sur la place de la femme aussi finalement. Combien de femmes scientifiques on connaît, à part Marie Curie ? Fin de l'anecdote.

Des passages plus oniriques, où les fossiles prennent vie

Journaliste : Ma dernière question est sur les passages oniriques en noir et blanc. Ils sont complètement en noir et blanc, mais en tout cas elle, elle est plutôt en blanc...

Marcel Barelli : C'est du sepia. Les ammonites qui l'emmènent, qui la font voler ou qui flottent avec elle dans l'eau, sont, elles, en noir.

Journaliste : Du coup comment c'est venu ce concept-là ?

Marcel Barelli : Il n'y a rien de magique. C'est juste qu'elle, elle voit ce que les autres ne peuvent pas encore voir, parce qu'elle comprend ce que sont les fossiles. Donc, quand elle voit une ammonite, elle voit ce que ça avait été à l'époque. Elle le voit prendre vie. Et quand elle voit le dessin de « l'œil », il n'a pas une forme d'animal, mais il a déjà une forme de quelque chose. Et puis, plus le film avance, plus ça prend la forme que ça pourrait avoir. Je me suis dit qu'en fait, le dessin de l'œil, c'était uniquement Mary qui pouvait le voir, parce qu'elle avait l'ouverture d'esprit pour savoir, pour accepter ce que pourraient être les fossiles. C'est-à-dire qu'elle ne voit pas que la pierre, elle voit l'animal qui a été avant.

Olivier Bachelard Envoyer un message au rédacteur

À LIRE ÉGALEMENT