INTERVIEW
LES VOYAGES DE TEREZA
Gabriel Mascaro
réalisateur et scénaristeC’est dans le salon d’un hôtel parisien, à la veille de la nouvelle Berlinale, que Gabriel Mascaro , réalisateur et scénariste du Grand prix du jury de l’an dernier, « Les Voyages de Tereza« , a accepté d’échanger avec nous. Compte rendu d’une quinzaine de minutes d’échanges autour d’un film magique.
Une sorte de film dystopique ?
Journaliste :
Votre film est un film d'anticipation très particulier, centré sur un personnage féminin vieillissant. J'ai lu que vous êtes parti d'une idée concernant votre grand-mère qui apprenait à peindre, ce qui est une forme de liberté, la liberté de faire ce que l'on veut à tout âge. Et votre personnage, lui, veut voler. Comment les considérations concernant la politique gouvernementale et le traitement des personnes âgées ont-elles trouvé leur place dans le scénario ?
Gabriel Mascaro :
C'est intéressant, car le cœur du film est né de ces différentes graines. Je n'ai pas pensé dès le début à une dystopie ou quelque chose de ce genre. Nous avons décidé d'ajouter certains éléments pour rendre cette réalité alternative un peu plus ludique. J'ai également commencé à réfléchir au fait que les genres cinématographiques en général n'acceptent pas les personnes âgées comme protagonistes. Si vous pensez aux films dystopiques, fantastiques ou sur le passage à l'âge adulte, ils sont généralement associés aux jeunes.
J'ai donc délibérément commencé à jouer là-dessus. Il y avait une opportunité, avec ce film, de jouer avec les différentes attentes liées aux genres et de jouer avec différents genres justement, et faire une sorte de commentaire via la façon dont nous pouvions remplacer ce corps jeune... C'est pourquoi j'ai commencé à introduire certains éléments pour rendre cela très ludique en termes de genres.
Une certaine vision de la considération des personnes âgées ?
Journaliste :
Mais je suppose que cela en dit aussi long sur l'évolution, peut-être dans la politique brésilienne, concernant les personnes âgées ou des relations entre générations également ?
Gabriel Mascaro :
Je dirais que ce n'est pas nécessairement une vision réaliste de la politique. Mais les sentiments que le film nous montre sont très réels. On peut donc y voir une sorte de commentaire sur les personnes âgées, avec comme l’expression d’un sentiment général, d’un préjugé... C'est ce que nous avons essayé de dépeindre dans le film. Il y a moins de commentaires sur ce que les gens ressentent dans la société, mais il y a bien sûr une sorte de déplacement, presque fantastique.
Journaliste :
Et il y a beaucoup de détails à ce sujet, par exemple le message sur sa maison, qui est présenté comme une récompense pour elle, ou la façon dont la police la traite, en la mettant dans une cage comme un animal...
Gabriel Mascaro (en riant) :
Comme un chien errant...
Journaliste :
Oui, et il y a aussi une pancarte qui dit « les personnes âgées ne sont pas à vendre » ou quelque chose comme ça. Vouliez-vous également souligner l'hypocrisie qui existe parfois dans les sociétés capitalistes, qui ont tendance à présenter l'exclusion comme une forme d'aide ou de récompense ?
Gabriel Mascaro :
Oui, c'est vrai. Les gens ont de la valeur pour la société s'ils produisent. Quand ils cessent de produire, ils n'ont plus de valeur. Surtout s'ils n'ont pas beaucoup d'argent à dépenser.
Les courbes comme une conception de la vie
Journaliste :
Il y a beaucoup de courbes dans votre film, comme le plan sur la rivière, avec un rythme lent particulier que votre personnage adopte également... Et la trace de l'escargot aussi, comme on peut voir la rivière bleue sur l'affiche française. Ces courbes représentent-elles votre vision de la vie en général, ou bien quelque chose qui dit que, quel que soit l'âge, tout peut arriver et qu'il faut suivre le courant ?
Gabriel Mascaro :
Oui, surtout parce que lorsque nous pensons aux personnes âgées, nous avons tendance à les considérer comme domestiquées. Cela peut être très surprenant pour vous si votre grand-père, votre grand-mère ou votre mère vous disent « oh, j'ai rencontré un nouvel ami » ; « oh, j'ai trouvé quelqu'un d'autre » ; « je vais partir en voyage avec eux »... Il est très intéressant de voir comment, en tant que société, nous avons tendance à domestiquer ces corps. Pour moi, c'était donc très spécial de situer ce film en Amazonie, dans un endroit aux courbes très sinueuses, dans le fleuve, où l'on peut se cacher ou se perdre, et se retrouver d'une nouvelle manière. Oui, c'était très spécial de pouvoir faire ce film là, de comprendre comment la forêt amazonienne peut vous entraîner dans un autre courant.
Une image de l’Amazonie non conventionnelle
Journaliste :
J'ai également lu que vous souhaitiez démystifier l'image de l'Amazonie, à la fois industrielle d'un côté et aussi violente envers les animaux... Mais votre film reste très coloré, très exotique pour des étrangers comme moi. On y voit des endroits différents, auxquels on n'est pas habitués dans les images du Brésil ?
Gabriel Mascaro :
Oui, peut-être que lorsque j'en parle, il s'agit davantage de l'idée qui a donné naissance au film. Et le film ne traite pas de l'environnement, du type « sauvons l'Amazonie », ce n'est pas le lieu... on ne montre pas d'un côté la déforestation ou à quel point c'est beau... ce n'est pas de ce point de vue. Le film commence dans une ferme d'alligators qui montre l'Amazonie dans le contexte, je dirais, du capitalisme... C'est comme une usine. Les alligators sont des animaux que l'on associe à la préservation. Ici, on peut voir la grande production en série de viande d'alligator. Et même pour les Brésiliens, cela peut être choquant.
Il n'y en a qu'une seule au Brésil. Je m'en suis donc servi pour que les gens, même les Brésiliens, puissent être très surpris. De ce point de vue, j'ai essayé de ne pas faire un film sur la déforestation, sur « sauvons l'Amazonie », etc. Il s'agit plutôt de montrer comment le capitalisme peut être contradictoire et comment ce personnage, chaque personnage, va réagir à ce contexte.
Éclairer une certaine forme de liberté
Journaliste :
Avez-vous vu le film japonais "Plan 75" ? Bien sûr, on n’y pense forcément à la vision des "Voyages de Tereza", mais seulement au début. Et au contraire, vous avez une approche très colorée, alors que le film japonais est plutôt dans les tons gris... L'avez-vous vu après ou pendant la préparation ?
Gabriel Mascaro :
En fait, j'avais déjà le scénario et j'étais sur le point de tourner le film lorsque le film ("Plan 75") est sorti, à Cannes je crois. Et puis je me suis dit : « Oh mon Dieu, ils ont déjà fait le film ». Mais quand je l'ai vu, j'ai trouvé que ce film essaie de regarder les personnes âgées sous un angle différent. Pour mon film, c'est plutôt une façon d'éclairer la manière dont ceux-ci peuvent encore accéder à la liberté.
Un personnage dont la quête évolue
Journaliste :
Et il y a un symbole dans votre film, qui est les cheveux gris. Elle doit d'abord les cacher, et à la fin, ils sont libres, dans le vent. Comment avez-vous finalement trouvé un équilibre entre cette liberté que vous procurent tous ces décors (avec les villages flottants ou sur pilotis, l'eau et tout le reste) et l'évolution du personnage au cours de ce voyage ?
Gabriel Mascaro :
Pour moi, c'était comme si Teresa voulait voler, mais à la fin, elle découvre qu'elle est capable de voler encore plus haut qu'elle ne l'aurait imaginé. C'est un vol beaucoup plus profond maintenant. C'est un vol intérieur, vers l'intériorité. Il ne s'agit plus de l'avion. C'est pourquoi le film se termine en abandonnant en quelque sorte cet idée de l'avion.
Une actrice principale qui utilise son âge
Journaliste :
À propos de votre actrice principale, Denise Weinberg. Le fait qu'elle vienne du théâtre a-t-il apporté quelque chose de particulier au personnage ?
Gabriel Mascaro :
Oui, c'est une actrice très sympathique. Elle travaille dur sur le texte et elle crée vraiment des liens personnels. En tant qu'actrice âgée au Brésil, elle est très contrainte de subir des interventions esthétiques pour changer... Toutes les actrices mainstream, en tous cas beaucoup d'entre elles, ont subi de nombreuses interventions pour paraître plus jeunes. Elle, elle a accepté cela, elle n'a pas changé, et elle a été très surprise de voir un personnage qui pouvait vraiment exprimer ses convictions.
Elle me disait souvent : « Gabriel, merci pour ce personnage, car pour moi, mes rides sont mes outils ». « En tant qu'actrice, c'est une façon d'exprimer mes émotions. Et je suis très fière de ne pas avoir changé mon visage, car je peux les utiliser pour donner vie à ce personnage, et comme moyen de résistance ».
Journaliste :
Et au théâtre, cela a peut-être moins d'importance, car il y a une distance avec le public…
Un tournant avec le Grand Prix à la Berlinale ?
Journaliste :
Je dois avouer que l'année dernière, j'avais parié sur votre film pour l'Ours d'or, mais vous avez obtenu le deuxième prix. J'ai inversé les deux premiers. Comment voyez-vous les choses, depuis la Berlinale de l'année dernière jusqu'à aujourd'hui ? Cela a-t-il changé quelque chose pour vous, pour votre perspective d'une certaine manière, et peut-être pour vos propres nouveaux projets ?
Gabriel Mascaro :
C'était tellement beau de voir le film toucher différentes cultures. Ce n'est pas si exotique, mais on peut comprendre que ce soit exotique pour le Brésil aussi, car l'Amazonie est assez particulière. La façon dont les gens de São Paulo regardent un film n'est pas si différente de celle des Français, car parfois les Français voyagent beaucoup plus dans la région amazonienne du Brésil que les Brésiliens ne voyagent à Paris... Il arrive donc parfois que les Français connaissent mieux l'Amazonie que les Brésiliens.
C'est magnifique de voir que le film touche les gens indépendamment de l'exotisme ou de la région, car ils s'identifient vraiment au personnage et à cet idéal de liberté, et à la façon dont cette femme âgée peut nous inspirer à prendre un bateau, à rencontrer des gens et à nouer de nouvelles amitiés.
Olivier Bachelard Envoyer un message au rédacteur


