INTERVIEW

LA POUPÉE

Sophie Beaulieu

réalisatrice et scénariste

C’est lors du Festival de l’Alpe d’Huez, où le film « La Poupée » était présenté en compétition, que nous avons pu, en compagnie de Laurence Salfati de Radio Judaïca Lyon, interviewer Sophie Beaulieu, réalisatrice. Un échange d’une douzaine de minutes, complémentaire de celui avec les interprètes, réalisé dans la foulée.

© Ad Vitam

Une forme de conte moderne

Journaliste :
On a la sensation que vous avez choisi une structure de conte pour cette histoire où on est d'abord dans le refuge, pour le personnage masculin, par rapport à la déception amoureuse. Et puis finalement, elle a une espèce de mission cette poupée par rapport à cet homme.

Sophie Beaulieu :
Je ne vais pas du tout vous contredire, parce que c'était parfaitement l'objectif. C'est un conte, d'abord parce que la poupée devient vivante le jour où Patricia, interprétée par Cécile de France, intègre le bureau de Rémi. Donc c'est un code du conte et effectivement elle a cette fonction de le réhabiliter à la vie et à l'amour. C'est tout à fait ça.

Une femme sans filtre mais aussi non préformatée

Journaliste :
Est-ce que justement par le prisme de la poupée, cela vous a aidé à susciter la réflexion sur le statut de la femme en général et à casser un petit peu les codes de la femme foyer, de la femme superficielle ?

Sophie Beaulieu :
Alors tout à fait. J'irais jusqu'à dire que c'était assez jubilatoire comme prétexte. Pourquoi ? Parce que la poupée, par définition, elle n'a pas d'histoire quand elle devient vivante. Donc elle n'a pas de ce qu'on appelle de biais, elle n'a pas de schéma préconçu, elle n'a pas de comportement qui aurait été dicté ou qui lui aurait été assigné à la fois par ses parents, par l'école ou par ce qu'on appelle la mémoire transgénérationnelle. Tout ça c'est très ténu, les comportements qu'on reproduit sans cesse. Elle, elle arrive, elle est neuve. Et comme son histoire est toute neuve, elle est très très logique, elle a beaucoup de bon sens. Elle n'est pas nunuche, elle est juste...

Journaliste :
Elle est sans filtre...

Sophie Beaulieu :
Mais elle n'a pas d'injonction féminine qu'elle aurait pu avoir de par son physique ou quoi, donc elle pose des questions premier degré. Et du coup, pour répondre à votre question, c'est génial, c'est un terreau super ! Parce que ça me permettait, tout en restant simple, parce que je voulais pas que ce soit didactique, de lui faire poser des questions hyper ordinaires, attachées à la vie de couple, à l'intime. Et nous-mêmes, par la même occasion, on se les pose.

Des sujets où les genres peuvent se mélanger

Journaliste :
Et du coup vous avez voulu traiter aussi de sujets dont on parle finalement entre hommes ou entre femmes, mais jamais entre hommes et femmes. Il y a la question des règles avec le repas, et puis il y a le rapport au physique aussi, comment on perçoit les gens la première fois ?

Sophie Beaulieu :
C'est intéressant ça de parler de mélanges, de discussions qui sont parfois réservées soit entre les hommes ou entre les femmes. Je vois ce que vous voulez dire. En tout cas moi ce qui est sûr, c'est que ce qui pourrait être ce que vous appelez une discussion entre femmes, qui donc est une espèce de tabou comme les règles, alors que c'est très présent dans la vie des femmes, et puis ce n'est pas crade en vrai. Du coup je trouve ça intéressant de profiter de ma poupée pour en parler avec humour.

Et puis il y a des petits messages, par exemple il y a beaucoup d'hommes qui aiment le foot, je comprends l'idée [rires]... Je comprends complètement l'idée : je vois l'idée du divertissement, du sport, du dépassement de soi... Mais il faut quand même dire ce qui est, c'est ce que dit Patricia, donc Cécile de France, en arabe pendant le match de l'OL, c'est qu'il y en a partout, tout le temps. Et donc le fait qu'elle dise qu'elle adore ça, c'était une manière aussi de pointer du doigt ces choses qui sont quand même largement masculines.

Une difficile matérialisation de la poupée à l’écran

Journaliste :
Est-ce que sur un plan purement technique, à l'écriture du scénario, il a été compliqué de visualiser comment vous alliez matérialiser une poupée à l'écran ?

Sophie Beaulieu :
Oui, après ce qu'on a fait, c'est qu'on a fait créer une poupée en silicone par un laboratoire qui s'appelle Accurate. Et il fallait créer une poupée à l'effigie de Zoé, mais quand même avec des mensurations et des proportions physiques d'une poupée crédible... C'est-à-dire une poupée qui n'est pas très crédible en tant qu'humain, des mensurations qui n'existent pas ! Et un physique très spécial... Il y a des codes, les pommettes, les machins, etc. Donc ça a été un constant aller-retour entre le visage de Zoé et qu'elle fasse quand même poupée. Pour le moment où elle devient vivante, je voulais que ce soit très organique, c'est-à-dire pas d'effet, genre éclair, science-fiction, non. Elle respire, c'est tout.

Un personnage féminin à part pour Cécile de France

Journaliste :
Le seul personnage pleinement féminin, on a cette sensation-là (mais peut-être aussi par rapport à nos propres codes), c'est Patricia. Parce que finalement la sœur est très garçonne, la mère c'est aussi une poupée, le collègue qui a un gamin, on ne voit jamais sa femme, si je ne me trompe pas. Du coup pourquoi ce choix de la mettre finalement sur un piédestal pour lui ?

Sophie Beaulieu :
Pour moi, Patricia, elle essaye. Au départ, le premier jour au bureau, elle arrive avec un phare à paupières bleu complètement désuet, en fait l'idée c'est que c'est un personnage qui est un peu en décalage avec justement les codes de la féminité : elle fait du parapente, elle est intérimaire, elle habite dans une petite maison, elle ne veut pas d'enfant (elle dit « Non, merci, beurk »). Donc elle est en dehors des codes, mais c'est un personnage qui n'a pas renoncé à l'amour. Parce que c'est ça l'idée du film : c'est qu'on aura beau inventer toutes les I.A. ou créer toutes les poupées femmes qu'on veut, rien ne remplacera l'amour humain. J'espère, c'est un peu naïf, mais j'y crois encore un peu moi. Donc Patricia, elle incarne ça, elle incarne ce décalage avec ce qui se passe dans le monde. Et puis même ce qu'elle dit sur le gazon synthétique (j'ai rien contre les gens qui font du gazon synthétique), mais c'est quand même particulier comme démarche... Alors c'est la seule femme, si je réponds à ce que vous dites, tant mieux, parce que c'est une femme qui n'est pas tout à fait dans les clous.

Une réflexion de fond sur l’artificialité

Journaliste :
La réflexion, « vous détruisez la nature pour l'imiter », alors elle est par rapport au gazon, mais finalement cette poupée, c'est pareil.

Sophie Beaulieu :
Bien sûr, c'est la même chose. C'est un film sur l'artificialité, sur comment sortir de l'artificialité. Mais même quand vous regardez tout le film, par exemple quand ils vont au match de foot, ils sont enfermés, et ensuite ils vont dans un trampoline parc. Je ne sais pas si vous avez déjà fait ça ? Je sais que les gens adorent ça, j'ai des amis qui adorent ça. Mais pour moi c'est un délire, la musique est hyper forte, la lumière, il n'y a pas de fenêtre, il n'y a que du plastique. Alors qu'heureusement à la fin, ils font du parapente, parce qu'ils sont quand même amenés à regarder le ciel et l'herbe.

Diriger des comédiens face à une poupée

Journaliste :
Comment est-ce qu'on dirige ses comédiens, pour jouer les scènes face à une poupée. Comment est-ce qu'on aide Vincent Macaigne à gérer ses émotions, et les transformer ?

Sophie Beaulieu :
C'est intéressant parce que tout à l'heure il disait, et c'est la première fois que je l'entend dire ça d'ailleurs, qu'il y avait des situations particulières dans le film... C'est de la comédie, c'est assez direct, et il fallait qu'il dise le texte exactement tel qu'il était écrit. Mais quand par exemple (je vais spoiler un peu, mais ce n'est pas grave parce que ça ne change rien), mais quand Zoé redevient poupée, lui il a l'impression de la perdre, qu'elle meurt. Donc il y avait des émotions très fortes par moments, à jouer, mais par ailleurs moi je dirige sans psychologie. Il ne faut pas qu'il y ait de psychologie, j'ai envie que les acteurs sortent les répliques droit. Ca sert la comédie et ça sert le propos aussi, donc je pense que du coup ça a filé droit, il n'y a pas eu de problème avec Vincent. Il n'y a pas d'effet, un peu à l'américaine. C'est pour ça que c'est très écrit, il y a peu de place pour l'impro.

Le choix de chansons pour créer un élan et un décalage

Journaliste :
Le choix des chansons, il y a "Creep" de Radiohead qui est repris en version plutôt jazzy, donc on a la sensation que c'est une chanson qui parle plutôt de lui au début, « je suis bizarre »... Et une chanson qui parle plutôt d'elle, la seconde, que moi je ne connaissais pas...

Sophie Beaulieu :
C'est Véronique Sanson. « Je ne sais pas si c'est Amour à un lendemain ? »

Journaliste :
Non, celle avec "Baby Doll".

Sophie Beaulieu :
Ah non, bien sûr, c'est Sinatra. Oui, on avait fait un choix de chansons qui crée un petit décalage, parce que la reprise de "Creep" par Richard Cheese c'est décalé tout de suite, ça pose le décor. Et ensuite, puisque c'est quand même l'histoire d'une femme au foyer qui s'émancipe en accéléré à travers ce Rémi, grâce à ce Rémi aussi d'ailleurs, je crois qu'on avait surtout envie que la musique soit entraînante, [...] que ça donne envie d'être dans la vie, justement.

C'est pareil, au départ, il y a un plan de drone où on voit les lacs, sur cette musique, et moi je trouve que c'est très important dans le cinéma, parce qu'il faut qu'on puisse se projeter, pas de faire des drones, mais de se projeter dans un décor avec une musique. On est là, j'ai envie d'exister, c'est le début de ce sentir vivant.

Des lieux, des couleurs, et des clins d’œils

Journaliste :
Et justement, le bord de lac, c'était quel endroit ?

Sophie Beaulieu :
C'est dans le Doubs et dans le Jura.

Journaliste :
Et le choix des couleurs dans les costumes ? Il est très lumineux, quand il est amoureux.

Sophie Beaulieu :
Oui, il s'éveille, il s'éclaire, il s'illumine. Il prend de la couleur. Il prend des couleurs. Avec la costumière, on en a beaucoup parlé. C'est-à-dire qu'on ne voulait pas faire parisien, et on ne voulait pas être triste, et on voulait qu'il s'éclaire, en effet. c'est un garçon qui est très vivant, au final, très coloré. J'adore les films des frères Faréli, et dedans, il y a parfois, dans leurs films, une proposition irréelle (donc là, c'est une poupée), dans un univers qui est très réaliste, mais pas tout à fait. C'est très réaliste, parce que c'est un peu à la limite. Je pense que les costumes participent de ça, d'un léger décalage.

Journaliste :
Et même chose, dans les décors, vous vous êtes amusés avec certains termes, le nom du Gazon, et puis avec une entreprise Tout pour le Toutou...

Sophie Beaulieu :
Ce n'est pas moi, c'est le graphiste qui a eu cette idée, qui a tout à fait compris l'esprit du film, je le remercie pour ça.

Journaliste :
Moi, je cherchais, du coup, dès qu'on a vu l'entrée dans la zone industrielle, après, pendant tout le film, les détails comme ça...

Sophie Beaulieu :
Ah, c'est bien, c'est de bonne augure, ça, pourvu que d'autres personnes fassent ça, en le voyant plusieurs fois.

Journaliste :
Et la référence à "Chucky", avec le couteau dans la cuisine, avec la phrase « il est vivant ».

Sophie Beaulieu :
Je voulais mettre un peu de genre là-dedans, parce que je trouve que les films d'horreur, c'est jamais loin de la comédie. Si on prend du recul, il y a quelque chose de drôle dans le film d'horreur, dans le slasher, c'est quand même particulier. Moi, j'adore ça, de toute façon, ces trucs-là, mais je trouve qu'il y a quelque chose de jubilatoire, en fait, dans le fait de se faire peur, comme ça.

C'est comme les films de vengeance, on sait que ça bien se terminer, c'est génial. Mais là, je voulais mettre un peu de ça, parce que c'est toujours impressionnant pour quelqu'un d'avoir sa poupée qui devient vivante [rires].

Olivier Bachelard Envoyer un message au rédacteur

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