INTERVIEW
L'INCROYABLE FEMME DES NEIGES
Sébastien Betbeder et Blanche Gardin
réalisateur-scénariste et actriceBlanche Gardin chez les Inuits : déjà une promesse de comédie décalée ? Il y a de quoi, mais sachez que la nouvelle proposition de cinéma de Sébastien Betbeder se sert précisément du titre pour mieux faire remonter la gravité sous-jacente de son récit et de son propos. Rencontre lyonnaise avec le réalisateur, accompagné pour l’occasion de son irrésistible actrice principale…
Pourquoi un énième retour vers le Groenland ?
Sébastien Betbeder (S.B.) : Une fois qu’on y est allé, on n’a qu’une seule envie : y retourner. De plus, comme j’ai du mal à vivre des expériences sans en faire des objets de cinéma, je me suis dit que j’y retournerais quand j’aurais un sujet suffisamment fort pour justifier un tel voyage. J’ai mis huit ans avant de trouver la bonne histoire, et quand j’ai commencé à réfléchir à ce personnage, il m’apparaissait évident que cela ne pouvait avoir lieu que dans ce paysage-là […] Quand j’ai fait mon film "Le Voyage au Groenland", j’avais une approche de scénariste qui consistait à installer mon propre univers dans ce territoire-là. J’avais alors écrit une histoire dont les personnages principaux étaient des trentenaires parisiens qui allaient vivre une expérience là-bas et en même temps se confronter à cette culture que moi-même je découvrais. C’était un film qui était volontairement modeste dans son approche de ce territoire et de ses habitants. Or, ce qu’il s’est passé pendant ce tournage, c’est que j’ai ressenti la frustration de ne pas être allé suffisamment loin dans l’exploration du lieu et de la culture inuit. Je m’étais donc dit que j’y retournerais un jour. Et là, dans la mesure où ce nouveau film parle de la question de la « fin de vie », je suis passé par beaucoup d’étapes de scénario, dont une première version qui ne me convenait pas, dans laquelle le personnage principal revenait mourir en Suisse. Je n’avais pas envie de traiter ce sujet de la même façon que beaucoup d’autres fictions et documentaires, et je me suis alors souvenu de l’existence de ce rituel inuit qui fait que, lorsqu’une personne est atteinte d’une maladie, elle fait le choix de partir sur la banquise, de se défaire de tous ses vêtements chauds, de se laisser envahir par le froid et donc de mourir en ne faisant plus qu’un avec la nature. J’ai trouvé cette idée tellement belle et forte que j’ai décidé que le film tendrait vers cela.
Blanche, comment avez-vous approché ce rôle ?
Blanche Gardin (B.G.) : Lorsque Sébastien m’a confié qu’il avait écrit ce personnage en pensant à moi, j’avoue avoir été un peu inquiète. On l’est souvent un peu dans ces cas-là, parce qu’on s’interroge sur ce dont il va être question et en quoi on est soi-même relié au personnage. Mais quand j’ai commencé à lire le scénario, ça a été de l’ordre de l’évidence pour moi. On m’a souvent mise dans des rôles de femmes célibataires et dépressives, mais jamais avec une telle profondeur, avec une vie intérieure aussi riche. Il se trouve qu’en plus, au moment où je recevais le scénario, j’étais en train de lire le texte d’une anthropologue qui s’appelle Nastassja Martin. Dans ce texte intitulé Croire aux fauves, elle racontait son agression à l’âge de 25 ans par un ours dans les montagnes du Kamtchatka, et elle fait de cette terrible expérience non pas un coup d’arrêt à sa carrière et à sa vie mais au contraire quelque chose de merveilleux qu’elle a su transcender. J’étais donc en train de lire quelque chose qui, dans un sens, était déjà en lien avec le parcours du personnage du film : quelqu’un qui éprouve la nécessité d’affronter la possibilité de la mort sous un angle différent.
S.B : Lorsqu’on a commencé à parler de Croire aux fauves avec Blanche, on a vite réécrit certaines scènes pour y inclure davantage de comédie. Quand j’écrivais les dernières versions du scénario, j’avais ciblé que le film débuterait par des moments de comédie pour petit à petit se laisser contaminer par le drame. La comédie devait être comme un miroir inversé, au travers duquel on verrait toute la gravité du personnage et son inadaptation au monde, de façon à croire en lui et à s’attacher le plus possible à ce qui lui arrive. Le personnage a souvent l’air d’être « ailleurs », mais à mes yeux, sa façon de se comporter face à la société et au monde dans lequel on vit me semble être au contraire un signe de bonne santé. C’est presque un acte de résistance en soi. Cela dit, lorsque nous sommes arrivés au Groenland pour tourner ce qui allait constituer la deuxième partie du récit, nous avons vite ressenti une forme de gravité par rapport aux paysages et aux gens, d’où le fait que l’humour s’est un peu atténué – il en reste quand même quelques traces.
Pourquoi le choix de Philippe Katerine et de Bastien Bouillon pour jouer les deux frères ?
S.B : Une fois que Blanche m’avait dit oui pour jouer le rôle principal, le casting s’est mis en place pour les autres rôles. Comme on parle ici d’un film sur une fratrie, il était nécessaire de trouver des caractères qui sont complémentaires et familiers par rapport au rôle principal. Le choix de Philippe a été très vite une évidence : elle et Blanche sont des artistes qui ont, chacun à leur manière, imposé une façon d’être au monde qui n’appartient qu’à eux, donc je sentais tout de suite une vraie familiarité. Quant à Bastien, c’est le troisième film que l’on fait ensemble, et une fois de plus, il s’agissait de le transformer complètement en un pur personnage de comédie, pour le coup très dessiné.
Du point de vue de la mise en scène, comment gère-t-on ces espaces et ces contraintes liées aux basses températures ?
S.B : Il y a quelque chose de l’ordre du minimalisme, que j’avais déjà vécu lors des précédents films mais sous l’angle de ce que l’on appelle la « ligne claire » dans le domaine de la bande dessinée. Je précise quand même que la bande dessinée n’était pas une référence pour moi, mais je sentais malgré tout que cette épure était parfaite pour épouser la gestuelle très minimaliste des Inuits. Quand on est là-bas, on s’habitue très vite à leur rythme, à leur parole très ralentie, à la place importante qu’ils donnent au silence, et on entre ainsi dans leur façon de vivre sans s’en rendre compte. Lorsque je visualisais les rushes du film, je me suis vite rendu compte de cette arythmie propre à leur culture et j’ai tout à coup compris, à l’image de tout réalisateur qui devient spectateur de son propre film, qu’il n’allait pas être possible de monter le film avec ce souci de l’efficacité et de la rapidité que je pensais appliquer. Dans un sens, ils nous ont imposé ce rythme-là et c’était à nous de nous adapter.
On sent aussi un sens caché dans la scène de la falaise, située comme point de bascule entre les deux parties du récit…
S.B : Quelqu’un m’a dit il y a quelque temps que dans cette scène, Philippe se retrouve entre une sœur muette et un frère sourd. Sans en faire une scène où tout fait forcément sens, je pense qu’il y a ici quelque chose de suffisamment métaphorique dans le fait de se retrouver « au bord du précipice » et de dire ses quatre vérités. C’est une scène-charnière où la gravité ressort là encore frontalement d’une pire situation de comédie, et qui se devait d’avoir cette ampleur narrative pour pouvoir faire accepter la seconde partie du récit.
B.G : Pour moi, cette scène rejoint surtout le thème central du film qui est la mort. Il est quand même question d’une fratrie dont chaque membre va alors passer le long de ce ravin, avec ce risque que l’un des trois finisse par y passer.
Entretien effectué le jeudi 6 novembre 2025 au cinéma Comoedia de Lyon.
Guillaume Gas Envoyer un message au rédacteur

