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INTERVIEW

EMPEREUR (L')

Luc Jacquet

Rencontrer Luc Jacquet, c’est échanger avec un homme passionné par la nature en général et par les manchots empereurs en particulier. Un cinéaste qui ne se lasse pas de transmettre son amour pour l’Antarctique et de trouver de nouveaux moyens de sublimer un continent qui reste méconnu. …

Affiche du film Julieta
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Rencontrer Luc Jacquet, c’est échanger avec un homme passionné par la nature en général et par les manchots empereurs en particulier. Un cinéaste qui ne se lasse pas de transmettre son amour pour l’Antarctique et de trouver de nouveaux moyens de sublimer un continent qui reste méconnu. Un réalisateur dont les envies paraissent sans limites, tant du côté du documentaire que de la fiction, à laquelle il s’est peu frotté jusqu’ici. Un gars de la région, aussi, qui souligne les liens entre Lyon et son dernier film.

Journaliste : Combien de temps vivent les manchots empereurs ?

Luc Jacquet : Plus de 40 ans. Je vais sur ce site-là depuis 91 et ça m’a troublé de voir qu’il y avait des animaux qui vivaient aussi longtemps. On s’était probablement rencontrés à de nombreuses reprises. Je suis reparti au chaud entre-temps mais eux sont restés là. Et ça a été un des déclencheurs du film : c’est quoi ces destins incroyables, comment font-ils ?

Journaliste : Quand avez-vous décidé de retourner filmer ces oiseaux ?

LJ : Ça fait longtemps que ça me travaille. On est repartis là-bas pour faire des images pour Confluences (NDLR : l’exposition "Antarctica" au musée des Confluences à Lyon). Il nous a fallu deux ans pour préparer l’expédition : ce sont des financements compliqués, des autorisations particulières puisque ce sont des réserves intégrales. Donc le « go, on y va », c’était en septembre 2015.

Journaliste : Comment avez-vous combiné votre travail de cinéaste et ce projet d’exposition ?

LJ : Je connais très bien cet endroit-là, je connais les réseaux, donc j’avais un leadership là-dessus, aussi dans le sens où c’est Wild-Touch, mon ONG, qui a porté le développement de cette expédition. J’ai eu aussi envie d’amener ces photographes dont on voit le travail sur "Antarctica", Vincent Munier et Laurent Ballesta, pour aller chercher des regards sensibles. Et surtout ouvrir la porte de l’océan, c’est pour ça que je suis parti avec cinq plongeurs. C’est vraiment quelque chose de compliqué à mettre en place mais quand vous êtes réalisateur, vous êtes toujours chef d’équipe.

Journaliste : Comment s’est déroulé le tournage sous l’eau ?

LJ : C’est une première mondiale. Jamais personne n’était descendu aussi profond en Antarctique. C’est quelque chose qui me manquait sur le tournage de "La Marche de l’empereur" en 2003 : on n’avait pas pu accéder à ce milieu. C’est un milieu extrêmement hostile, il faut des plongeurs qui sont extrêmement aguerris. C’était un vrai bonheur de voir ces images, parce que moi-même, je n’y suis pas allé. C’est couvert de vie : ce sont des animaux particuliers, qui sont des animaux fixés, des animaux coloniaux. Plus on va profond, plus on a de biodiversité et plus on a des créatures de toutes formes. Là, on a vraiment poussé la porte d’un monde qui était complètement inexploré. J’avais prévu de plonger, mais j’avais tellement de boulot à la surface et les plongées étaient tellement dangereuses, que je n’ai pas insisté !

Journaliste : Et combien de temps a duré le tournage ?

LJ : 45 jours sur place, et plus d’un mois de voyage aller-retour.

Journaliste : Pourquoi avoir choisi Lambert Wilson pour la narration ?

LJ : C’est un heureux hasard. Jérôme Salle et Lambert étaient en tournage pour <"L’Odyssée" en Antarctique en même temps que nous. Une fois, ils rencontrent des empereurs : grande émotion sur le plateau. Quand on est rentrés, ça m’a permis de rencontrer Lambert, qui avait vraiment vécu quelque chose de très fort en Antarctique. Je me suis dit : il y a à la fois le talent, la passion, et quelqu’un qui va parler de quelque chose qu’il connaît.

Journaliste : Comment dosez-vous la musique, la narration, les sons réels et les sons refaits en postproduction ?

LJ : Pour moi, la voix doit être juste là pour poser l’enjeu. Sans voix, vous ne comprenez rien. Je ne suis pas de ceux qui lâchent les gens comme ça dans la nature. Je suis aussi un passeur de science. Après, c’est une question d’équilibre, je n’ai rien d’autre que mon intuition et les retours des projections que je peux faire avec les proches du film.

Journaliste : D’où est née l’idée du plan renversé ?

LJ : J’avais vraiment envie d’amener le spectateur à essayer d’approcher le bien-être que je suppose être celui de l’empereur quand il est en apesanteur. Et le fait d’inverser les repères, c’était aussi une façon d’amener les gens à ressentir ce changement d’état, cette métamorphose, où on passe de ce marcheur un peu pataud, qui souffre, à un animal qui exulte – c’est l’impression qu’on a. Je trouvais qu’avec ce plan, par rapport à sa structure, avec cette falaise, l’illusion était parfaite. Les bons trucs, en général, il faut en faire un minimum, mais évidemment j’ai testé pour voir s’il n’y avait pas un plan qui était meilleur que celui-là. Mais c’était de loin celui qui se prêtait le plus à l’exercice.

Journaliste : Comme vous êtes passionné par l’Antarctique et les manchots, est-ce que vous avez parfois peur que le public finisse par se lasser de voir des films sur ces sujets ?

LJ : Ce n’est pas à moi de décider. Je fais ce que j’ai envie de faire, ce qui m’anime. Et "La Marche de l’empereur" est sorti il y a 12 ans, il y a des enfants qui ont grandi depuis, des enfants qui n’ont jamais entendu parler de l’Antarctique…

Journaliste : Justement, comment avez-vous géré le mélange de nouveauté et d’éléments déjà présents dans "La Marche de l’empereur" ?

LJ : C’est la difficulté de l’exercice : il faut donner suffisamment d’éléments pour que ceux qui ne savent rien comprennent, mais avoir suffisamment d’éléments nouveaux pour que les autres n’aient pas l’impression qu’on dise la même chose. A un moment, il faut trancher, c’est le boulot du réalisateur. Les effets flashbacks, c’était vraiment cette logique.

Journaliste : D’après le générique, vous avez utilisé en partie des plans tournés pour "La Marche de l’empereur". Dans quelle proportion ?

LJ : Dans certains flashbacks. Cela faisait partie de mes envies : retrouver "La Marche de l’empereur" avec un regard expérimenté. Ça a été extrêmement plaisant car il y avait aussi une démarche personnelle. La question qui était sous-jacente, c’était : qu’est-ce que j’ai appris aussi, en 12 ans, en 5 films ? À refaire, avec les rushes de "La Marche…", je n’aurais pas fait le même film et c’était marrant de s’en apercevoir. C’était des rushes qui étaient en pellicule, qu’il a fallu qu’on numérise, qu’on a redécouverts – on ne savait pas dans quel était ils étaient.

Journaliste : Y a-t-il eu un défi technique de mélanger les images ?

LJ : Ça a été fait à Lyon, dans un laboratoire qui s’appelle Lumières Numériques, qui a justement travaillé sur tout ce qui était restauration d’images, sur tout l’étalonnage, sur la finition de l’image. On avait peur que les images soient endommagées, et en fait elles étaient dans un état de conservation parfaite. Et ça nous renvoie à cette nostalgie de la pellicule : on a des supports qui sont extrêmement durables.

Journaliste : D’ailleurs, quels sont les avantages et inconvénients du numérique ?

LJ : C’est sûr que le numérique nous a conféré une latitude en postproduction qui est considérable. Je ne sais pas si les images qu’on a faites sous l’eau, avec ces très basses lumières, auraient pu être faites avec de la pellicule, parce qu’on a des sensibilités, aujourd’hui, qui sont inégalables. Après, on tourne plus, donc cela veut dire plus travailler, ce sont des surcoûts, etc. C’est clair que c’est plus simple, c’est moins lourd, mais c’est clair aussi que c’est plus fragile. On s’est permis des trucs avec la pellicule, dans des tempêtes de neige par exemple, que là on ne s’est pas permis de faire.

Journaliste : Avez-vous des envies de filmer d’autres régions et d’autres animaux ?

LJ : En dépit du fait que je suis accroc à l’Antarctique, je suis curieux de tout. L’expérience d’ "Il était une forêt" a été quelque chose d’incroyable, il y a encore d’autres choses que je veux faire, dans des climats qui ne sont pas forcément des climats froids.

Journaliste : Et des envies de fictions ? Par exemple relancer votre projet sur "La Fresque" ?

LJ : Oui, c’est toujours dans un coin de ma tête. C’est quelque chose qui me tient à cœur, sur laquelle j’avais beaucoup travaillé. C’est vrai que j’avais beaucoup aimé l’expérience sur "Le Renard et l’Enfant". La fiction, c’est d’autres défis. Mais c’est une question de circonstances, une question de sujet…

Raphaël Jullien Envoyer un message au rédacteur

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