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INTERVIEW

DRACULA

Luc Besson

réalisateur-scénariste

Pour son retour au cinéma, Luc Besson a choisi de croquer un Dracula amoureux. Le réalisateur du « Grand bleu » ou du « Cinquième élément » propose une adaptation du roman intitulé « Dracula A Love Tale. » Ce nouvel opus marque une nouvelle étape dans la carrière du metteur en scène avec sa propre vision du mythe de Dracula : moins de sang ou de morsures, mais beaucoup d’amour et un peu de foi. Nous l’avons rencontré à la veille de la sortie du film. Entretien.

Entretien Interview Rencontre avec Luc Besson réalisateur-scénariste de
© SND

Qu’est-ce qui vous a séduit dans l’idée de revisiter le personnage de Dracula ?

C’est Caleb ! (NDLR : Caleb Landry Jones, l’acteur principal et déjà rôle titre de Dogman, son précédent film). On était en train de tourner "Dogman", mon précédent film. On parlait en attendant que le plateau soit prêt. On a commencé à délirer en rigolant, et je lui ai demandé « ben tiens, quels sont les personnages que t’aimerais bien jouer ? On a parlé de Jésus, ou Napoléon en passant par Mao. Mais c’était juste pour rigoler. Puis d’un seul coup on a dit Dracula. Et là, on s'est un peu arrêtés tous les 2. Je suis allé relire le livre. J'avais oublié en fait la dimension romanesque du livre. C'est un roman de la fin du 19e. Et puis quand le cinéma est apparu, il s’est emparé de cette histoire pour son côté fantastique : l’horreur, le côté assez sexuel, Dracula se transforme en chauve-souris, ou autre. Le cinéma lui a donné une dimension d’horreur et de fantastique. Or à la base, c’est la quête d’un homme qui ne peut pas oublier sa femme. Les films d’horreur, je ne suis pas fan. Donc j’ai voulu me concentrer sur l’aspect romantique. Cet homme n’a qu’un objectif, retrouver la femme qu’il aime. Il n’aimera d’ailleurs jamais personne d’autre. D. le rend immortel, donc c’est là que l’aspect « monstre » intervient, mais ce n’est pas ce qui m’intéressait le plus. Dans notre époque difficile, j’avais plutôt envie de parler d’amour.

Comment avez-vous abordé la création de l'atmosphère et de l'esthétique du film ?

Tout est parti du personnage. Donc le premier travail a été effectué par Patrice Garcia, un dessinateur avec qui j’avais travaillé sur "Le cinquième élément". Il avait 19 ans à l'époque, il est un peu plus vieux maintenant. C’est le Papa d'Arthur et les minimoys. Il en avait créé les personnages. On a d’abord cherché une couleur, puis l’esthétisme du personnage, sa coiffure, et assez rapidement en cherchant, on est parti sur un dandy : Il est immortel, il a le temps. Ça l’embête d’être immortel. D’ailleurs il déplore l’idée que D.ieu le condamne à vivre. Ce qui est paradoxal, car on cherche tous à vivre le plus longtemps possible en général. Donc ça m’intéressait de savoir ce qu’il se passe quand on est éternel. Quels problèmes cela crée ? Il n’a aucun centre d’intérêt dans la vie, sauf celui de retrouver sa femme. Ce qui pouvait l’intéresser d’autre, c’est l’art, la soie, la musique. Je me suis aperçu qu’on pouvait en faire un personnage beaucoup plus romanesque et dandy que le monstre classique assoiffé de sang.

J’ai ensuite montré les premiers dessins à Caleb, à la costumière, aux décorateurs. On a ensuite pensé au château qui était à la fois baroque et réel, tout en étant rêvé. On a cherché des couleurs cuivre, or, ocre. Grâce à tout ça il a commencé à travailler la gestuelle de Dracula. Ce qui était important c’est que c’est un personnage qui a le temps, donc tout est lent. Quand il se déplace, quand il boit, il n’a aucune raison d’être pressé. Donc ce sont des choses qui construisent petit à petit. Après on a pris un coach roumain pour qu’il ait un accent. Petit à petit, le personnage s’est construit. Et d’un seul coup, celui-ci avait la voix, les manières, le costume. Il y a eu ensuite des empreintes de visage. Parfois il y avait 6 ou 7 h de maquillage. Et avant d’attaquer l’étape du jeu et du tournage, Caleb a erré plusieurs jours de suite sans texte. Juste pour s’imprégner du personnage, pour qu’il s’y habitue. C’était d’ailleurs drôle parfois parce qu’il déambulait dans les couloirs, et certaines personnes qui ne s’y attendaient pas, hurlaient en le voyant débarquer au détour d’un endroit avec son maquillage de 400 ans. En tant qu’acteur, son génie c’était d’arriver avec tous ces éléments et de proposer quelque chose.

Et donc comment vous l’avez dirigé ?

Avec Caleb je fonctionne toujours de la même façon. Je le « nourris » pendant des mois et il ne dit rien, il prend, il digère puis il propose. Parfois il garde certaines choses jusqu’au tournage et quand je dis « Action », il observe ma réaction pour savoir si j’y ai cru. Il ne propose jamais deux fois la même chose. On a établi une grande complicité. Mais il faut le guider un peu. C’est en fait formidable d'avoir un acteur comme ça. Moi je veux bien faire tous mes films avec lui jusqu’à la fin.

Vous avez déjà pensé à d’autres films avec lui ?

Oui, bien sûr. C’était un peu pareil avec Jean Reno. J’ai fait plusieurs films avec lui, car il se passait vraiment quelque chose, ça me plaît beaucoup cette idée de retravailler avec des acteurs aussi actifs dans le déroulé d’un film.

Dans le casting, il y a également la fille de Rosanna Arquette, Zoë Bleu. Lors du casting, vous ignoriez d’ailleurs que c’était sa fille apparemment ?

Absolument. Déjà, elle porte le nom de son père et la dernière fois que je l’avais vue, elle devait avoir 3 ans, donc je n’avais pas percuté lors des essais. Le rôle est très difficile : il y en a deux d’ailleurs. Zoé est très jeune, et n’avait jamais vraiment tourné. Elle a donc eu droit à des essais rigoureux, longs et difficiles. On est obligé de savoir si elle a la capacité physique et morale pour incarner le rôle. Elle allait quand même se retrouver avec Christophe Waltz qui a deux Oscars. Il fallait qu'elle tienne la route. Et ce fut le cas. Je l'ai engagée pour ces capacités. J’ai ensuite appris que c’était la fille de Rosanna que j’avais fait tourner dans "Le Grand bleu" il y a plus de 30 ans… Mais j’avais en tête l’idée de ne pas me laisser aller à l’émotion, ne pas me dire « oh c’est super, c’est la fille de Rosanna » . Non, on se doit d'être très rigoureux dans ces cas-là, de rester concentré sur la façon de la diriger. Elle ne m’a absolument pas déçu.

Il y a aussi Guillaume de Tonquedec, ce qui peut paraître plus surprenant dans votre choix ?

Pas tant que ça. Souvent il y a ce même problème : quand vous avez fait un rôle, on vous redonne le même. Donc Guillaume a souvent été utilisé un peu pour son côté comédie Parisienne. Mais quand je le voyais jouer dans des films, je me disais que c’est un acteur qui a du potentiel. On s’est très bien entendus et je lui ai mis en face Christophe Waltz pour jouer en anglais. Il a pris la chose très au sérieux et le couple fonctionne à merveille. Mais c’est le même type d’acteur : des techniciens, très méticuleux. Quand ils sont là, ils sont à 100% dedans, ils ne pensent pas autre chose. Ils proposent des choses, des idées de jeu. Ce sont des pointures, comme on dit. Ce qui me réjouit, c’est qu’à chaque fois que j'ai travaillé avec des grands acteurs, j’ai été frappé par leur générosité et leur gentillesse. Christophe a pris Guillaume sous son aile, ils répétaient ensemble. Caleb a passé du temps avec Zoë. Je trouve ça beau de les voir faire. Ce sont des acteurs qui savent très bien que s’ils aident le partenaire à être meilleur, le partenaire fera la même chose. C’est moins vrai avec les acteurs angoissés ou moins sûrs d’eux et qui sont plus individuels. Or un tournage c’est une équipe, pas un travail individuel.

Y-a-il eu des défis particuliers à affronter durant le tournage ?

Ça se passe sur 400 ans, donc 4 siècles. Et il faut garder une espèce de continuité émotionnelle de Dracula, qui de temps en temps perd espoir, puis reprend un peu, puis le reperd. Ça, c’était difficile à régler. Parce que c’est sur deux heures, et ce ne sont pas les mêmes siècles. Cet aspect là était compliqué.

Le film montre un héros solitaire et c'est quelque chose qui revient beaucoup dans vos films. Je pense à Nikita ou à Léon par exemple. C'est un hasard ? Ou c'est un choix délibéré ?

Je n’ai été élevé ni en famille, ni en bande. Donc dans les relations, j'aime bien le « one to one ». Je préfère les dîners avec une personne, où on peut vraiment parler, plutôt que les grandes tablées. Je n'aime pas les bandes. Donc les personnages uniques, j'essaye de bien m'en occuper. Malheureusement, je n'ai pas vécu dans une grande famille avec des frères et sœurs. Je vais donc fatalement vers des personnages uniques.

Pour faire un petit retour dans le passé, est-ce que vous vous souvenez du moment où vous avez dit « je veux faire du cinéma » ?

Oui bien sûr. En fait, je voulais être delphinologue et j'ai eu un accident de plongée mal diagnostiqué. Et on m'a dit : tu ne pourras plus plonger. J’avais 17 ans et j'étais vraiment perdu, car je ne savais pas quoi faire... J’ai pris une feuille de papier et j’ai marqué ce que j’aimais faire ou pas. Je me suis aperçu pour la première fois. que tout ce que j'aimais était artistique. La photo, l'architecture. La peinture, etc. Mais je ne savais ni peindre, ni chanter, ni danser. Je me suis donc dit, pourquoi pas le cinéma ? Au début, j’ai choisi cela juste par curiosité. Puis grâce à l'ami d'un ami, j'ai trouvé un court métrage non payé sur lequel je suis allé donner un coup de main. Je suis arrivé sur le tournage et je suis tombé raide dingue amoureux de cette ambiance. J'ai arrêté le lycée le lendemain et j'ai quitté ma famille. Je suis monté à Paris en me disant, je vais faire du cinéma. C'est là où je voulais être et nulle part ailleurs. Après ça, j'ai évidemment beaucoup galéré. (rires) Pendant un an et demi, je n’ai fait que des stages non payés. Je mangeais beaucoup sur les tables régies. Mais le bonheur d'être sur un plateau compensait tout le reste.

De façon générale, comment naît l'idée d'un film chez vous ?

Pour remonter un petit peu en arrière, mon père et ma mère étaient moniteurs de plongée. On vivait dans des endroits où il n'y avait pas de télé, pas de cinéma, ni de musique, ni internet ou de jeux vidéo. Il n'y avait rien. Juste la mer, les rochers, le soleil, et les poissons. Donc, le muscle de l'inventivité fonctionnait beaucoup. Comme il n'y avait rien, je prenais des cailloux, des morceaux de bois et je jouais avec. L’imagination s'est donc beaucoup développée chez moi. Et une capacité à regarder les gens, les arbres. Et d'un seul coup, inventer. Ma source d'inspiration principale, c'est l'extérieur. Je la puise partout.

Un jour, je suis coincé dans un taxi à Paris, Place de l'étoile. Je me suis dit, qu'est-ce que ce serait bien si le chauffeur trafiquait ses roues et fonçait à 250 km à l’heure. C'est devenu le film "Taxi". Un autre jour, en plein été, je suis dans la rue et je vois un homme avec des lunettes noires, un gros manteau et une sacoche. Je trouvais ça bizarre et je l'ai suivi. Il rentre dans un immeuble, monte dans un escalier. Je le perds, puis j'entends 2 coups de feu. Je me suis dit, si ça se trouve, c'est un tueur. Il y avait peut-être de l'acide dans ses sacoches. C'est devenu le personnage du nettoyeur de "Nikita". C'est donc ce muscle de l'imagination qui s'est développé chez moi par ennui. Je n'aurais jamais fait tous ces films si j’avais eu une console de jeux vidéos !

Quand vous repensez à vos premiers films, vous ressentez quoi ? De la nostalgie ?  De la fierté ?

J’ai un faible et un amour pour tous mes films. Je les considère quelque part comme mes bébés. Je les vois comme une photo jaunie avec la nostalgie de l'époque. Cela me sert aussi de point de repère sur l'évolution de mon travail. La seule chose qui m'intéresse vraiment en fait c’est de savoir si je peux faire mieux. Je me pose beaucoup de questions. Qu'est-ce que j'ai raté ? Qu'est-ce que j'ai fait moyennement. Qu'est-ce que j'ai réussi ? Si on démarre un film en pensant qu'on ne peut pas faire mieux, il ne faut pas le faire. Il y a eu des vrais challenges sur "Dracula". Scénaristiquement, par exemple. J'ai aussi des challenges personnels de mise en scène. Les scènes de danse, par exemple. Ou le ballet de nonnes. Je cherche toujours comment amener des choses différentes.

Comment percevez-vous l'évolution du cinéma avec le streaming et les nouvelles technologies ?

Pour employer une image, je ne suis pas contre les fast-foods et c'est sympa d'aller y manger de temps en temps. Mais je ne veux pas voir la disparition des restaurants 3 étoiles. C’est vrai que le streaming vide un peu les salles de cinéma. L’autre jour j’étais à une projection de "Dracula" au Grand Rex avec un écran de 21 m. L’émotion de l’acteur sur cette dimension n’a rien à voir avec celle projetée sur un écran de télévision. D’ailleurs j’ai vu certaines choses que je n’avais pas vues au montage, comme les larmes à certains moments dans les yeux de Caleb. Le plaisir du grand écran est irremplaçable. Après, ça ne m'empêche pas de regarder entre amis "Le Parrain" sur un bel écran télé. Je trouve ça super aussi.

Quel est le film le plus personnel de votre filmographie ?

Ce qui est sûr, c'est qu'il y a un peu de moi dans chacun d'entre eux. Même si je ne sais pas forcément où. Mais un peu comme dans les familles, on a toujours un peu plus de tendresse pour le dernier. C'est le plus jeune, le plus petit, celui qu'on trouve mignon. Donc là, je suis encore un peu dans l'émerveillement de "Dracula". Sinon, j'ai beaucoup de tendresse pour "Angel-A" avec Jamel.

Quel est votre regard sur le cinéma français ? Qu'est-ce que vous aimez dans tout ce qui est nouveau (ou pas)  ?

Je suis un spectateur très normal, j'aime bien aller au cinéma pour être surpris. Je ne suis pas un cinéphile acharné. Je vais au cinéma quand j'ai envie et pas par nécessité. J'ai beaucoup aimé dernièrement « D.ieu, ma mère et Sylvie Vartan. J’ai trouvé ce film touchant et plein de tendresse. J'ai aussi beaucoup aimé le dernier film de Klapisch, (La venue de l’avenir). J'ai trouvé que c'était son meilleur film. Cela ne veut pas dire que je n'ai pas aimé les autres. Mais j’ai l'impression que Cédric est dans la dynamique de toujours chercher à se renouveler. J'aime aussi beaucoup Xavier Giannoli. D'ailleurs, il est en train de faire un film avec Jean Dujardin que j'ai hâte de voir. En fait j’aime les vrais créateurs. Ceux qui ont des vrais points de vue pour raconter quelque chose. Pas les films de commande sans relief. Le danger dont personne ne parle aujourd'hui c’est de laisser le pouvoir d'un film aux financiers, et pas aux créateurs. C’est une chose à laquelle il faut faire très attention.

Propos recueillis par Véronique Chaouat
publication sur le site Abus de Ciné, dans le cadre d’un partenariat avec l’association Parlons Ciné

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