INTERVIEW
ANIMAL TOTEM
Benoît Delépine et Olivier Rabourdin
réalisateur-scénariste et acteurUn nouveau film signé Benoît Delépine… mais sans Gustave Kervern au poste de coréalisateur ? Le détail était suffisamment intriguant en soi pour que la question soit posée parmi d’autres lors de cette rencontre lyonnaise avec le réalisateur et l’un de ses comédiens (Olivier Rabourdin dans un rôle sacrément gratiné !).
Différences entre un film et un conte
Benoît Delépine : Un conte, c’est en quelque sorte une façon très particulière de raconter les choses… Très récemment, je suis tombé sur une universitaire qui m’a confié, après analyse du film, que ce type de récit correspondait parfaitement à celui d’un conte. Sauf que, pour la petite histoire, figurez-vous que c’est Olivier lui-même qui m’a complètement convaincu d’aller dans ce sens-là dès le départ. Vous aurez remarqué que son personnage cumule pas mal de… « petits travers » ! (rires) Je lui avais alors demandé si ça l’intéressait d’amener son personnage du côté du conte…
Olivier Rabourdin : En fait, j’étais ravi à l’idée de jouer un ogre. Une des caractéristiques du conte, c’est qu’on a affaire à des personnages qui sont typés et qu’il y a une morale derrière tout cela. Un ogre, dans un conte, c’est vraiment un ogre. Dans ce film, je suis en quelque sorte celui vers qui chemine le « chevalier ».
B.D : Le chevalier qui va se révéler lui-même après divers obstacles… C’est ce qui se passe dans beaucoup de contes… En tout cas, après avoir discuté avec Olivier, c’était une évidence de procéder ainsi.
O.R : Souvent, on me dit que je fais beaucoup de rôles de méchants, mais, dans ma perception à moi, je ne suis pas forcément d’accord. Les personnages que j’ai joués sont des gens qui peuvent avoir des faiblesses, des signes de violence, des caractères impitoyables, etc. Alors que là, ce personnage-là, on ne peut pas lever le petit doigt pour le défendre ! (rires) C’est vraiment un méchant au sens littéral du terme.
Un film tourné en solo et non plus en duo
B.D : À vrai dire, tout est dû à un malheureux hasard. Avec Gustave Kervern, on était en train de préparer notre prochain film, on avait bossé deux ans sur le scénario et la préparation, on avait bouclé le casting qui comprenait notamment Catherine Deneuve et Bastien Bouillon, on avait fait les repérages et les répétitions…et au dernier moment, il a manqué une partie du financement, et cela a suffi à faire s’écrouler le projet. C’était déprimant, vraiment. Autant Gustave est acteur et tourne très souvent dans des films, autant je ne me voyais pas rester là les bras croisés à attendre notre prochain projet en commun. Et comme j’avais déjà en tête ce projet d’un film plus personnel, qui plus est lié à un authentique combat écologique qui avait eu lieu dans ma région, j’ai décidé de rebondir là-dessus.
Le choix de Samir Guesmi
B.D : Cela résulte d’un coup de foudre réciproque de Gustave et moi pour cet acteur, lors du festival du film francophone d’Angoulême en 2020. On était alors présidents du jury, et il se trouve qu’on a totalement flashé sur son film "Ibrahim", qu’il avait lui-même réalisé et dans lequel il tenait un petit rôle. Du coup, on lui a donné quatre prix sur dix… au grand dam d’un Dominique Besnehard fou de rage ! (rires) Cela nous avait permis de le voir descendre les escaliers pour recevoir chaque prix, et à chaque fois, on constatait que ses réactions variaient d’une très belle façon. On pouvait aussi observer sa façon de se mouvoir. C’était presque un « casting en direct ». D’ailleurs, détail très drôle, en recevant son quatrième prix, il s’est tourné vers nous en disant : « En plus, je ne vous connais même pas ! » (rires) Comme quoi, le cinéma est forcément une affaire de copinage… De toute façon, on était sortis du festival en se disant qu’il fallait qu’on tourne avec lui. Sur "Animal Totem", il a un côté très Monsieur Hulot, avec beaucoup de classe, d’humour et de douceur. Et quand il tombe le masque à la fin, il est là aussi très crédible, il ne passe pas pour un guignol ou quelqu’un qui va susciter une forme de rire nerveux.
Une narration à base de sketchs ?
B.D : Pour le coup, chaque rencontre de Darius n’est pas un sketch. C’est un film à part entière ! Par exemple, quand Darius et Coli [NDR : jouée par Solène Rigot] se séparent, on ne sait pas quel personnage on a le plus envie de suivre. Il y aurait un film entier à faire sur son futur trajet à elle. Même chose pour le policier municipal qui joue les cowboys parce qu’il ne se passe jamais rien dans son village – on a envie d’en voir plus sur lui. Ce n’est pas un sketch avec une chute, c’est un personnage inouï qui mériterait son propre film. Quant au personnage que joue Olivier, n’en parlons même pas : c’est quand même quelqu’un d’assez cinglé pour avoir fait bosser ses ingénieurs chimistes sur un type de cervidé disparu il y a dix mille ans, et de le recréer en vrai dans le seul et unique but de pouvoir le buter ! (rires)
O.R : Je réfléchissais là aussi à ce qui fait un conte, et en général, dans les contes, le personnage qui est censé être effrayant est la personnification d’un trait général. La sorcière de "Blanche-Neige" personnifie la jalousie, tout comme le loup du "Petit Chaperon Rouge" fait écho aux dangers de la forêt du monde sauvage à une époque où la nature fait encore peur. Là, mon personnage est non seulement un ogre, mais il personnifie la folie destructrice d’un monde industriel qui court vers son propre suicide.
Un road-movie à pied
B.D : On a beau associer le road-movie à la voiture, je trouve cela très réducteur. Pour moi, "Don Quichotte" est déjà un road-movie à la base, avec un trajet, une odyssée, des rencontres, etc… Je n’ai d’ailleurs pas pu m’empêcher là encore d’y faire des hommages, comme dans "Aaltra" où on se filmait avec Gustave en train d’avancer en fauteuil roulant face à des éoliennes en Hollande.
Un format d’image très inhabituel
B.D : Au départ, j’avais surtout dans l’idée de magnifier la campagne picarde dont je suis originaire. Pour moi, ça a beaucoup de charme et d’importance : cela me fait repenser à toute mon enfance, à ces odeurs de blé coupé, à ces moments où j’allais amener son sandwich à mon père sur sa moissonneuse-batteuse, etc. J’avais envie de montrer tout cela dans un film, de mettre en avant ces plaines infinies qui me font souvent penser à des décors de western. Mon chef opérateur Hugues Poulain a donc fait des essais avec une toute nouvelle caméra Sony qui s’appelle la Burano, et il voulait me montrer ces essais avec usage d’un vrai cadre Cinémascope. En les voyant, j’ai été très déçu, ça n’avait pas l’ampleur que j’espérais. J’ai demandé aux gens du laboratoire où l’on se trouvait s’ils n'avaient pas autre chose, et ils m’ont sorti « Ah ben si, on a autre chose, mais ça n’a jamais été utilisé parce que les télés n’en veulent pas ! ». J’ai répondu : « Ah ben ça tombe bien, ils ne veulent pas de mon film non plus ! » (rires) Et là, pour le coup, ce fut à mes yeux très concluant.
On a donc fait une première journée d’essais pendant la moisson en Charente (le tournage était prévu pour octobre), et mes producteurs n’étaient au départ pas très chauds pour qu’on tourne le film avec ce genre de format. C’était assez inhabituel pour eux, mais les images leur paraissaient si belles qu’ils ont fini par accepter l’idée […] Pour la petite histoire, au générique d’"Animal Totem", j’ai oublié de remercier France 2, France 3 et Arte de ne pas avoir produit le film ! (rires) Parce que s’ils avaient dit oui, je n’aurais pas pu avoir ce format-là et ces idées de cadres.
La vue subjective des animaux
B.D : Je voulais vraiment que chaque animal ait une vraie présence dans le film et que ce ne soit pas un simple élément de décor. Je voulais qu’on se sente à sa place, qu’on se rende compte de son existence et de son regard sur l’humain. Comme on ne pouvait pas faire deux tournages pour chaque technique de filmage, j’ai fait appel à un second chef opérateur, Thomas Labourasse, qui est venu avec sa petite camionnette et toutes ses petites caméras qu’il avait déjà exploitées dans le cadre de documentaires animaliers. On pouvait donc avoir le regard d’un serpent sous terre, le regard d’un rapace dans les airs, etc. Parfois, quand on finissait de tourner une scène, on la refaisait en la mimant de façon à ce qu’il puisse la tourner avec ses caméras. Et de temps en temps, pendant qu’on tournait nos scènes écrites en compagnie de nos acteurs, il allait dans la campagne aux alentours pour filmer les insectes et la nature, en totale liberté, avec tout le temps nécessaire.
Des repérages riches en surprises
B.D : Le tournage du film s’est étalé sur un peu moins d’un mois… Concernant les repérages, ça a surtout consiste à rester le plus possible aux aguets. Pour vous donner un exemple, le film commence dans un aéroport censé être celui de Beauvais, et on a eu une mésaventure liée au fait que le vrai aéroport n’a pas voulu nous accueillir. Même chose pour ceux de Lille et de Roissy ! Les choses semblaient donc se compliquer pour nous, car il fallait que le décor ait l’envergure d’un aéroport international. Or, il se trouve qu’en se baladant près d’Amiens, dans une ville qui s’appelle Albert, je suis tombé sur une usine Airbus dotée d’une seule piste, avec un seul décollage par semaine. Et il s’est avéré que l’avion qui décollait chaque semaine de cette piste n’était autre que le fameux Beluga, censé transporter des pièces et des cabines de pilotage afin de les acheminer vers Toulouse. On ne savait pas à quelle heure exacte il décollait le jour en question, on nous avait juste donné une petite estimation, et il fallait donc que Samir réussisse son avancée dans le plan en une seule prise avec l’avion qui décolle à côté. En plus, comme par hasard, on fait un film qui s’appelle "Animal Totem" et on se retrouve à filmer un avion qui porte le nom d’un poisson ! Presque un signe… (sourire)
Guillaume Gas Envoyer un message au rédacteur

