INTERVIEW
ALTER EGO
Nicolas Charlet et Bruno Lavaine
réalisateurs et scénaristesC’est au QG du Festival de l’Alpe d’Huez, la veille de la cérémonie de clôture, d’où leur acteur jouant deux rôles, Laurent Lafitte, repartira avec le prix d’interprétation masculine, que les réalisateurs-scénaristes Nicolas Charlet et Bruno Lavaine, alias Nicolas et Bruno, on accepté de nous rencontrer autour du film « Alter Ego« . Retour sur une interview dans la bonne humeur, menée en tandem avec Laurence Salfati de Radio Judaïca Lyon.
Se libérer de toutes influences
Journaliste :
Il y a beaucoup de films sur le principe du « Et si... ». « Et si... je changeais de vie ». Et beaucoup de films aussi sur les jumeaux, des personnes qui se ressemblent, comme "Faux Semblants"... Y compris les pièces de théâtre, comme récemment "Mon jour de chance", ou "Une idée géniale" où il y avait trois sosies... Est-ce qu'il est facile de trouver son originalité dans ce foisonnement de projets qui partent un peu des mêmes points de départ ?
Nicolas Charlet :
C'est vrai qu'on ne s'est pas du tout posé ces questions.
Bruno Lavaine :
Non, mais pas du tout.
Nicolas Charlet :
Comme ça, c'est plus simple. Parce que si on se pose trop de questions, on ne fait rien. On préfère pas trop savoir. Donc il n'y a pas d'influence.
Bruno Lavaine :
Disons que le thème du double et les questions d'identité que ça amène, que ce soit dans les films ou dans la littérature, c'est souvent un double un peu maléfique, un peu malveillant. Et nous, on s'est amusés, pour une fois, à confronter notre personnage, à un double idéal, même idéalisé par lui, c'est-à-dire un mec parfait sur lequel tu n'as aucune prise. C'est ça qui nous amusait.
Et puis on avait un deuxième cliquet, qui est le fait qu'il n'y a que lui qui voit cette ressemblance. Et ça, ça entraîne une sorte de paranoïa et de solitude au milieu des autres, y compris de ses proches, qui lui disent « il n'a rien à voir », qui est assez réjouissanté. Et qui amène beaucoup de comédie.
Permettre au spectateur de s’identifier et mélanger les genres
Journaliste (LS) :
Et d'autre part, dans votre film, il y a un climat très intriguant. Lui, son physique, il est un peu, limite, pas malsain, mais un peu psychopathe. Et du coup, ça crée un climat étrange qui met un peu mal à l'aise.
Nicolas Charlet :
Notre idée, ce n'était pas tout à fait ça. C'était de partir de cette identification qu'on peut avoir en tant que spectateur. De se dire, on va s'identifier à Alex, et se dire, « et moi, si ça m'arrivait, ce serait terrible ». De le voir rentrer comme ça dans ce cauchemar, mais de se servir de toute cette situation cauchemardesque comme un terrain de jeu et de rire. C'était vraiment le point sur lequel on voulait travailler.
En fait, il y a plusieurs registres. C'est un truc qu'on aime bien faire, c'est mélanger plusieurs registres : plusieurs registres de comédie, de la comédie parfois absurde, des situations potaches, des moments un peu théâtral... La deuxième grande ligne autour de notre envie de faire ce film, c'était l'idée d'emmener le spectateur... et qu'il se dise assez rapidement « comment va finir cette histoire. Qu'est-ce qui va se passer ? » Et en fait, le surprendre, au final, avec une issue qu'il n'imaginait absolument pas.
Un traitement proche du conte ?
Journaliste :
Parce qu'on a cette espèce de montée de sa parano à lui. Ou tout au moins ce que nous, on interprète comme une paranoïa potentielle. Et il y a un virage, un basculement, au milieu du film à peu près, avec cette étrangeté du début qui s'accentue. On a l'impression aussi que ça passe par le traitement d'une image, avec un côté un peu ouaté, et qui du coup évoque peut-être pour nous aussi un côté un peu conte.
Nicolas Charlet :
Tout à fait. Oui, on l'a abordé comme un conte, complètement. D'ailleurs, on retrouve la musique du début à la fin, comme un conte. Sur la mise en scène, c'est vrai qu'on a fait le choix de tourner en Scope, dans un format assez large, avec des vieilles optiques des années 60, qui permet d'isoler le personnage. Bruno parlait tout à l'heure de la solitude au milieu des autres, ce qui est un sujet qu'on aime beaucoup, qu'on retrouve dans plusieurs de nos films.
On voulait qu'il soit seul au milieu de ce grand cadre. Ça donne du flou en arrière-plan, des jolis flous. C'est ce qu'on voulait faire avec le Scope. Après, sur la mise en scène, sur le choix des champs contre champs, des effets spéciaux ou pas. Très rapidement, on n'a pas du tout eu envie de faire de démonstration d'effets spéciaux, type mettre deux fois le même acteur, dans deux personnages, dans le même plan, ce qu'on sait faire globalement depuis Méliès. On a rien à prouver là dessus. Le spectateur rentrera plus dans ce pari, parce que c'est quand même un pari de se dire, est-ce qu'on va réussir à faire croire au spectateur qu'il y a deux personnages ?
En fait, on a vachement utilisé le champ contre champ, tout simplement, avec des amorces qui permettent d'y croire plus.
Journaliste :
Vous jouez aussi de ça, avec la scène à l'angle de la maison. Cette scène qui, à la fois, pourrait être complètement ratée, et fonctionne très bien.
Bruno Lavaine :
Elle est super risquée. C'est un truc qu'on adore faire. Le mélange des registres et Laurent Lafitte, qui est extraordinaire. Il n'y avait qu'avec lui qu'on pouvait faire ça, parce qu'il a vraiment le goût de l'auto-dérision et du jeu de registres. Parfois, y compris à l'intérieur de la même scène. Il n'y avait que lui qui pouvait relever ce défi.
Nicolas Charlet :
C'est vrai qu'on parlait de registres juste avant. Là, on passe dans un tout autre registre. On est carrément dans du Burlesque. On est au théâtre. D'ailleurs, même sa façon de parler change. "Il me semble qu'il serait temps de mettre fin à notre relation". Qu'est-ce qui se passe ? On est en train de passer dans un autre film. Et c'était une gageure pour nous. On avait envie de jouer avec ça. C'est un truc qu'on aime bien.
Des scènes culottées, dans une logique d’accélération
Journaliste :
Il y avait une volonté d'accélération ?
Nicolas Charlet :
Oui, on voulait une fin en feu d'artifice. Je crois que le spectateur se demande "comment ça va finir, cette histoire". On avait envie que ça finisse en feu d'artifice.
Journaliste :
L'ironie, elle vient aussi... J'ai beaucoup aimé cette scène où il demande la fin du film à Chat GPT finalement. C'est ainsi que vous vous amusez en tant que scénariste.
Bruno Lavaine :
Est-ce que c'est Chat GPT qui nous a donné l'idée ? Non, la réponse est non. C'est un passage intéressant, car il y a un côté au premier degré, une description de qu'est-ce qui t'arrive et qu'est-ce qui va t'arriver. Ça a un rapport aussi avec la manière dont on a dirigé Laurent. C'est à dire qu'On voulait que tout soit au premier degré. On voulait y croire à fond, traiter de manière très réaliste. Comme s'il le vivait vraiment pour atteindre cet état pour le spectateur d'empathie pour lui. C'était un chouette travail avec Laurent.
Nicolas Charlet :
Alex, c’était un mec plutôt heureux à la base. Le mec n'a rien demandé à personne. Il vit sa petite vie de province avec ses petits cheveux sur les côtés, sa petite calvasse. Tout va bien. Il est heureux. Il n'est pas foufou. Il n'est pas branché déco, fringues, tout ça. Et tout d'un coup, il voit arriver en face de lui, sous son nez, le mec qui représente tout ce qu'il a un peu abandonné. Mais iui, il n'avait rien demandé. Du coup, ça le rend dingue, d'autant plus dingue qu'il est le seul à avoir la ressemblance.
Ça raconte plein de trucs. Vous l'avez ressenti. Ça raconte plein de trucs sur notre envie d'être quelqu'un d'autre, d'être mieux, la peur d'être le moins bien de quelqu'un d'autre, le looser de quelqu'un d'autre. Tout ça, c'est ce que nous racontent les réseaux sociaux. La mise en scène de soi, de son bonheur, de sa vie. Tout d'un coup, quand on se retrouve à être le looser de soi-même, là, ça devient un peu compliqué, surtout quand on est le seul à avoir la ressemblance.
Une écriture millimétrée...
Journaliste (LS) :
En termes d'écriture, est-ce que vous avez tous les deux la même liberté de ton ? Ou est-ce qu'il y en a un des deux qui est plus extravagant, dans l'imaginaire ? Vous avez le même humour, vous avez le même état d'esprit.
Nicolas Charlet :
Ca fait maintenant, je ne sais pas, 20 ans, 25 ans, peut-être 30 ans qu'on travaille ensemble. On était en seconde ensemble. Donc, on a quelques affinités, on va dire. Et en même temps, parfois, heureusement d'ailleurs, on n'est pas tout à fait pareils. Donc on a parfois, heureusement, des avis différents, des envies différentes. De là à dire que je suis Alex et qu'il est Axel et que c'est un biopic, il n'y a qu'un pas. [Rires] Mais c'est vrai qu'il y a un mélange aussi, et c'est ça qui fait qu'on aime bien des films hybrides un peu comme ça. Tu parlais de registres tout à l'heure, c'est tout à fait ça.
C'est-à-dire qu'on adore mélanger les registres et s'amuser avec les comédiens là-dedans. Et tous nos comédiens, Blanche Gardin, Marc Fraize, Zabou Bretman et Olga Kurylenko, s'y sont prêtés à fond chacun à leur manière. Ça, c'était formidable, c'était un peu une de nos idées de départ. On voulait d'abord faire une comédie drôle, avec des situations, parce que c'est avant tout un film drôle. Et puis, un film d'acteurs aussi. On avait envie de sublimer un acteur et de lui donner cette possibilité de jouer deux rôles, ce qui est quand même malgré tout assez rare.
Et puis, autour, avoir d'autres comédiens qui vont être au service de ce dispositif. Et là, ça a été un bonheur total, parce qu'il y a vraiment une envie de jouer entre Blanche, Laurent, Marc, Zabou, Olga. Tout le monde avait envie de jouer ensemble. Et tout le monde avait envie de faire croire à cette histoire.
...et un travail de fourmi pour entraîner tout le monde dans la même direction
Journaliste :
Mais du coup, ça nécessite une écriture millimétrée, hyper fine. Parce qu'il y a quand même des imbroglios de situations.
Nicolas Charlet :
Nous, on est assez lents. On ne fait pas deux films par an. On met beaucoup de temps, on fait plein d'autres trucs, parce qu'on aime bien expérimenter. On a fait du théâtre, on a fait de la photo, on a fait du détournement, on a fait de la bouffe, on a fait des cocktails, on a fait plein de trucs... On aime bien expérimenter l'expression artistique. C'est un truc qui nous plaît beaucoup. Et puis, on a besoin de s'inspirer de plein de trucs, de bouger, d'aller dans d'autres endroits. C'est vrai qu'on travaille beaucoup. Quand on écrit un scénario, on met du temps, on l'expérimente, on le lit, on le joue nous-mêmes. Comme ça, quand on arrive sur le plateau, on a un truc bien travaillé. Et donc, on peut ouvrir la porte au travail, à l'échange, à l'émulation avec toute notre équipe, aussi bien au niveau de l'image que du son, que de la déco qu'avec les comédiens.
Quand t'as bien travaillé et que tu as bien pris le temps de transmettre l'envie à toute ton équipe, toute l'équipe artistique, tout le monde s'approprie la chose et tout va un peu de soi. C'est hyper vertueux en fait. Tu sais, il y a des films, je pensais à ça ce matin. Je vois qu'il y a des films où c'est la cata, rien ne va. Ca ne va pas. Tu te dis que la déco c'est merdique, les comédiens, ça patauge, le film, on ne sait pas où il va. Alors que quand t'as bien bossé, tout le monde sait où on va. Nous, c'est l'impression qu'on a, on est hyper contents du film. On a l'impression que tout le monde sait où il va.
Sur le comment différencier Axel et Alex, tout le monde a bossé là-dessus. On bosse au niveau des fringues, au niveau du maquillage, au niveau de l'intérieur, chaque choix de chaise, de table, est vachement important. Ce n'est pas le même pour Axel et pour Alex. Donc, il faut que tout le monde comprenne ça. Et du coup, Laurent, quand il arrive dans son décor, tout est cohérent. Il est Alex parce qu'il a le maquillage, il a la tenue, il a la posture, il a le décor qui fait que ça l'aide et ça rend tout le plus crédible.
Distinguer clairement les deux personnages de Laurent Lafitte
Journaliste :
Est-ce que ça a été un défi pour Laurent Laffitte ? Est-ce qu'il a eu une appréhension à incarner ces deux personnages à l'écran ?
Bruno Lavaine :
Ça, il faudra lui demander.
Journaliste :
Mais est-ce que vous aviez une direction d'acteur assez précise ?
Nicolas Charlet :
Bien sûr, évidemment. Ça va avec le travail et la cohérence et la précision. En fait, c'est un truc qu'on partage beaucoup avec Laurent. À la fois le plaisir, l'enthousiasme, la joie de faire du cinéma de manière très joyeuse, très partageuse. Le partage, pour nous, c'est un truc super important. Le partage sur le plateau, le partage entre les comédiens et l'envie de partager avec le public, le rire, la situation de comédie. Il y a ce plaisir et la rigueur. Une rigueur, la technique très précise, très pointue. Il s'assoit là, il s'assoit de cette manière, pas de cette manière là. Et c'est d'autant plus précis quand il y a deux comédiens.
En fait, il faut avoir un peu réponse à tout. Quand on parlait du travail qu'on fait en amont, on est sollicité de partout. C'est quoi ? C'est vert, c'est rouge ? Qu'est-ce qu'on lui met comme vert ? Qu'est-ce qu'on lui met comme pull ? Donc, en fait, il faut avoir cette cohérence et que ce soit cohérent pour tout le monde, que tout le monde comprenne et que les comédiens comprennent là où on veut aller par tous ces choix. Et nos discussions, et notre travail, nos répétitions avant, servent à ça évidemment.
Une deuxième partie qui fourmille de détails et d’idées
Journaliste :
Quand je disais tout à l'heure qu'il y avait une impression de crescendo, il y a une impression aussi d'une première partie où c'est beaucoup plus sobre, finalement, j'allais dire, et où vous jouez beaucoup sur l'effet miroir. À la fois avec son même bureau, il y a les deux maisons qui sont identiques, il y a les prénoms. On découvre tout ça petit à petit jusqu'à à peu près, avant le moment du camping et où à la fin, ça bascule. Là, on a l'impression que dans la deuxième partie, il y a beaucoup plus de détails. Ça part dans tous les sens, dans les dialogues. Chacun se lâche aussi sur ce qu'il pense vraiment. Ce qui n'est pas le cas dans la première partie où on a quelque chose de beaucoup plus codifié dans les relations de couples, etc. Et du coup, tout ce fourmillement de détails, vous vous êtes bridés quand même. On se dit que vous avez dû abandonner des choses ? À l'écriture, ça doit jaillir de tous les côtés. Il y a la moustache de Zabou...
Nicolas Charlet :
Eh bien, nous n'avons pas de réponse.
Bruno Lavaine :
D'ailleurs, personne dans le film ne pose la question.
Nicolas Charlet :
Et d'ailleurs, c'était très drôle, on en parlait à Zabou. On lui en a parlé, on lui a dit qu'on pense « tu es la seule comédienne en France à pouvoir accepter de porter cette moustache sans qu'on ne l'aborde jamais et qu'on ne l'explique jamais ». Et elle m'a dit « je veux absolument porter cette moustache ». Donc beaucoup d'essais, évidemment, pour cette moustache. Du poil à poil. Ça prend des heures à coller tous ces petits poils pour que ce soit pile à moitié visible. Et que pour ceux qui la voient, ce soit une sorte d'enveloppe. On voulait à la fois qu'elle soit sexy, elle est très léopard, très serpent, savane et tout ça. Et en même temps, cette moustache, il y a ce mélange. Et tu te dis, personne dans cette boîte n'a osé se poser cette question, parce qu'elle est très pétillante, elle est là avec son brushing. Elle aime bien être copine avec les mecs. C'est une patronne maman de PME.
Journaliste :
Il y a des recettes aussi autour du feu de bois. Les bouches à la reine. Les chouquettes.
Nicolas Charlet :
Là, ça monte. Là, Axel, il ne devient plus le mec qu'on a envie de devenir. C'est l'accumulation. On a envie de lui foutre une baffe. Là, tu te dis, la moutarde monte.


