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INTERVIEW

UN HOMME QUI CRIE

Le réalisateur tchadien de « Un Homme qui crie » est à Lyon pour défendre son dernier film, coup de cœur du Jury du Festival de Cannes 2010. Il a la voix un peu rayée et pour cause, il parcourt la France depuis quelques semaines en animant des débats de plus d’une heure avec les spect…

© Pyramide Distribution

Le réalisateur tchadien de « Un Homme qui crie » est à Lyon pour défendre son dernier film, coup de cœur du Jury du Festival de Cannes 2010. Il a la voix un peu rayée et pour cause, il parcourt la France depuis quelques semaines en animant des débats de plus d’une heure avec les spectateurs qui viennent voir son œuvre. Un film poétique, émouvant et sobre. Un film rare produit par un cinéaste africain. Abus de Ciné a fait connaissance avec ce réalisateur d’un autre continent.

Abus de ciné :
Quelles sont les réactions du public à la découverte de votre film ?

Mahamat-Saleh Haroun :
Plutôt très bonnes. Il y a très peu de spectateurs qui partent à l’issue de la projection et les débats durent 1 heure avec le public. Je suis très content.

Abus de ciné :
Est-ce aussi une découverte du cinéma africain ?

Mahamat-Saleh Haroun :
Oui, mais l’Afrique est en réalité omniprésente. Le premier voisin de la France, c’est l’Afrique. Ce sont des rapports un peu complexes. Il y a une forme d’attraction/répulsion. Et c’est une longue histoire qui nous lie. Prenez mon cas personnel, au Tchad [son pays natal, ndlr], où mon grand-père était déjà parti en France libérer Paris. J’ai été nourri par la France depuis très longtemps. Il est difficile d’effacer cette mémoire. L’invisibilité des films relève d’une absence cinématographique en Afrique, mais cela ne devrait pas être si exotique que ça. Dans mes films, j’essaie de représenter une Afrique familière. Parce qu’aux yeux des Français, elle est ainsi, on a partagé tellement de mémoire commune… Il n’est pas question d’opérer une distance. Pour moi, on est une même famille.

Abus de ciné :
Votre film est-il plutôt fait pour un public français, européen ou africain ?

Mahamat-Saleh Haroun :
La question ne se pose pas. Je ne suis pas certain que vous auriez posé cette question en ces termes à un réalisateur allemand ou français... Je suis comme n’importe quel cinéaste. Je fais un film qui se déroule au Tchad, certes. Mais il ne se pose pas la question d’un public ou d’un autre. Il serait prétentieux de croire qu’on connaît les Européens et qu’on pourrait leur faire un film qui pourrait leur plaire. Mon précédent long-métrage, « Daratt », a fait plus d’entrées au Tchad qu’en Belgique alors que c’est une co-production belge et que le circuit de distribution est très différent. Cette question de public ne m’intéresse pas ! Sartre disait qu’une œuvre est destinée à une famille de sensibilité qui peut être partout dans le monde. Des Tchadiens peuvent ne pas aimer mon film, mais peut importe, il est validé et a une famille potentielle et qui partage le même regard et la même sensibilité de part le monde.

Abus de ciné :
Parlez-nous du circuit de production et de distribution des films en Afrique. Avez-vous présenté au Tchad votre film « Un Homme qui crie » ?

Mahamat-Saleh Haroun :
Vous posez beaucoup de questions ! Je vais essayer de vous parler du Tchad, que je connais davantage. Dans ce pays, comme dans la plupart des pays africains, il n’y a pas de structure de productions, ni de source de financement. Il n’y a pas non plus de salles de cinéma, les films sont présentés dans ce que nous appelons des vidéos clubs, la guerre ayant tout détruit. Mais en 2006, lorsque j’ai obtenu le prix du Jury à Venise pour « Daratt » et que je suis allé le présenter au Tchad, les autorités ont pris conscience qu’il n’y avait pas de salles de cinéma dans le pays. Il y a deux ans, grâce à la manne pétrolière qui a apporté au pays une certaine richesse en sept ou huit ans, un chantier d’1,5 million d’euro a vu le jour pour la restauration d’une salle de cinéma « Le Normandie ». Cette première salle va rouvrir très prochainement, courant octobre, avec la projection de « Un Homme qui crie » après plus de vingt ans d’absence totale de salles au Tchad. Et le prix à Cannes a précipité les choses, parce qu’on m’a demandé de faire un projet pour créer une école de cinéma ou plutôt un centre de formation via des ateliers pour permettre à des jeunes d’apprendre les métiers du cinéma. Avec quelques amis réalisateurs, j’ai mis en place une sortie du film concomitante dans cinq pays, le Tchad, Burkina-Faso, le Cameroun, le Gabon, le Sénégal. Dans ce pays, il ne reste plus qu’une salle, celle du centre culturel français. Au Cameroun, il n’y a plus de salles et ne subsistent que les vidéos clubs. Au Burkina et au Gabon il y a encore quelques salles parce qu’il y a un pouvoir d’achat encore important. Donc on essaye d’offrir au film une visibilité en Afrique.

Abus de ciné :
Est-il important pour vous de nouer ces liens avec les réalisateurs africains ?

Mahamat-Saleh Haroun :
Oui, moi j’ai eu la chance de voler de mes propres ailes à un moment pour produire moi-même « Un Homme qui crie ». J’ai créé ma boîte de production et si je peux aider un réalisateur africain qui se trouve dans cette même mouvance, je vais essayer de l’aider à produire un film. Cette solidarité est nécessaire pour nous permettre d’avancer et de bâtir quelque chose.

Abus de ciné :
Comment s’est déroulé le choix de vos comédiens ? Sont-ils tous issus d’une formation ? On imagine qu’il n’y a pas d’école de comédie au Tchad ?

Mahamat-Saleh Haroun :
Je rigole toujours quand j’entends des réalisateurs se vanter avoir vu 3 000 ou 10 000 personnes pour un rôle ! Moi je n’ai pas les moyens de dépenser autant d’argent pour voir autant de monde, donc mon choix est très réduit ! Je compose avec ce que j’ai à ma disposition, c'est-à-dire des personnes qui ne sont pas allés dans des écoles de cinéma, qui n’ont aucune technique. Pour « Un Homme qui crie », j’ai pu travailler avec des acteurs professionnels. Le fils d’Adam, Diouc Koma, est un comédien Français qui vit à Paris, tout comme le chef de quartier, Emile Abossolo M’Bo, qui joue dans la série « Plus belle la vie ». Marius Yelolo, qui interprète David, a pour sa part fait le conservatoire de Paris et joue beaucoup au théâtre. L’exception est le personnage principal, le père interprété par Youssouf Djaoro, qui n’est pas professionnel car il ne vit pas de ça.

Abus de ciné :
Quelle est votre culture cinématographique ? Comment avez-vous découvert et aimé le cinéma ?

Mahamat-Saleh Haroun :
J’ai découvert le cinéma à l’âge de 9 ans. Ce qui m’avait bouleversé, c’est un gros plan d’une comédienne dans un film de Bollywood. Dans ce gros plan, elle regardait la caméra et à cet âge, j’avais été frappé parce que pensais qu’elle me regardait et me souriait ! Dans les années 70, je n’avais pas beaucoup accès au cinéma africain, je voyais davantage de western et de films indiens. Il y a un film qui a eu une énorme influence sur moi, c’est « Rome, ville ouverte » [1945, de Roberto Rossellini, ndlr], je devais voir 17 ans. C’est là que j’ai pris conscience qu’il y avait quelqu’un qui mettait en scène les images, qui racontait une histoire, qui faisait des choix. J’ai alors voulu faire du Rossellini et raconter à mon tour le quartier que je connaissais, les gens que j’aimais. Je voulais moi aussi envoyer une carte postale à d’autres gens. Après, on vit des rencontres avec des cinéastes « fondateurs » : [Charlie] Chaplin, [Yasujiro] Ozu, Hou Hsiao-hsien, [Abbas] Kiarostami, Robert Bresson.

Abus de ciné :
Chaplin, on le retrouve par exemple avec votre personnage principal qui enfile un masque de plongée et en fait son casque de moto !

Mahamat-Saleh Haroun :
Absolument, c’est d’autant plus tragique qu’Adam est presque un personnage comique. Et c’est en cela qu’il est touchant.

Abus de ciné :
L’un des personnages de votre film est cette Chinoise, gérante de l’hôtel. Est-ce vraiment une réalité africaine ?

Mahamat-Saleh Haroun :
Effectivement, je voulais montrer cette présence, sans crier gare. Je me suis inspiré d’une femme chinoise qui a racheté un hôtel à N’Djamena, au Tchad. Et mine de rien, elle a commencé à faire venir sa cousine, son cousin et soudain tout le personnel est devenu chinois ! A Bamako ou à Dakar, ils sont dans les marchés aux côtés des stands africains, à vendre des bibelots... Le marché africain, tel que tout le monde le connaît, n’existe plus ! C’est une nouvelle réalité économique qu’il va falloir prendre en compte…

Mathieu Payan Envoyer un message au rédacteur

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