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INTERVIEW

PRINCESSE DE MONTPENSIER (LA)

Bertrand Tavernier, natif de Lyon, est revenu sur ses terres pour promouvoir son dernier film « La Princesse de Montpensier », en compagnie de Gaspard Ulliel et Mélanie Thierry, la toute jeune génération de comédiens complétée à l’écran par Grégoire Leprince-Ringuet et Raphaël Per…

© StudioCanal

Bertrand Tavernier, natif de Lyon, est revenu sur ses terres pour promouvoir son dernier film « La Princesse de Montpensier », en compagnie de Gaspard Ulliel et Mélanie Thierry, la toute jeune génération de comédiens complétée à l’écran par Grégoire Leprince-Ringuet et Raphaël Personnaz. Le réalisateur de « L.627 » et les deux comédiens ont bien voulu répondre à nos questions.

Abus de ciné :
Votre casting fait la part belle à des jeunes et talentueux comédiens. Comment avez-vous puisé dans cette nouvelle génération d’acteurs ?

Bertrand Tavernier :
J’ai trouvé formidable l’idée de Madame de Lafayette de faire une histoire d’amour et de passion qui se passe au 16e siècle en faisant incarner ses personnages par de très jeunes gens. On a davantage l’habitude de trouver des personnages entre 35 et 40 ans, voire plus, pour les films historiques. Ici, Madame de Lafayette parle dès ses premières pages de cette extrême jeunesse. Guise était très jeune, Anjou avait entre 17 et 18 ans, alors qu’il était le général en chef des armées catholiques… Pour le casting, je ne devais pas trouver les acteurs avec l’âge des personnages car 18 ans en 1567, ce n’est pas 18 ans maintenant ! Au final, j’ai eu une distribution absolument idéale.

Abus de ciné :
Gaspard et Mélanie, quel regard portez-vous sur cette jeunesse du 16e siècle en comparaison avec la génération actuelle ?

Gaspar Ulliel :
Aujourd’hui, les jeunes n’hésitent pas à rester chez leurs parents jusqu’à 30 ans ! Ça n’a plus rien à voir ! Si les temps ont changé, les mœurs aussi. Les jeunes avaient beaucoup plus de vécu, ils avaient très tôt des responsabilités, avaient une vie beaucoup plus dure et mourraient également beaucoup plus jeune.

Mélanie Thierry :
À la fois, ça ne les empêchait pas d’être naïfs, innocents et immatures…

Bertrand Tavernier :
Oui, surtout dans certains domaines. Quelqu’un comme Philippe de Montpensier est tout à fait à l’aise sur un champ de bataille mais il est émotionnellement totalement démuni, incapable d’exprimer ses sentiments devant une jeune femme. Personne ne le lui a appris. Il faut voir le père qu’il a pour comprendre que son éducation sentimentale a dû être terrible !

Mélanie Thierry :
On n’en parlait pas beaucoup à l’époque… Une mère et sa fille ne devaient pas aborder le sujet. Les émotions et les questions de cœur étaient ignorées et il fallait faire avec. Aujourd’hui, on communique davantage au sein du cocon familial, on se prend plus dans les bras, on se dit qu’on s’aime… J’ai le sentiment qu’avant c’était beaucoup plus en retenue.

Bertrand Tavernier :
En effet, tu as tout à fait raison. Je crois qu’il est vérifié que le duc de Montpensier n’a jamais vu ses enfants avant l’âge de 12 ou 15 ans. Et c’était quelque chose de tout à fait courant. Et moi, je suis parti sur l’idée que Marie, certes très sensuelle, était aussi absolument démunie dans les affaires du cœur et qu’elle ne savait absolument pas à quoi elle s’attendait car personne ne l’y avait préparée. À l’époque, elle devait l’affronter, car comme dit la mère, « il n’y a pas d’autres choix ».

Abus de ciné :
À travers votre filmographie, « La Passion de Béatrice », « L’appât », « La Fille de D’Artagnan », on sent votre amour pour les personnages féminins forts. C’est ce qui vous a séduit dans la nouvelle de Madame de Lafayette ?

Bertrand Tavernier :
Dans certains films que j’ai adoré faire, je souffrais qu’il n’y avait pas de personnages féminins. Par exemple, j’ai adoré réaliser « Capitaine Conan », mais dans le livre original il n’y a pas de femmes, et moi j’ai ramené le personnage de la mère Erlane, interprété par Catherine Rich : j’avais besoin d’un personnage qui ne soit pas une prostituée ! J’aime énormément filmer les femmes. Je préfère les filmer aux voitures, c’est ce qui me différencie de certains cinéastes actuels !

Abus de ciné :
Pour en revenir aux hommes, comment avez-vous découvert Raphaël Personnaz ?

Bertrand Tavernier :
C’est la première fois que je travaillais avec un directeur de casting [Gérard Moulevrier, ndlr]. Mais là, il faisait déjà partie de l’aventure, parce que c’est un projet dont j’ai hérité. C’est lui qui m’a fait connaître Mélanie Thierry, c’était donc forcément quelqu’un de très bien ! Et Gérard m’a aussi présenté à Raphaël Personnaz, que j’ai immédiatement distribué pour le rôle de Nicolas, le second de Chabannes. Mais l’acteur choisi pour le Duc d’Anjou n’a pas pu s’entendre avec le producteur, pour des questions de finances notamment. Mon assistante m’a alors dit : « Regarde les photos de Raphaël qu’on vient de faire de lui en costume ». C’est vrai que les photos étaient formidables et je l’ai appelé pour lui proposer le rôle. Je n’ai pas fait d’essais, j’en fais très peu. C’est bien simple, je n’en ai fait que pour le personnage de Marie. Il fallait que je trouve quelqu’un qui ait tellement de couleurs différentes que ça méritait des essais. Là, pour Raphaël, je lui ai juste demandé de lire une scène, sans la jouer, pour entendre sa voix sur les mots et une demi-heure après l’affaire était dans le sac. Et il a été magnifique !

Abus de ciné :
Gaspard Ulliel et Bertrand Tavernier, vous avez une expérience cinématographique aux Etats-Unis. Qu’en avez-vous retiré ?

Gaspard Ulliel :
Pour ma part, c’est une expérience succincte. En plus, je n’ai pas tourné aux Etats-Unis. C’était avec une équipe de plusieurs nationalités. On dira plutôt que j’ai tourné « à l’américaine ». D’un côté, ils sont très pros, de l’autre, par moments, ils sont profondément moins humains. Les corps de métiers ne se mélangent pas et la communication est beaucoup plus compliquée, il y a plus d’intermédiaires. Dans le travail, c’est assez efficace. Par exemple, sur le film que j’ai fait [« Hannibal Lecter : les origines du mal », ndlr], dès qu’on changeait de décors, tout était préparé à l’avance au niveau de la lumière, on travaillait plus vite. L’autre différence, c’est la partie promotion qui, pour le coup, n’a rien à voir. Je me souviens m’être retrouvé dans une salle avec une oreillette et des caméras tout autour de moi et j’étais interviewé en direct successivement par des journalistes de plusieurs chaînes locales. Ça durait cinq minutes à chaque fois, chaque présentateur avait un accent différent, c’était extrêmement difficile !

Bertrand Tavernier :
Je trouve que par moment ils ont le marteau pilon pour écraser la mouche. Ce qui m’a pesé, c’est l’impossibilité d’improviser un plan. C’est « l’armée des ânes », comme l’appelait Bruno de Keyser [directeur de la photographie notamment sur « La Princesse… », « Dans la brume… » mais aussi « L’Ami retrouvé » de Jerry Schatzberg]. J’ai 35% de gens en plus mais je ne suis pas sûr d’avoir besoin de tout ce monde. Pour « Dans la brume électrique », j’avais 12 électro et 9 machino tandis que sur « La Princesse… », j’avais 4 électro et 4 machino. Donc je trouve le système lourd. Oui, ils ont beaucoup d’argent, mais ils ne sont pas du tout démerdards, mais pas du tout, du tout ! Rien n’est anticipé. Le tournage américain de « La Princesse de Montpensier » aurait duré 4 à 6 semaines de plus. Sinon, individuellement, ce sont des gens super. D’ailleurs, j’ai repris le cadreur de « Dans la brume électrique » pour « La Princesse… » et j’ai failli reprendre l’ingénieur du son, une des personnes sur lesquelles je m’étais le plus appuyé dans mon précédent film. Tous les deux étaient absolument stupéfaits que le metteur en scène les incluse dans le processus de création du film. J’ai reçu un e-mail de Chris Squiles [cadreur sur « Dans la brume électrique »] me disant que c’était la première fois qu’il avait eu l’impression de ne pas être seulement un presse bouton ! C’était une chose qui faisait penser à mon producteur que je n’étais pas sûr de moi, parce que je demandais l’avis de l’équipe, de l’ingénieur du son… Pour eux, le metteur en scène dirige et tout le monde obéit. Ce n’est pas comme ça que moi j’ai envie de me comporter.

Abus de ciné :
Mélanie, vous avez récemment fait du théâtre, est-ce que c’est une expérience que vous voulez renouveler ?

Mélanie Thierry :
Oui, j’en referai. Quand vous êtes au théâtre et que vous dites le texte de Madame de Lafayette, vous travaillez un peu de la même manière, il faut trouver les bonnes respirations. Au théâtre, j’ai beaucoup travaillé à la table avant d’être sur le décor pour chercher chaque intention, et sur « La Princesse de Montpensier », j’ai un peu travaillé de la même manière pour trouver les moments où je devais respirer. J’ai fait de ce texte une partition. J’y ai passé du temps pour trouver la musique.

Abus de ciné :
On sent que cette musique est bien passée avec les comédiens, notamment avec Lambert Wilson. Vous répétiez ensemble ?

Mélanie Thierry :
C’est vrai que c’était super de travailler avec Lambert Wilson. Mais, j’ai beaucoup travaillé toute seule de mon côté. On s’est vu plusieurs fois avec Bertrand, pour qu’il m’indique quelle direction je devais prendre. Au départ, j’imaginais que la Princesse de Montpensier était bien moins naïve et bien plus manipulatrice. Je ne l’imaginais pas si pure et si entière. Bertrand a su me recadrer un peu et me parler de ce qu’il voulait comme couleurs avec chacun des personnages.

Bertrand Tavernier :
Une des plus grandes émotions que j’ai ressenti, sur ce film, est quand j’ai vu le premier montage pré-mixé. J’ai non seulement vu que Mélanie était formidablement juste, mais qu’en plus elle avait fait un étonnant travail sur sa voix. Il y a une modulation qui change, j’ai trouvé ça formidable, très intelligent. C’est des cadeaux magnifiques, du coup on est content de faire du cinéma.

Abus de ciné :
Certains papiers ont critiqué le jeu de Grégoire Leprince-Ringuet. Quel est votre avis ?

Bertrand Tavernier :
Je trouve que ce sont des gens qui ne s’y connaissent pas du tout. Ce qui arrive chez beaucoup de journalistes. Je pense qu’ils devraient faire un petit tour à la Rue Blanche [surnom donné à l’école nationale supérieure des arts et techniques du théâtre (ENSATT) par le milieu théâtral, située rue Blanche Paris 9e, ndlr]. Je trouve que Grégoire a un jeu extrêmement moderne, très intériorisé, qui convient très bien à ce personnage qui est fragile, un peu autiste émotionnellement. Je trouve qu’il me l’a sorti de tous les clichés du mari jaloux. Il me l’a rendu pathétique, tragique. La scène de la lettre qu’il donne à Mélanie me donnait les larmes aux yeux quand je la tournais et elle me donnait des frissons quand je la montais. Dans les moments où il explose, il m’a également complètement eu. À part qu’il a démoli un meuble du 16e siècle tellement il a frappé fort ! [rires] On entend d’ailleurs l’éclat de bois qui vole. Le meuble d’époque coûtait presque plus cher que le décor entier de la pièce ! Après, les gens avaient peur de lui. Au château de Blois, il avait pour consigne de ne rien toucher !

Abus de ciné :
Quels sont vos projets à venir ?

Bertrand Tavernier :
J’en ai deux trois, dont un qui sera de très longue haleine. Je voudrais faire un film « d’admiration » sur un voyage dans le cinéma français, façon documentaire, comme Scorsese sur le cinéma américain. Je tiens à rendre hommage à tous les gens qui m’ont donné envie de faire du cinéma et qui ont fait que j’ai pu l’exercer comme je l’exerce encore aujourd’hui.

Mathieu Payan Envoyer un message au rédacteur

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