INTERVIEW

COMPLICES

© Pyramide Distribution

Journaliste :
Quelle est l’origine du film ?

Frédéric Mermoud :
L’idée de départ est née de plusieurs éléments hétérogènes. D’une part, je voulais raconter une histoire d’amour entre jeunes de vingt ans. J’ai déjà fait deux court-métrages dans cet esprit, j’avais envie de creuser la thématique dans un long. Très vite, il m’a semblé intéressant de l’intégrer dans le cadre d’un polar, avec des flics et une enquête, ce qui me permettait d’avoir un regard plus narratif. Je voulais aussi qu’il y ait un lien avec internet. C’est de ces désirs que l’histoire a commencé à émerger. Mais surtout, c’est un fait divers qui m’a frappé : à Neuilly, deux jeunes garçons, dont l’un était étudiant en école de commerce, avaient mis en ligne des annonces de tapin pour des filles encore mineures. L’enquête avait révélé que tout ce petit monde provenait de la classe moyenne. j’ai alors réalisé que les jeunes avaient changé dans leur rapport au sexe et à l’argent. Tout en restant sensibles côté sentiments. Il y a dans mon film une perpétuation de la tradition des “amants criminels”, ainsi qu’une notion de transgression. Ce sont tous ces sujets mis bout à bout , tels les pièces d’un puzzle, qui ont fait naître le scénario.

Journaliste :
Pourquoi avoir choisi de tourner à Lyon ?

Frédéric Mermoud :
Je voulais un cadre urbain et provincial à la fois. L’histoire ne m’aurait pas semblée juste si elle avait été tournée à Paris, qui est trop brassée et trop essorée par le cinéma. De plus Lyon est une ville qui m’est familière, car je viens d’une vile située au bord du Rhône.

Journaliste :
Il existe dans “Complices” une réelle dichotomie entre le couple de jeunes amoureux et le duo d’adultes flics partenaires, tant dans le fond que dans la forme. N’est-ce pas une façon de forcer le trait et de donner une certaine image de la nouvelle génération ?

Frédéric Mermoud :
Non, car je m’intéresse aux choses particulières et je refuse de faire un cinéma “représentatif”. Pour raconter l’histoire des jeunes, je voulais un traitement très lumineux, renvoyant à des personnages solaires. Nina (Meurisse) et Cyril (Descours) ont une façon d’interpréter leur personnage sans qu’on veuille les juger. Je ne voulais pas tomber dans la tragédie. Mais attention : ils sont insouciants mais pas innocents. Les adultes sont quant à eux plus atomisés, en proie à un désert affectif. Pour donner du sens au film, il était important que les jeunes soient en mode romantique et les adultes présentés sur le ton de la chronique.

Journaliste :
Gilbert Melki et Emmanuelle Devos apparaissent finalement assez peu souvent dans le film.

Frédéric Mermoud :
Oui mais leur regard est fondamental. C’est l’histoire d’un monde qui regarde un autre monde. Et comme on ne les voit que par bribes, il fallait que les acteurs aient suffisamment de présence pour habiter ces petits moments. Gilbert Melki, par exemple, est très fort pour animer des scènes minimalistes. Il suffit qu’il fume une cigarette pour qu’il se passe quelque chose ! C’est incroyable !

Journaliste :
Pourquoi avoir évacué toute dimension romanesque de la relation entre les deux flics ?

Frédéric Mermoud :
Ce n’est pas tout à fait vrai. Il y a, au fond, du romanesque entre eux. C’est qu’au fil du tournage, ce couple est devenu un non-couple, comme une version inversée des deux jeunes, et j’aimais bien cette indécision entre eux. Il y a quand même une sorte de fluide entre eux, une complicité.

Journaliste :
Comme dans les scène de ping-pong ?

Frédéric Mermoud :
Oui, ces scènes montrent bien qu’il y a une oscillation permanente entre eux. Je ne dirais pas qu’il n’y a pas de tension sexuelle entre eux. Plutôt un décalage entre le fait qu’il s’agit d’êtres sexués (Emmanuelle Devos évoque ses rencontres sur internet et Gilbert Melki dégage une aura très “mâle”) et que malgré cela, il ne se passe rien de sexuel entre eux.

Journaliste :
Dans votre film, les parents ont l’air de n’avoir aucune emprise sur leurs enfants, et ceux-ci sont souvent livrés à eux-mêmes. Avez-vous souhaité donner votre version de la parentalité ?

Frédéric Mermoud :
D’une certaine manière. Il y a effectivement une atomisation de la parenté, une incapacité et une impuissance. Il est vrai que le film est mono-parental : les pères sont peu présents, absents ou démissionnaires.

Journaliste :
Et vous Cyril, comment vous êtes-vous préparé à ce rôle difficile ?

Cyril Descours :
J’en ai beaucoup parlé avec Frédéric en amont. J’ai ainsi compris qu’il n’y avait là rien de voyeur ou vicieux (le film comprend de nombreuses scènes de nudité) et que je pouvais avancer en confiance. Frédéric semblait savoir exactement où il allait et ce qu’il faisait, il avait déjà travaillé avec Nina et son équipe, ça m’a donc aidé à me laisser guider.

Journaliste :
Vous jouez le rôle d’un prostitué. Avez-vous rencontré des personnes du milieu pour vous en inspirer ?

Cyril Descours :
Oui, j’ai rencontré des escort boys, et je me suis rendu compte qu’ils ne pouvaient pas avoir une vie normale : s’ils parlaient de leur activité à leur entourage, ils détruisaient tout. Je me suis aussi beaucoup documenté.

Journaliste :
Et vous Nina, comment avez-vous envisagé ce rôle d’adolescente ?

Nina Meurisse :
En fait, j’ai complètement écarté la notion de jeunesse de mon personnage, ou même un quelconque trait de naïveté. Quand on regarde les jeunes filles de 17 ans aujourd'hui, on constate qu’elles sont très matures et déjà très “femmes”. J’y suis donc allée à l’instinct.

Sylvia Grandgirard Envoyer un message au rédacteur

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