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INTERVIEW

COCO

Gad Elmaleh et Alain Goldman

Réalisateur, producteur

Journaliste :
Vous dîtes toujours que le plaisir de jouer sur scène n’est pas le même que celui de jouer sur un plateau de cinéma, pourquoi ?

Gad Elmaleh :
Ce que je pense profondément, c’est qu’on atteint rarement le même plaisir à jouer au cinéma que sur scène, pa…

© StudioCanal

Journaliste :
Vous dîtes toujours que le plaisir de jouer sur scène n’est pas le même que celui de jouer sur un plateau de cinéma, pourquoi ?

Gad Elmaleh :
Ce que je pense profondément, c’est qu’on atteint rarement le même plaisir à jouer au cinéma que sur scène, parce que la scène c’est immédiat, c’est physique, organique, transpiratoire et c’est bon… Pour moi, mettre en scène ce film, bizarrement, c’est parti d’une envie d’acteur, ce n’est pas parti d’une envie de mise en scène. J’ai l’impression que c’est la conséquence de mon besoin d’être libre devant une caméra. Alors est-ce que j’ai atteint autant de plaisir que quand je suis sur scène, je dois être très honnête et dire que jamais on n'atteindra ça, c’est pas possible. Tu peux pas prendre les rires sur un plateau de cinéma comme tu les prends dans une salle.

Journaliste :
Comment on passe d’un sketch à un long métrage ? Le travail d’écriture vous l’avez mené seul ?

Gad Elmaleh :
Non, je ne l’ai pas mené seul, j’avais besoin justement de quelqu’un qui avait l’expérience du scénario que moi je n’ai pas. Moi, je suis à l’aise dans les dialogues, dans les idées même de gags, dans les situations comiques. Et là où j’étais le moins à l’aise, c’était le récit. Caroline Thivel, qui a écrit plusieurs films, m’a aidé à faire ça. Mais j’ai envie de dire que c’est pas simplement l’adaptation d’un sketch passé à l’écran, c’est la transposition de plusieurs idées dont j’avais envie de parler au cinéma comme la filiation, la paternité, l’argent, l’importance de ne pas instrumentaliser un événement qui est religieux, qui est un rite de passage quelle que soit la communauté. C’est de tout ça dont j’avais envie de parler, mais quand tu fais l’adaptation tu n’es plus dans l’évocation. Sur scène, tu peux dire “Moi, j’ai un bateau, c’est une folie !” les gens l’imaginent. Là, il a fallu que mon producteur ici présent : Alain Goldman me dise “OK on va louer un bateau…” Il fallait qu’on voit les choses. Tu ne peux pas parler de la frime, des apparences matérielles sans que ça se voit ,sinon ça marche pas.

Journaliste :
Mais pour son premier film, c’est pas angoissant de disposer d’un budget aussi conséquent ?

Gad Elmaleh :
Il a coûté environ 15 millions d’Euros.

Journaliste :
C’est quand même une somme importante ?

Gad Elmaleh :
(imitant Coco) « Mais tu es malade, c’est rien du tout. Ca va pas ou quoi, mais dis moi tu vis où ? Je vais t’expliquer, avec 15 millions, tu fais une bonne soirée, voilà ! » Mais bien sûr que c’est énorme pour un premier film, c’est énorme tout court. Je ne pense pas qu’il faut forcément de l’argent pour faire un bon film. Mais sur “Coco” on avait besoin d’un tel budget, car je devais montrer des choses. Mais pour un premier film, c’est clair, ça met la pression, faut pas faire n’importe quoi.

Alain Goldman :
Il y a des scénarios qui sont formidables et qui coûtent très peu cher, et il y a des scénarios qui sont formidables et qui coûtent très cher. L’important est d’arriver à rendre la chose telle qu’elle est. Parfois trop d’argent tue un film, comme parfois pas assez. L’important c’est que vous ayez l’intuition de trouver le bon script comme celui de “Coco”…

Journaliste :
Au niveau du scénario tout était calibré ou vous avez laissé la place à l’improvisation ?

Gad Elmaleh :
Il y a eu beaucoup d’improvisation, moi j’aime ça sur scène. Quand j’en ai la possibilité j’aime bien le faire au cinéma, car c’est assez rare que les metteurs en scène nous le permettent. Il faut que les propositions soient intéressantes. J’ai eu la chance d’avoir ces deux acteurs (il se retourne vers Manu Payet et Ari Abittan). C’est pas donné à tout le monde de pouvoir improviser. Il y a même des très grands acteurs qui ne peuvent pas improviser et ce n'est pas en soi une qualité indispensable. C’est juste une autre nature et une autre approche du jeu. Tant que ça reste dans le sens de la scène, moi j’adore l’impro.

Journaliste :
Il y a beaucoup de trames secondaires dans le film, par exemple la rivalité avec Zerbib ou même le personnage tenu par Manu Payet, et finalement, on peut être frustré que ces trames là ne soient pas plus développées. Est-ce une volonté de recentrer toujours sur le personnage de Coco ?

Gad Elmaleh :
On a tourné beaucoup de choses et l’histoire de Zerbib existe, elle a été tournée du moins ! Le problème, c’est qu’à un moment tu te retrouves au montage avec beaucoup d’éléments et tu te dis, faut que je recentre sur le récit. Les histoires parallèles, c’est pas qu’elles sont pas importantes, elles nourrissent le récit. Mais on se disait avec le producteur et la monteuse, « c’est quoi le sens »… Mais en fait, je suis d’accord avec ce que vous dîtes, que ça peut nous manquer et je m’en rends compte. Mais en même temps, c’est au profit de l’histoire.

Alain Goldman :
Pour compléter ce que dit Gad, on peut tout à fait imaginer un film où il y a une bataille entre deux Bar-Mitsva : Zerbis versus Coco. Mais le thème principal du film c’est le rapport au fils, plus exactement l’inexistence du rapport au fils tellement le père est dans sa propre folie. Ce n’est qu’au dernier moment qu’il découvre qu’il ne pourra jamais accorder plus à son fils, que du temps. Alors si vous avez cette conception là, vous devez choisir sinon les gens se demandent de quoi vous voulez parler. Donc l’histoire de Zerbib ne peut servir que l’histoire principale, c’est à dire celle de Coco avec son fils.

Journaliste :
Pourquoi avoir choisi le patinage artistique ?

Gad Elmaleh :
Parce que le patinage artistique trimballe des clichés - je précise que ce sont des clichés - sur le fait que ce n’est pas un sport viril. Il y a des idées préconçues la-dessus. Moi je suis pas d’accord avec ça, car le patinage artistique est aujourd’hui totalement différent de ce qu’on a pu imaginer. Bon le problème, c’est les costumes. J’en ai parlé avec Brian Joubert qui est venu nous rendre visite sur le plateau. Je lui ai dit que j’avais beaucoup de respect pour son art, c’est de la danse, c’est un sport de haut niveau, c’est très beau, mais pourquoi ces costumes ? Faut arrêter. J’ai choisi le patinage artistique car c’est vraiment - pour Coco en tout cas - la chose la moins ambitieuse, carriériste, virile. Un sport où il n’y a pas de reconnaissance. En même temps j’avais envie que cet homme là se retrouve sur cette patinoire à la fin du film, qu’il perde l’équilibre au seul endroit où il ne sait pas faire. Il maîtrise tout dans sa vie sauf là ! Et c’est l’endroit que son fils kiffe le plus. Ca me plaisait beaucoup cette idée là.

Journaliste :
Qu’est-ce que le Coco de cinéma a de plus ou de différent que le Coco de la scène ?

Gad Elmaleh :
Il est le même, on a juste mis des choses réalistes autour de lui pour qu’il existe, mais c’est le même. Coco c’est quelqu’un qui existe en vrai. D’ailleurs, on m’a demandé dernièrement si c’était pas une caricature mais si vous connaissiez le vrai, vous penseriez que Coco est une caricature de cet personne. Il a marqué mon enfance, le jour de ses 50 ans sur une plage au Maroc il a loué des grues et il s’est fait hélitreuiller tel Jésus. Je l’ai pas inventé, je l’ai vu.

Journaliste :
Quand on imagine et qu’on interprète un personnage comme Coco, quelles sont les limites que vous vous fixez ?

Gad Elmaleh :
Je pense que Coco n’a pas réellement de limites. Les seuls limites qu’il respecte ce sont celles que sa maman lui fixe. C’est elle qui lui dit “arrête ! t’as réussi d’accord, ton père il est plus là, mais il serait pas fier de toi ”. La raison pour laquelle il n’a pas de père dans le film c’est parce que je pense qu’il n’y a pas de réussites possibles appréciables sans le regard de ses parents. C’est triste, mais c’est quelque chose qui fait partie de moi et de ma vision des choses. Donc Coco se bat toute sa vie pour essayer d’obtenir ce qu’il n’obtiendra jamais, le regard de son père sur sa réussite. Ce sont des valeurs fondamentales, profondes et les limites sont là.

Journaliste :
Et vous, en tant qu’acteur-scénariste, quelles sont les limites que vous pouvez imaginer ?

Gad Elmaleh :
Moi j’ai pas de limites, je sers un personnage. Je me suis toujours dit : ce n’est pas ce qu’on joue qui va loin, c’est ce qu’on trimballe comme message. C’est comme les blagues, on peut faire des blagues sur les juifs, sur les arabes, les belges etc… Ce n’est pas sur qui on fait la blague, mais c’est ce qu’on y raconte. Dans “Coco” je ne fais pas l’apologie du fric. C’est pas ça mon délire, au contraire. Je ne dis pas qu’il faut tous être des Cocos sinon on a pas réussi dans la vie ! Non, c’est ça ma limite… Voilà.

Journaliste :
D’une certaine façon vous auriez pu être aussi vous même un petit Coco. La gloire, l’argent, est-ce que vous faîtes attention à pas déraper.

Gad Elmaleh :
C’est juste ce que vous dîtes. Je me suis servi de choses que j’ai connu dans ce film. J’ai pas autant d’argent que lui, je suis pas aussi fou que lui, mais j’ai reçu une médaille, j’ai eu de la notoriété et j’ai eu peur de péter un câble. J’ai eu mes parents qui m’ont rappelé à l’ordre par moment. J’ai les amis d’enfance qui m’ont charrié quand je commençais à faire des télés. Je pense que dès qu’on se déplace un peu par rapport à ce qu’on est vraiment, les amis le voient et même le public le voit, même quand tu joues.

Gaëlle Bouché Envoyer un message au rédacteur

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