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INTERVIEW

AO, LE DERNIER NEANDERTAL

© UGC Distribution

Connu pour ses docu-fictions “L’odysée de l’espèce” et “Homo Sapiens”, deux gros cartons de la télévision française, Jacques Malaterre s’est lancé dans une nouvelle aventure : celle du long-métrage de cinéma. Passionné d’histoire et de nomadisme, cet ami de Tony Gatlif s’intéresse cette fois-ci aux hommes de Néanderthal, cousins éloignés et mal-aimés, au travers de l’histoire du dernier d’entre eux. Coup de chance du hasard (du destin ?), le film a déjà fait beaucoup parler de lui avant même sa sortie, suite aux récentes découvertes concernant la présence de gènes néanderthaliens dans notre ADN.
Homme heureux et passionné, Jacques Malaterre nous a parlé de son film, accompagné de son scénariste Yves Coppens.

Un tournage éprouvant au service du réalisme

Pour tourner cette fresque préhistorique, Jacques Malaterre n’a eu recours à aucun décor artificiel. Le choix de l’Ukraine lui a permis de créer des scènes de grand froid effroyables, tandis que les plaines du Vercors et de la Camargue offraient tout l’espace et le souffle nécessaires aux scènes de traversée dans la campagne. Néanmoins, les grottes naturelles étant particulièrement protégées en France, Malaterre n’a pu obtenir les autorisation nécessaires à leur utilisation. Elles constituent pourtant un élément de décor décisif pour l’histoire du dernier Néanderthal. Le cinéaste s’est donc tourné vers l’Ukraine qui, pour le coup, lui a donné l’accès à de magnifiques espaces caverneux.
Côté participation animale, là aussi, pas question de faire semblant. Le casting du film comprend donc de véritables animaux (ours blanc, bisons, chevaux...), à l’exception des abeilles, impossibles aujourd’hui à dompter et diriger.
Il va sans dire qu’une telle entreprise, où la recherche d’authenticité et de réalisme règne sur tous les choix artistiques et matériels, constitue une véritable épreuve de force. Mais Malaterre n’a pas vraiment eu le choix : “Le plus difficile est de réussir à ne pas faire rire”. Exit les singeries et le carton pâte, donc, il faut être crédible jusqu’au bout.

Une aventure humaine et collégiale

Côté casting, Jacques Malaterre s’est tourné vers l’Angleterre, le pays où “les acteurs sont vrais et vont jusqu’au bout”. Là-bas, il a été voir le directeur de casting de Ken Loach et a d’abord sélectionné 300 corps, uniquement sur des critères physiques, avant de tester les candidats dans le cadre de workshops collectifs. Pour incarner AO, il a choisi Simon Paul Sutton, un acteur de formation classique qui a choisi la voie du cinéma underground. C’est Aruna Shields, actrice et mannequin n°2 à Bollywood, qui a été élue pour interpréter Aki. Quant aux figurants, ils ont été recrutés en Bulgarie, parmi 1600 acteurs et non-professionnels.
L’équipe d’acteurs au complet a ensuite suivi une intense phase de préparation et de répétition collégiale pendant quatre mois. Jacques Malaterre, tel un chef d’orchestre, dirigeait les acteurs à la voix pour leur donner le tempo, et pallier l’absence de son ou de temporalité des environnements dépouillés dans lesquels ils allaient tourner. Surtout, l’enjeu était de donner à des hommes d’aujourd’hui les attitudes de leurs ancêtres, pour qu’ils se les approprient et les intègrent à leur comportement le plus naturellement possible. Une immersion renforcée par la transformation physique des comédiens, qui devaient subir quatre heures de maquillage quotidien afin d’endosser les caractéristiques faciales des hommes de Néanderthal.

Porter la préhistoire à l’écran : un véritable défi scénaristique

Malaterre reconnaît volontiers que créer un long métrage de fiction relatant un épisode de la préhistoire constitue en soi un exercice de style extraordinaire. Pour rendre le quotidien rudimentaire de ces hommes (dormir, chasser, regarder la nature, s’aimer...) plus “cinématographique”, il fallait traduire leurs gestes en situations et en dialogues. Dès lors, le travail d’écriture avec le scénariste (Yves Coppens) s’est avéré extrêmement pointilleux. Tout a été imaginé, tout a été écrit, du moindre geste au moindre regard. Aucune place n’a été laissée à l’improvisation des acteurs.
De plus, convaincu que les hommes de Néanderthal communiquaient entre eux par la parole, Jacques Malaterre a décidé d’attribuer à ses personnages un langage. Mais pas constitué de vulgaires onomatopées ! Deux lexiques, un en sapiens et un en néanderthal, ont été établis grâce à l’aide d’un scénariste vosgien spécialisé dans les romans préhistoriques. Les acteurs ont ensuite dû utiliser ces lexiques lors des répétitions, jusqu’à se les approprier complètement. Et Jacques Malaterre d’ajouter en souriant : “A la fin, ils employaient même ce langage entre eux au restaurant !”.

Du documentaire à la fiction

A l’époque de “L’Odyssée de l’espèce” et d’ “Homo Sapiens”, Jacques Malaterre s’attachait à raconter la grande histoire à travers la petite, en acceptant de laisser les personnages sur le bord de la route au profit d’une réalité scientifique. Or pour ce nouveau film, c’était différent. Il souhaitait cette fois-ci se concentrer sur un personnage et l’accompagner quasiment tout au long de sa vie. Néanderthal, par son délit de sale gueule et sa connotation primitive, devenait ainsi le héros de cinéma tout trouvé, celui par lequel Malaterre pouvait réaliser un grand film de fiction tout en rendant son humanité à cet espèce, lointain cousin de l’homme qui a longtemps été déconsidéré et caricaturé. Aussi, bien que répondant à un souci permanent de crédibilité (le scénario a été passé au crible de Marylène Patou-Mathis, spécialiste du Néanderthal), l’histoire de AO est pleinement romancée et dramatisée, donnant à voir aux spectateurs une certaine interprétation de la préhistoire. Jacques Malaterre y défend même une certaine image de l’homme de Néanderthal, apportant un nouvel éclairage sur ses particularités et ses valeurs : intelligence, esprit de famille, respect de la nature, spiritualité.

Sylvia Grandgirard Envoyer un message au rédacteur

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