INTERVIEW
5 CENTIMÈTRES PAR SECONDE
Yoshiyuki Okuyama
réalisateurC’est en visio que nous avons eu l’occasion de rencontrer Yoshiyuki Okuyama, autour du film « 5 Centimètres par Seconde« , adaptation live de l’animé de Makoto Shinkai datant de 2007, à l’occasion de sa venue à Paris. Une vingtaine de minutes d’échanges avec le réalisateur japonais, entre l’Alpe d’Huez et la capitale.
Une grande liberté d’adaptation
Journaliste :
Bonjour, vous adaptez un film d'animation de Makoto Shinkai qui date de 2007, qui a donc presque 20 ans aujourd'hui, qui lui durait une heure à peu près. Votre film en fait le double. Quelle liberté avez-vous pu prendre par rapport à l'histoire et notamment en termes de construction, qui me semblait beaucoup plus linéaire dans l'animé ?
Yoshiyuki Okuyama :
Oui, en ce qui concerne toute la partie créative, j'ai vraiment eu une grande liberté. Monsieur Shinkai m'a vraiment confié son oeuvre. Il n'y a pas eu d'instruction de sa part, en disant « il faut faire comme ci, il faut faire comme ça ». J'ai vraiment presque pu faire tout ce que je voulais.
Un important travail sur la lumière
Journaliste :
Le cinéma de Makoto Shinkai fait une énorme place au ciel bleu, à la lumière. Est-ce que ça a demandé pour vous un travail spécifique pour cette version « live » de l'histoire ? Et notamment avec cette magnifique colline enneigée et l'arbre immense qui trône dessus ?
Yoshiyuki Okuyama :
En ce qui concerne les lieux, j'ai essayé de tourner dans les mêmes endroits que dans le film d'animation original. De manière générale dans le cinéma de Makoto, les histoires se passent dans des lieux existants. J'ai fait cette démarche d'aller retrouver les mêmes lieux pour tourner là-bas. Et en ce qui concerne la lumière, c'est vrai que dans les films d'animation de Makoto Shinkai on a ces filtres, avec cette impression que la lumière se diffuse comme ça, de tous les côtés. C'est une des caractéristiques de son univers; Donc avec le chef op, on a beaucoup discuté sur quels filtres on allait utiliser avec la caméra, pour se rapprocher au mieux de l'univers de Makoto Shinkai.
Des choix entre caméra fixe et caméra portée
Journaliste :
Vous représentez les premiers émois de ces deux personnages, notamment quand ils sont adolescents, avec beaucoup de contre-plongées, l'utilisation d'une caméra qu'on a l'impression de voir flotter. C'était important de se mettre, au niveau mise en scène, au diapason de ces sentiments naissants ?
Yoshiyuki Okuyama :
Oui tout à fait. Je voulais vraiment exprimer l'évolution des sentiments de Takaki avec le temps qui passe. Et donc plus le temps passe, et je voulais montrer que Takaki perdait cette espèce de chaleur qu'il avait en lui. Il y a une espèce de rupture entre lui-même et son entourage, son cœur va se refroidir de plus en plus. Et cela, à travers les mouvements de caméra, j'ai voulu l'illustrer.
Lorsque Takaki devient adulte, là j'ai utilisé des plans avec une caméra fixe. J'ai filmé de manière assez sèche finalement, assez froide, où toutes les lignes verticales et horizontales sont très établies. Alors que pour toutes les scènes où Takaki est enfant, on a plutôt utilisé la caméra portée, pour exprimer cette liberté que ressentait Takaki enfant, comme s'il était porté par le vent et qu'il était capable d'aller aussi loin qu'il le voulait. Et donc les années de l'adolescence, les années de lycée, dont vous parliez dans votre question, c'est vraiment cet entre-deux où la caméra a plus ou moins de stabilité, mais elle est quand même mobile.
Le thèmes du lien invisible entre deux êtres
Journaliste :
Ce thème du lien finalement invisible entre les êtres et de la rencontre aussi, souvent de personnages d'ailleurs plutôt adolescents, c'est quelque chose qui traverse à la fois la filmo de Shinkai, mais aussi beaucoup d'animés. Est-ce que c'est quelque chose qui vous touche vous particulièrement et est-ce que c'est ce qui fait aussi le côté universel et intemporel de l'histoire ?
Yoshiyuki Okuyama :
Oui, je suis tout à fait d'accord avec vous. Et en particulier ce film là, "5 centimètres par seconde" je trouve, pour compléter, c'est aussi une histoire de re-rencontre. Takaki va retrouver ces sentiments qu'il éprouvait lorsqu'il était enfant et au lycée, à travers diverses retrouvailles qu'il va faire. Pas seulement des retrouvailles humaines, mais aussi en retrouvant cette sonde Voyageur ou le Golden Record, ce disque, tout ce qui a trait au motif, à la thématique de l'espace, de l'univers. En s'y confrontant de nouveau, il va retrouver des sentiments, des sensations qu'il avait éprouvées dans le passé. Et rencontrer de nouveau en fait, la manière avec laquelle le monde lui paraissait aussi riche avant.
Et en tous cas, à titre personnel, je pense que justement ce sont ces retrouvailles qui nous font avancer dans la vie. C'est le moment en fait, où des sentiments qu'on a éprouvés, des comportements qu'on a eu dans le passé, quand on arrive à les connecter à ce qu'on est aujourd'hui et en prendre conscience, ce sont des moments où on se dit que la vie est assez amusante, assez intéressante... Et donc ce thème des retrouvailles, ce thème permet de retrouver la personne qu'on était avant et le fait d'accumuler ce type d'expériences rend nos vies plus riches. Et c'est ce que j'ai essayé d'exprimer à travers ce film.
De la séparation et des retrouvailles
Journaliste :
Et justement, et ce sera ma dernière question, le film est construit sur un équilibre assez fin entre finalement la découverte enfantine et les doutes que peuvent avoir les adultes. Et puis d'un autre côté, entre la sorte justement de nostalgie, de spleen qu'ils peuvent éprouver et un message positif à la fin qui vise à dire, et je crois que c'est dit tel quel : « tout ira bien ». Est-ce que c'est important aujourd'hui, d'autant plus peut-être qu'en 2007, de dédramatiser pour un public adolescent les séparations que peuvent amener la vie ou la bifurcation justement des trajectoires de chacun ?
Yoshiyuki Okuyama :
Je pense que, par rapport à 2007, aujourd'hui on a beaucoup moins l'expérience de la séparation. Aujourd'hui on peut reprendre contact facilement à travers les emails. Et c'est pas seulement avec les gens, mais aussi nos souvenirs, notre mémoire... On oublie beaucoup moins les choses, parce qu'il suffit de prendre son smartphone pour retrouver des photos de nos souvenirs du passé, pour retrouver des mails. Ces retrouvailles dont je parlais tout à l'heure, elles peuvent se faire dans un temps beaucoup plus court qu'avant. Avant, elles se faisaient dans un temps beaucoup plus long, ce qui rendait ces moments d'autant plus précieux. Et cela permettait de nous rendre compte à quel point les choses avaient changées. À titre d'exemple, entre quelqu'un qu'on voit tous les jours et quelqu'un qu'on va retrouver après 10 ans sans l'avoir vu, on va dans le deuxième cas voir beaucoup plus clairement les évolutions de cette personne après 10 ans de séparation. Donc pour répondre à votre question, oui pour moi c'était important de montrer qu'aujourd'hui, en 2025, ces moments-là de retrouvailles sont importants. Car on a tendance à oublier à quel point cela peut avoir du sens.

