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TOP 5 : le cinéma d’Alain Resnais

Voici le classement très personnel de la rédaction d’Abus de ciné des cinq plus belles réalisations du cinéaste Alain Resnais, accompagné de nos souvenirs de spectateurs et commentaires critiques…

5e// "CŒURS"
Réalisation : Alain Resnais
Scénario : Jean-Michel Ribes d'après Alan Ayckbourn
Acteurs principaux : Sabine Azéma, Isabelle Carré, Pierre Arditi, André Dussollier, Lambert Wilson...
Sortie : 2006

Dès son générique, "Cœurs" nous rappelle l’amour de Resnais pour le théâtre, puisque ce dernier est crédité comme le metteur en scène du film et non le réalisateur comme c’est plus souvent le cas. Et de théâtre on n’est pas loin avec ce film de deux heures qui dissèque les vies vides, tristes et mélancoliques de parisiens en proie à leurs peurs, leurs doutes, et même à leurs vices cachés. Les décors sont soignés et transpirent la « scène », les scènes se suivent tels des « actes ». Et entre chaque acte, la neige tombe. Deuxième adaptation de l’œuvre phare d’Alan Ayckbourn, après "Smoking/No Smoking", et avant "Aimer, boire et chanter", "Cœurs" est écrit par Jean-Michel Ribes. Les dialogues sont exquis et font mouche. Ils sont souvent drôles, à l’image de la première conversation du film entre Laura Morante et André Dussollier où à la question du second qui demande « Dans quoi travaille votre mari ? », la première répond « Il est dans l’expectative » ! Et c’est contre ce laisser-aller que se bat Resnais quelque part. Il invite ses personnages à agir même si le résultat n’est pas toujours celui attendu. L’essentiel n’est-il pas de tenter des choses ? Resnais en est d’ailleurs un bel exemple ! Dans "Cœurs", les personnages sont savoureux et marchent souvent par deux. Les comédiens qui les interprètent, dont les fidèles Lambert Wilson, André Dussollier, Sabine Azéma et Pierre Arditi, tiennent haut la dragée aux nouveaux qui se fondent parfaitement dans le monde du cinéaste, tels Laura Morante ou Isabelle Carré. On n’est pas prêt d’oublier le vieux salop de Claude Rich (qu’on ne verra ici jamais à l’écran) et la vicieuse sainte ni-touche d’Azéma ! Ou comment marier habilement la tristesse de vies désespérées avec l’humour des situations qui ponctuent aussi nos vies et réchauffent nos cœurs.

Mathieu Payan

© Pyramide Distribution / Fox Pathé Europa

4e// "SMOKING / NO SMOKING"
Réalisation : Alain Resnais
Scénario : Agnès Jaoui, Jean-Pierre Bacri
Acteurs principaux : Pierre Arditi, Sabine Azéma
Sortie : 1993

Partant d’un postulat de départ à tout point identique, Alain Resnais en tire deux films avec seize dénouements, grâce à une magnifique adaptation de huit pièces anglaises du dramaturge Alan Ayckbourn par le célèbre duo Agnès Jaoui/Jean-Pierre Bacri : une femme voit un paquet de cigarettes et dans la première version, allume un clope et va ouvrir la porte qui sonne, et dans le second film (ou vice et versa !), ne cède pas à la tentation et laisse la gouvernante ouvrir… Et si au lieu de faire ceci, on aurait fait cela, quelle aurait été notre vie ? Resnais s’amuse avec cette immense question et offre plusieurs vies à ses deux comédiens : Pierre Arditi et Sabine Azéma. Cette dernière tient cinq rôles dans ce diptyque tandis que son compère en tient quatre ! Un projet ambitieux, original et surtout une réussite récompensée par le prix Louis-Delluc, l’Ours d’Argent à Berlin et cinq Césars (dont celui du meilleur film).
Il y a assurément un avant et un après "Smoking" ! Les deux œuvres constituent un point d’orgue dans la filmographie du cinéaste qui en s’attachant les talents de Bacri et Jaoui, trouve là un moyen de toucher un public plus large et de lui faire partager son amour pour les arts (la BD et le théâtre en tête). Une affiche signé Floc’h, des décors anglais reconstitués sidérants, deux comédiens qui jouent les nuances nécessaires pour incarner neuf rôles et toute l’émotion des destins de vies que le sort chemine au gré d’une cigarette allumée ou laissée froide. Du grand art !

Mathieu Payan

© Cocinor-Marceau

3e// L'ANNÉE DERNIÈRE À MARIENBAD
Réalisation : Alain Resnais
Scénario : Alain Robbe-Grillet
Acteurs principaux : Delphine Seyrig, Giorgio Albertazzi, Sacha Pitoëff…
Sortie : 1961

On ne peut pas revenir intact de "L’Année dernière à Marienbad". On ne peut pas non plus en sortir indifférent. Mais surtout, on ne peut pas oublier un film pareil. Parce qu’il nous hante. Parce qu’il nous appartient davantage qu’à son propre créateur. Parce que ses images sont comme les pièces d’un puzzle obsédant dont on s’échinerait en vain à recoller les morceaux, voire des bribes d’une mémoire inachevée ou incertaine qui abolirait toutes les frontières du temps et de l’espace. Bref, un film inouï qui emprisonne à jamais son audience dans son mystère. Et pour cause : avec ce deuxième long-métrage, et de façon bien plus affirmée qu’avec "Hiroshima mon amour" deux ans plus tôt, Alain Resnais aura cassé d’un coup sec toutes les règles du 7e Art et révolutionné à ce point toutes ses conventions qu’il était inévitable que le public de l’époque, pour une fois débarrassé de tout mode d’emploi rassurant, en reste bouche bée, ébahi, stupéfait, étonné, peut-être agacé, en tout cas égaré à tout jamais dans un fascinant dédale dont il lui serait impossible de s’extraire.
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Guillaume Gas

© AMLF / Pathé

2e// "ON CONNAÎT LA CHANSON"
Réalisation : Alain Resnais
Scénario : Agnès Jaoui et Jean-Pierre Bacri
Acteurs principaux : Agnès Jaoui, André Dussollier, Lambert Wilson, Jean-Pierre Bacri, Pierre Arditi, Sabine Azéma…
Sortie : 1997

Autour d’une étonnante pile d’assiette, gravite une multitude de protagonistes mélomanes et névrosés. Thésarde spasmophile, agent immobilier arrogant, timide auteur de pièce radiophonique ou vieil ami hypocondriaque, tous forment l’entourage de la pétillante Odile Lalande, maîtresse femme autant dans son travail que dans son couple. Inspiré de l’auteur anglais Denis Potter, Resnais tente une nouvelle expérimentation cinématographique en doublant les voix des personnages de quelques couplets de chansons populaires, afin d’illustrer leurs sentiments à un moment déterminant. Curieusement, alors que le cinéaste s’est déjà essayé à des exercices de style plus périlleux, Resnais panique lors du tournage, persuadé qu’il court à la catastrophe et pense même sérieusement à renoncer. Or dès sa sortie, le film est encensé par la critique et offre à ce dernier son plus grand succès public. Secondé une nouvelle fois pour l’écriture par deux virtuoses du l’humour caustique : Agnès Jaoui et Jean-Pierre Bacri (déjà scénaristes de "Smoking/No smoking"), Resnais signe ici, une de ses plus belles fantaisies tout en gardant ce regard unique sur les comportements humains. Réaliste et fantasmagorique, "On connaît la chanson" émoustille joyeusement, le petit chevalier paysan de l'an mil au lac de Paladru, qui sommeille en chacun de nous !

Gaëlle Bouché

© Cocinor

1er// "HIROSHIMA MON AMOUR"
Réalisation : Alain Resnais
Scénario : Marguerite Duras
Acteurs principaux : Emmanuelle Riva, Eiji Okada…
Sortie : 1959

"Hiroshima mon amour" constitue, au même titre que "À bout de souffle" de Godard ou que les "Quatre Cent Coups" de Truffaut, une pierre de voûte de la Nouvelle Vague. Alain Resnais, en 1959, a de nombreux documentaires à son actif. La catastrophe d'Hiroshima fait directement écho à "Nuit et Brouillard" sur les camps de la mort, réalisé quatre ans avant. On retrouve ainsi dans "Hiroshima mon amour" de nombreuses images d’archives, souvent perturbantes, montrant de manière crue l’horreur de la guerre. Si ce premier long-métrage pose déjà Alain Resnais comme un cinéaste essentiel, la réussite du film repose aussi sur le scénario de Marguerite Duras. Toute l’intensité de l’œuvre réside dans la situation de décalage d’un amour émergeant dans un lieu ayant connu le chaos et la mort. Comme on l’entendra dans le récitatif lancinant porté par la voix d’Emmanuelle Riva : « Comment me serais-je doutée que cette ville était faite à la taille de l’amour ? ». Film d’amour donc, mais aussi film sur l’oubli, sur la mémoire, sur le traumatisme de la guerre. Le Japonais et la Française sont pris en étau entre un amour impossible et les cicatrices de la guerre qui ne se referment pas. On est tenté de dire : « C’est beau », malgré les atrocités qui nous sont montrées, qu’on ne voudrait pas regarder, mais qu’on ne peut que voir. « C’est beau », alors que le passé est innommable, le présent éphémère, l’avenir incertain. « C’est beau », car "Hiroshima mon amour", aujourd’hui Haïti mon amour, Fukushima mon amour, Damas mon amour, nous permet de ne pas oublier et, malgré tout, de porter un regard d’espoir sur l’avenir.

Rémi Geoffroy

 

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