DOSSIERBilan de l'année

TOP 2025 : "SIRĀT" élu meilleur film pour Abus de Ciné

Les bilans fournis par 12 membres de la rédaction d’Abus de Ciné sont sans appel : c’est "Sirāt", le film-choc d’Oliver Laxe, qui trône en haut de notre classement des meilleurs films de l’année 2025, devant "Une bataille après l’autre" et "Un simple accident". Retour sur les meilleurs films de l’année passée selon nous.

Comme l’an dernier, 12 rédacteurs et rédactrices d’Abus de Ciné ont proposé des bilans de l’année cinématographique qui vient de se terminer. Avec une sacrée diversité des goûts car pas moins de 124 films différents ont été cités ! Conséquence logique de ce nombre : seuls 48 se sont retrouvés dans au moins 2 bilans individuels et seulement 21 dans au moins 3 classements. En revanche, les 5 premiers de notre classement collectif se détachent assez nettement du reste en termes de points et on peut noter aussi de gros écarts au sein même de ce top 5 (voir en fin d’article pour la technique utilisée pour établir ce classement).

C’est donc "Sirāt" qui arrive en première position, assez largement car mis en avant par 10 membres sur 12 (sachant que les deux manquants n’ont tout simplement pas eu l’occasion de le voir). Étonnamment, alors qu’il a été plébiscité, le film d’Oliver Laxe n’arrive pourtant en première position dans les bilans individuels, mais il est 2 fois deuxième, à 5 reprises dans le top 5 et jamais au-delà de la 15e place. Le deuxième de notre podium, "Une bataille après l'autre", arrive relativement loin derrière avec 25 points de moins pour un ensemble de 7 mentions dans les bilans personnels, dont une première place. La médaille de bronze, 31 points derrière, revient à la Palme d’or 2025, "Un simple accident", lui aussi cité 7 fois, mais globalement moins bien placé (et au mieux deuxième).

Vient ensuite "Black Dog", qui est le seul film à se retrouver à 2 reprises en première place de bilans individuels (6 citations au total pour 11 points de moins que le film de Jafar Panahi), qui devance de peu (3 points) "L’Attachement", présent dans 5 classements et qui obtient 10 points de plus que le film suivant. Fait remarquable de ce top 5 collectif : sa diversité culturelle, avec successivement des films franco-espagnol, américain, iranien, chinois et franco-belge.

Si le taux de films américains (ou partiellement américains) monte quand on observe l’ensemble de notre top 10, la diversité reste de mise, notamment si on considère les coproductions ou l’origine des réalisateurs (le Hongrois Yórgos Lánthimos, le Sud-Coréen Bong Joon-ho), tandis qu’un autre film français, "Dossier 137", se cale en 8e position. Remarquons par ailleurs l’incroyable vitalité du cinéma iranien qui voit 3 de ses films dans notre top 30 : certes loin derrière "Un simple accident", on retrouve en effet "Mon gâteau préféré" au 15e rang et "Au pays de nos frères" à la 28e place.

Les réalisatrices sont plutôt bien représentées dans notre top 20 avec 5 films. La première de notre classement, la Française Carine Tardieu, arrive donc 5e avec "L’Attachement", puis vient l’Iranienne Maryam Moqadam, 15e avec "Mon gâteau préféré" (coréalisé avec un homme), suivie en 16e position d’un duo de réalisatrices pour "Amélie et la métaphysique des tubes", Maïlys Vallade et Liane-Cho Han. Enfin, notre top 20 se clôt avec deux autres films français réalisés par des femmes : "La Petite Dernière" d’Hafsia Herzi et "Kika" d’Alexe Poukine.

Notons enfin que deux films d’animation sont dans notre top 20 et qu’il ne s’agit pas de blockbusters américains : "Mémoires d’un escargot" (12e) et "Amélie et la métaphysique des tubes" (16e).

1er // SIRĀT

140 points – cité dans 10 bilans individuels – meilleure place : 2 fois 2e

d’Oliver Laxe
avec Sergi López, Bruno Núñez, Stefania Gadda, Joshua Liam Herderson, Tonin Janvier, Jade Oukid, Richard Bellamy…

Considéré par certains comme un des favoris pour la Palme d’or et finalement reparti de Cannes avec un prix du jury et trois prix annexes (dont le Cannes Soundtrack Award décerné à la BO signée Kangding Ray), "Sirāt" a été un choc comme on en vit peu au cinéma. Proposant un récit éprouvant et une mise en scène haletante, que l’on pourrait situer entre "Mad Max : Fury Road", "Babel" et "Le Salaire de la peur", ce long métrage franco-espagnol réalisé par Oliver Laxe ("Mimosas", "Viendra le feu") a marqué les esprits, y compris pour son casting d’inconnus charismatiques gravitant autour d’un acteur reconnu et une fois de plus excellent : Sergi López. Et il y a quelque chose d’autre d’exceptionnel : si beaucoup de spectateurs savent qu’ils doivent s’attendre à un choc avant de découvrir le film, une sorte d’accord tacite semble avoir œuvré pour ne rien divulgâcher. Ainsi, des mois se sont écoulés depuis le festival, mais les cinéphiles peuvent encore le découvrir sans avoir eu de révélations préalables. Or, qu’attendre de mieux que le frisson d’un saut dans l’inconnu quand on découvre un film ?

2e // UNE BATAILLE APRÈS L'AUTRE

115 points – cité dans 7 bilans individuels – 1 fois premier

de Paul Thomas Anderson
avec Leonardo DiCaprio, Benicio del Toro, Regina Hall, Sean Penn, Teyana Taylor, Chase Infiniti…

Tout récemment vainqueur de 4 Golden Globes et bien parti pour être un des favoris des Oscars, "Une bataille après l'autre" est ce qu’on pourrait qualifier de brulôt anti-Trump, en mettanten scène les dérives racistes, suprémacistes et masculinistes de l’Amérique contemporaine. Paul Thomas Anderson donne parfois l’impression de faire la synthèse entre deux de ses chefs d’œuvre, "Punch-drunk Love" et "There Will Be Blood", dans un mélange d’humour et de diatribe qui semble faire du funambulisme dans un chaos maîtrisé qui peut prendre aux tripes autant qu’il peut donner le fou rire. Le tout avec un casting de dingo : un Leonardo DiCaprio dépassé par son destin et les évènements, un Sean Penn psychopathe et bodybuildé, un Benicio del Toro en maître zen décalé, une Teyana Taylor habitée, ou encore une pépite à suivre, Chase Infiniti, dont le nom même est déjà tout un programme.

3e // UN SIMPLE ACCIDENT

84 points – cité dans 7 bilans individuels – meilleure place : 2e

de Jafar Panahi
avec Vahid Mobasseri, Maryam Afshari, Ebrahim Azizi, Hadis Pakbaten, Majid Panahi…

À l’heure où le peuple iranien défie une nouvelle fois le régime théocratique qui l’oppresse depuis 1979 (combien de tentatives faudra-t-il pour le renverser ?), "Un simple accident" est on ne peut plus d’actualité. Nouvelle preuve du courage de Jafar Panahi ("Hors jeu", "Taxi Téhéran", "Aucun ours"…) et de son inventivité, son dernier film nargue une fois de plus la censure en critiquant la dicature, plus ouvertement que jamais (y compris, même si c’est un détail parmi d’autres, en dévoilant un de ses personnages féminins). Dire que la Palme d’or qui lui a été décernée est politique n’est pas faux, mais ce serait oublier qu’il s’agit aussi d’un grand film de cinéma. Panahi est de ces cinéastes qui se confrontent à leur époque pour créer. On a hâte de voir ce que pourrait être son œuvre dans un Iran démocratique !

4e // BLACK DOG

73 points – cité dans 6 bilans individuels – 2 fois premier

de Guan Hu
avec Eddie Peng, Liya Tong, Xiaoguang Hu, Jia Zhangkhe, Zhang Yi…

C’est le troisième film de notre top à être passé par le Festival de Cannes, cette fois dans la section Un certain regard. "Black Dog" s’empare de la société chinoise contemporaine en se focalisant sur l’arrière-boutique de la réussite. C’est ainsi que, symboliquement, le récit se déroule dans une ville en décrépitude, presque un ville fantôme, au bord du désert, à la veille d’une fierté de la Chine : les JO de Pékin. Guan Hu met ainsi l’accent sur le contraste entre une atmosphère post-apocalyptique et la célébration de la grandeur chinoise. Avec un personnage central souvent mutique et son improbable amitié avec un chien errant, "Black Dog" interroge à la fois la marginalité, la pression sociale et la propagande. Ce n’est pas un hasard si le protagoniste est fan de Pink Floyd et plus particulièrement de "The Wall". Comme une manière de mettre à mal l’autoritatisme patriotique chinois et de fissurer le prestige de la grande muraille.

5e // L'ATTACHEMENT

70 points – cité dans 5 bilans individuels – meilleure place : 2 fois 4e

de Carine Tardieu
avec Pio Marmaï, Valeria Bruni Tedeschi, Vimala Pons, Raphaël Quenard, César Botti, Catherine Mouchet, Marie-Christine Barrault, Florence Muller…

En compétition dans la section Horizons de la Mostra de Venise en 2024, le cinquième long métrage de Carine Tardieu ("Ôtez-moi d’un doute", "Les Jeunes Amants") explore à nouveau la diversité et la complexité des relations humaines, dans un récit bouleversant qui entremêle deuil, amour, amitié et parentalité. L’une des forces de "L'Attachement" tient dans son absence de jugement et la bienveillance de ses protagonistes, en montrant qu’il n’y a rien de honteux dans les sentiments, même quand ils pourraient paraître inadéquats au regard des circonstances. En ces temps troubles où la société a trop tendance à critiquer et condamner, un tel film redonne foi en l’être humain et en notre capacités à s’aider, s’accepter, s’écouter. Le tout est porté par une vraie finesse de jeu, au sein d’une distribution emmenée par Pio Marmaï et Valeria Bruni Tedeschi qui rendent leurs personnages extrêmement touchants.

6e // THE BRUTALIST

60 points – cité dans 5 bilans individuels – 1 fois premier

de Brady Corbet
avec Adrien Brody, Felicity Jones, Guy Pearce, Joe Alwyn, Raffey Cassidy, Stacy Martin, Isaach de Bankolé…

Dire que Brady Corbet a créé l’effet d’une petite bombe serait réduire l’impact que "The Brutalist" a eu, raflant entre autres un Ours d’argent du meilleur réalisateur à Venise, 3 Golden Globes et 3 Oscars, avec notamment une statuette en poche pour Adrien Brody pour meilleur acteur (sa deuxième, 22 ans après "Le Pianiste") avec son interprétation magistrale dans la peau de l’architecte László Toth tout en nuance, oscillant entre pure tristesse et rage sourde. Que le film nous ait fait croire que ce personnage fictif aurait pu être réel en dit long sur le pouvoir d’immersion du métrage (avec une durée gargantuesque de 3h34) mais surtout l’écho étrange qu’il trouve dans nos temps contemporains. La fuite en avant d’un homme qui n’a que la création pour retrouver un but, ça ne vous dit rien ?

7e // SINNERS

57 points – cité dans 5 bilans individuels – meilleure place : 2e

de Ryan Coogler
avec Michael B. Jordan, Hailee Steinfeld, Delroy Lindo, Jack O’Connell, Jayme Lawson, Wunmi Mosaku, Omar Benson Miller…

Sur le papier, "Sinners" a quand même tout du projet casse-gueule : un film entre western et horreur teinté de rhythm and blues avec un soupçon de séquences tournées en Imax et ce pour la petite bagatelle de 90 millions de dollars. Et même si le duo Ryan Coogler/Michael B. Jordan a prouvé déjà par le passé à maintes reprises être synonymes de succès critiques et commerciaux (on pense bien entendu à "Creed" ou "Black Panther" mais aussi à leur première collaboration, "Fruitvale Station"), rien n’était gagné d’avance à une époque où films originaux (entendez par là histoire non adaptée de n’importe quel type de supports) a tendance à rimer avec bide retentissant. Mais contre toute attente et non content d’avoir empoché quasiment 400 millions de dollars à la fin de son exploitation (ce qui lui a valu un inattendu Golden Globe du box-office), le long métrage, brassant les thèmes de l'ancrage et du déracinement dans un monde où le blues autant que le Diable tissent des liens indéfectibles et transgénérationnels, reste un bon morceau de cinéma qui se fait de plus en plus rare.

8e // DOSSIER 137

55 points – cité dans 5 bilans individuels – meilleure place : 3e

de Dominik Moll
avec Léa Drucker, Jonathan Turnbull, Solan Machado-Graner, Guslagie Malanda, Stanislas Merhar, Florence Viala, Genevière Mnich…

Quelques années après le triomphe de "La Nuit du 12" qui lui a valu 3 César, Dominik Moll retrouve l’univers de la police dans "Dossier 137", en se focalisant sur un autre type d’enquête : l’IGPN. Alors qu’il avait dénoncé les violences envers les femmes dans son film précédent, le réalisateur renverse cette fois la situation en choisissant un personnage principal féminin, impeccablement incarné par Léa Drucker, qui s’intéresse à un jeune homme défiguré par un tir de flashball, victime collatérale des manifestations des Gilets Jaunes en 2018. Décortiquant avec minutie les obstacles auxquels sont confrontés l’héroïne et son équipe, le film donne une vision qui évite la vision manichéenne de la police (c’était déjà le cas dans "La Nuit du 12") tout en dénonçant les dérives, les pressions et autres entraves, et évidemment les violences policières.

9e // BUGONIA

53 points – cité dans 4 bilans individuels – meilleure place : 3e

de Yórgos Lánthimos
avec Jesse Plemons, Emma Stone, Aidan Delbis, Stavros Halkias, Alicia Silverstone…

Ce remake de "Save the Green Planet!" (2003) signé Yórgos Lánthimos s'avère à la fois plus politique et inscrite dans l'air du temps. Avec son personnage central, plus complotiste tu meurs (Jesse Plemons, particulièrement torturé), l'auteur multi-récompensé de "La Favorite" et "Pauvres Créatures", ancre son film dans l'Amérique divisée d'aujourd'hui et retrouve son actrice fétiche Emma Stone pour un rôle très physique de PDG enlevée car accusée d'être une alien voulant détruire la Terre. Les thématiques liées à l'environnement sont bien présentes, mais c'est surtout la paranoïa et la défiance des puissants qui prend le dessus dans "Bugonia", entre humour et violence parfaitement chorégraphiée.

10e // MICKEY 17

51 points – cité dans 5 bilans individuels – meilleure place : 3e

de Bong Joon-ho
avec Robert Pattinson, Naomi Ackie, Steven Yeun, Toni Collette, Mark Ruffalo, Holliday Grainger, Anamaria Vartolomei…

Auréolé (entre autres) d’une Palme d’or et de 4 Oscars pour "Parasite", Bong Joon-ho nous est revenu avec son troisième film en anglais (après "Snowpiercer" et "Okja", qui étaient partiellement en coréen). Comédie noire de science-fiction, "Mickey 17" imagine une expédition de colonisation d’une planète glacière où vivent des créatures ressemblant à d’immenses tardigrades, surnommés « rampants ». Le réalisateur dénonce la prédation des êtres humains sur l’environnement et le traitement qu’ils infligent aux êtres vivants, mais le propos est plus large que cette thématique en parlant de la manière dont les humains se comportent envers eux-mêmes. La principale originalité du métrage réside ainsi dans la façon dont le scénario s’empare de la question du clonage, en mettant en scène une technologie permettant de « réimprimer » une personne morte tout en conservant la mémoire de l’itération précédente. Riche et palpitant, souvent drôle aussi dans le style propre au cinéaste, "Mickey 17" est également une nouvelle confirmation du talent de Robert Pattinson, épatant dans son incarnation de différents clones qui finissent par avoir des personnalités variées.

Suite de notre top 20, avec des écarts plus resserrés

11e // Life of Chuck (46 points / 4 citations / 1 fois premier)

12e // Mémoires d’un escargot (44 / 4 / meilleure place : 7e)

13e // Évanouis (39 / 3 / 3e)

14e // Substitution : Bring Her Back (36 / 2 / 1 fois premier)

15e // Mon gâteau préféré (35 / 3 / 3e)

16 e // Amélie et la métaphysique des tubes (34 / 3 / 1 fois premier)

17e ex-æquo // Better Man (33 / 2 / 1 fois premier) ; Parthenope (33 / 2 / 2e)

19e ex-æquo // Kika (32 / 2 / 2e) ; La Petite Dernière (32 / 2 / 4e)


Procédure de classement utilisée : chaque membre avait la possibilité de fournir un classement comprenant entre 10 et 20 films. Quel que soit le choix, une première place vaut 20 points au film concerné, puis de manière dégressive jusqu’à 1 point pour une 20e place (le score s’arrêtant donc à 11 points pour une 10e place en cas de top 10).


Rédacteurs ayant participé à cet article : Olivier Bachelard (Bugonia) et Germain Brévot (The Brutalist, Sinners).

Raphaël Jullien Envoyer un message au rédacteur