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PARCOURS : le mystère Gus Van Sant

Le cinéaste américain, qui a fêté ses 50 ans en 2012, a longtemps navigué entre deux eaux : le cinéma indépendant et l’industrie hollywoodienne. Son génie lui a permis de sortir le meilleur de sa filmographie dans les deux registres. Retour sur sa carrière et analyse de ses films depuis "Mala noche" sorti en 1985 jusqu’à "Promised Land" sur nos écrans depuis le 17 avril 2013.

Intéressé par tous les arts, et pas seulement le septième, Gus Van Sant est un touche-à-tout qui ne peut être réduit à la seule casquette de réalisateur. Scénariste, écrivain, directeur de la photographie, musicien et peintre : voici quelques unes des autres spécialités du cinéaste indépendant américain.

Il est libre Gus

Si Gus Van Sant a connu à la fois l’industrie du ciné indé hors de Los Angeles et les studios d’Hollywood, il est certain qu’il est avant tout un homme libre dans sa tête. Van Sant commence son parcours cinématographique en 1976 après avoir sillonner l’Europe, comme assistant de production à Los Angeles. C’est plus particulièrement auprès du producteur Roger Corman qu’il débute. Mais le pape de la série B ne porte pas le jeune Gus de 24 ans vers le cinéma qu’il affectionne. Son univers à lui tourne davantage autour des marginaux et des minorités américaines. Au bout de six ans, il trouve enfin son sujet pour son premier film en tombant sur le livre de Walt Curtis "Mala noche".
Gus Van Sant tenait tout particulièrement à ce que son premier film traite d’une histoire sur des amours gays et celle de Curtis lui apportera, en plus, le lien avec les minorités puisque le récit dresse le portrait d’un américain qui tombe amoureux d’un jeune immigré mexicain clandestin recherché par la police. "Mala noche" (1985) sera tourné en 16 mm, en noir et blanc et avec des comédiens non professionnels : tout l’esprit et le cinéma de Van Sant sont là ! La prise de risque est énorme mais le réalisateur s’en fout, il est libre ! Au final, son film recevra un accueil critique d’estime. Il sera notamment récompensé par l'Association des critiques de Los Angeles. Et pour la petite histoire, le film ne sera présenté en France que vingt ans plus tard, au festival de Cannes 2006, à la Quinzaine des réalisateurs.

Gus Van Sant get the blues

© Acteurs Auteurs Associés (AAA)

Ses deux films suivants traitent à nouveau des parias de la société américaine. Sorti en 1989, "Drugstore Cowboy" est un autre road movie qui s’intéresse, cette fois-ci, à de jeunes toxicomanes obligés de voler pour satisfaire leur état de manque, avec ici encore la fuite pour échapper à la police. Mais c’est son troisième film, "My Own Private Idaho", qui imposera Gus Van Sant, en 1991, comme LE réalisateur indépendant du moment de la contre-culture hollywoodienne. En traitant de front l’homosexualité, la prostitution masculine, les amours impossibles et la cellule familiale brisée dans un désenchantement poétique, Van Sant se construira une image de réalisateur affranchi, sans tabou et libre dans sa tête. Traiter de l’homosexualité dans ses films a été pour lui libérateur. Il dira au magazine "The Advocate" « Mes films parlent de personnages homosexuels. Ils m’ont révélé mon homosexualité. Les films me l’ont souligné. C’est ce qui m’intéressait. J’étais gay. Ma vie publique devenait ma vie privée. »
Pour "My Own Private Idaho", Gus Van Sant révèle le talent du jeune comédien River Phoenix (prix d'interprétation au festival de Venise) qu’il dirigera une seconde fois dans un petit rôle pour son film de 1993 "Even Cowgirls Get the Blues". Mais 1993 est aussi une année noire. En octobre, River Phoenix décède des suites d’une overdose de drogue alors qu’il se trouve dans la boîte de nuit de Johnny Depp. Il avait 23 ans. Gus Van Sant se préparait alors à une troisième collaboration avec le comédien, à qui il avait offert le rôle d’Andy Warhol pour son nouveau projet cinématographique. Film qui ne verra finalement jamais le jour.

Une plaie ouverte qui influencera le cinéaste

La mort de River Phoenix est un choc pour le cinéaste. Cet événement coïncide d’ailleurs avec une grande rupture dans sa carrière, puisqu’il se tourne à ce moment là vers le cinéma de studio. Un peu comme si une page se tournait. Un peu comme s’il faisait le deuil d’une époque, d’un engagement, d’une certaine forme de liberté aussi. En 1995, il dirige donc Nicole Kidman, Matt Dillon et Casey Affleck dans "Prête à tout". C’est aussi le film où il met en scène le jeune frère de River Phoenix : Joaquin dans son premier grand rôle au cinéma… Film qui lancera sa carrière. Tout un symbole.
Deux ans plus tard, il fait une autre rencontre déterminante : celle de Matt Damon qui lui livre le script de "Will Hunting" dont il est l’auteur avec un copain – Ben Affleck –, qu’ils tourneront ensemble et qui deviendra un gros succès populaire et un film multi primé. Une amitié naîtra avec Matt Damon. Et, avant d’être au générique de deux de ses futurs films "Gerry" en 2002 et "Promised Land" en 2013, il lui fera faire une apparition dans "À la recherche de Forrester" (2000), un nouveau long-métrage sur un étudiant érudit (interprété par Rob Brown) pris sous l’aile d’un grand écrivain (joué par Sean Connery) : une manière pour Van Sant d’opérer un remake de l’histoire de "Will Hunting". C’est d’ailleurs l’époque à laquelle le concept de remake intéresse fortement Gus Van Sant. En effet, en 1998, avant de s’attaquer à reprendre les codes d’un de ses propres films, il se lancera le défi de réaliser plan pour plan une copie du chef d’œuvre d’Alfred Hitchcock "Psychose". Plus qu’un travail de fainéant (il a obtenu le Razzie award du pire réalisateur pour ce film), c’était certainement pour le cinéaste un moyen de questionner Hollywood sur la créativité et la copie des œuvres majeures du septième art. Gus Van Sant est proche, en effet, de tirer le rideau des plateaux hollywoodiens.

Back to the origins

© MK2 Diffusion

Les années 2000 sont donc un nouveau virage pour Gus. Comme un retour à ses premières amours : ses films de jeunesse sur des adolescences déchirées… Il déserte Hollywood, retrouve sa liberté de créer et réalisera une quadralogie forte composée de "Gerry" (2002), "Last Days" (2003), "Elephant" (2005) et "Paranoid Park" (2007). Chacun traitera à sa manière des affres du malaise adolescent et de l’errance d’une jeunesse perdue, sans but, qui espère tout au plus trouver au coin de la rue, au coin de la vie, l’amour ou la mort. Une quadralogie qui, si elle rappelle ses débuts, tranchera par la maturité du traitement et la beauté visuelle de la mise en scène (il reçut au 56e Festival de Cannes un prix pour sa réalisation d’"Elephant", en plus de la Palme d’or).
Dans ces quatre longs métrages, Gus Van Sant filme donc des rites de passages chez des ados fragiles sans qu’on arrive à percer leur mystère. La mort les tourmente, la solitude les bouffe. Comment ne pas voir planer dans ces thématiques, la déchirure de Gus du milieu des années 90 : la disparition de River Phoenix… Lors de la sortie de "Last Days", Gus Van Sant dira : « Quand Kurt Cobain est mort, ses derniers jours ont exercé une véritable fascination. C’est un peu comme ce que j’avais vécu pour River Phoenix, quelques temps auparavant. Un homme était en crise, personne ne pouvait l’aider. Où était-il ? Quels ont été ses derniers instants ? » Cobain et Phoenix sont morts à six mois d’intervalle. Si l’on devait faire une parabole autour de ce drame, retenons simplement la tragique analogie entre "My Own Private Idaho" et "Le Secret de Brokeback Mountain". Leurs scènes où les deux jeunes hommes discutent autour du feu ont beaucoup rapproché les deux œuvres, en plus de la thématique de fond. Une analogie qui en amènera une plus funeste lorsque l’on apprendra la disparition brutale de Heath Ledger, en pleine gloire, comme ce fut le cas pour Phoenix et Cobain…

Le plus beau des combats

© SND

Durant cette période, l’homosexualité n’est plus une priorité pour le réalisateur (c’est la mort qui le torture). Tout au plus, apparaît-elle au détour d’une scène (le baiser dans la douche d’"Elephant") ou dans la légende d’un personnage (on disait Kurt Cobain gay-friendly voire bisexuel, il avait en tout cas déclaré « I’m definitely gay in spirit »). Mais en 2008, ce thème revient en force. Il porte aux nues le combat d’Harvey Milk, dans un film éponyme. Son biopic met en scène Sean Penn dans le rôle titre, aux côtés d’autres stars telles Josh Brolin, James Franco et Emile Hirsch. Van Sant trouve dans ce sujet ses sempiternels thèmes qui l’obsèdent. Dont la Mort, éternellement présente. L’histoire, vraie, raconte comment un militant homo s’est battu pour la cause gay à San Francisco. Élu en 1977 représentant du 5e district de San Fransisco, qui inclut le quartier gay de Castro, Harvey Milk, 47 ans, devient le premier élu ouvertement homo aux États-Unis. Il parviendra à faire rejeter un projet de loi qui vise à autoriser le licenciement des enseignants ouvertement gays. Milk, qui gagne une bataille, est en plein combat. Un combat stoppé net seulement un an après son investiture par la grande faucheuse. Celle qui prendra plus tard River, Kurt alors qu’ils ont tant encore à donner, à offrir…
C’est elle aussi qui est amenée à prendre le personnage féminin de son avant-dernier film "Restless" (2011). Annabel est une jeune femme en phase terminale, atteinte d’un cancer qui d’un côté la condamne et de l’autre lui donne une énergie particulière pour profiter des derniers instants de sa vie. C’est donc un nouveau combat qu’illustre Gus Van Sant. Le réalisateur aurait-il définitivement tourné une autre page ? Aurait-il accepté l’idée du trépas ? Aurait-il envie de crier qu’il faut se battre, que la mort doit être une pulsion de vie ? Il se montre en tout cas sous un jour nouveau en filmant des mourants qui n’ont jamais été aussi vivants.

Aujourd’hui, Gus Van Sant est à nouveau sur un noble combat : celui des petites gens qui tiennent à leurs terres et qui ne veulent pas les voir massacrées sur l’autel des dollars quand les multinationales mettent tout en œuvre pour en exploiter les gisements de gaz de schistes… Gus Van Sant, avec "Promised Land", confirme qu’il ne faut pas baisser les bras et que chaque combat vaut d’être vécu, et ce jusqu’au bout du dernier souffle qui nous anime.

Filmographie et critiques :
1985 : Mala noche
1989 : Drugstore Cowboy
1991 : My Own Private Idaho
1993 : Even Cowgirls Get the Blues
1995 : Prête à tout
1997 : Will Hunting
1998 : Psycho
2000 : À la rencontre de Forrester
2002 : Gerry
2003 : Elephant
2005 : Last Days
2007 : Paranoid Park
2008 : Harvey Milk
2011 : Restless
2012 : Promised Land

Mathieu Payan Envoyer un message au rédacteur

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