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PARCOURS : Jodie Foster ou l'art de la tangente

Rares sont les artistes qui ont une carrière aussi singulière que Jodie Foster. Actrice, réalisatrice, productrice, elle a su éviter les pièges, s'inspirer de ses drames personnels pour incarner ses plus beaux rôles et n'a jamais suivi la ligne qu'on voulait lui imposer. Une résilience et une intelligence d'esprit qui font d'elle une personnalité à part à Hollywood, un « produit » du star-system qui a su mener sa carrière comme elle l'entendait.

Une enfant de la balle qui a transformé l'essai

Jodie Foster n'a pas eu à conquérir Hollywood, elle y est née. Fille d'une attachée de presse, elle passe, comme ses frère et sœurs, des castings dès son plus jeune âge. À partir de 3 ans, la petite Alicia Foster (son vrai nom) enchaîne les publicités puis les séries télé où son naturel fait mouche. Néanmoins, pour elle, jouer n'est pas une vocation et l'adolescente songe plus tard abandonner sa carrière pour se consacrer à ses études. Mais une rencontre va tout changer. À 12 ans, Martin Scorsese la contacte pour incarner Iris, la très jeune prostituée de "Taxi Driver". Elle est la seule à accepter le rôle. Un pari audacieux qui, outre une reconnaissance internationale, lui apporte une approche du métier qui à présent la fascine. Pourtant un tel rôle était à double tranchant. Elle est à présent une actrice « sexuée » et les rôles qu'on lui propose par la suite n'ont rien de candide. À une époque où le fantasme de la femme enfant ne choque personne, Jodie Foster (tout comme Brooke Shields) est une de ces poupées qu'on enlace et embrasse sans équivoque et surtout sans consentement. Qu'importe, la jeune actrice prend les choses avec fatalité et confie plus tard ne pas en avoir trop souffert. Elle, ce qui la passionne, c'est de pouvoir jouer dans des films d'auteur, apprendre, s'en inspirer, afin qu'un jour peut-être, elle puisse réaliser des films à son tour.

Impliquée bien malgré elle dans un sordide fait divers, elle s'impose dans "Les Accusés"

Jodie Foster en 1989
(photo d'Alan Light, licence CC-BY-2.0)

Dans les années 80, Jodie Foster met sa carrière entre parenthèses pour étudier à Yale dont elle sortira diplômée avec les honneurs. En 1981, le jour des Oscars, un déséquilibré tire sur le président Reagan. Ce dernier révèle que cette tentative d'assassinat avait un unique but : attirer l'attention de Jodie Foster pour qui il a développé une véritable obsession. L'actrice se retrouve alors mêlée aux rumeurs les plus sordides et est obligée d'avoir un garde du corps pour aller à la fac. Cet épisode va beaucoup la marquer. Loin de cette notoriété crasse qui lui colle alors à la peau, elle décide à la fin de ses études de fuir le star-system d'Hollywood pour tourner en France, sa patrie de cœur (elle joue pour Chabrol dans "Le Sang des autres"). De retour aux États Unis, elle exorcise ce traumatisme en incarnant des victimes de déséquilibrés. Pourtant recalée une première fois au casting des "Accusés", elle se démènera coûte que coûte pour décrocher le rôle de Sarah, une jeune femme blessée mais résolue à faire condamner les trois hommes qu'ils l'ont violée dans un bar. Un rôle grave et intense qui lui rapporte son premier Oscar. Trois ans plus tard, tout aussi déterminée, elle s'impose avec la même énergie pour incarner une jeune recrue du FBI qui doit faire ses preuves alors qu'elle est prise en étau entre deux tueurs en série. "Le Silence des agneaux" est un nouveau succès pour Jodie Foster qui se voit décerner à moins de 30 ans un nouvel Oscar.

Actrice consacrée, elle franchit le pas vers la réalisation

En 1991, date de sortie du "Silence des agneaux", Jodie Foster se voit enfin attribuer la réalisation d'un film. Une histoire toute à son image puisque "Le Petit Homme" a pour héros un enfant surdoué propulsé bien trop vite dans le monde des grands. En passant derrière la caméra, elle devient l'une des premières actrices à devenir réalisatrice (chose pourtant courante chez ses collègues masculins). Devenue également productrice et distributrice, elle réussit à gagner un peu d'indépendance pour tourner un nouveau film : "Week-end en famille". Un film survolté, sur une famille qui l'est tout autant lors du sacro-saint dîner de Thanksgiving. Ensuite, après deux enfants et deux projets qui n'ont malheureusement pas vu le jour, elle revient derrière la caméra en 2011 pour diriger Mel Gibson en quadra dépressif qui parvient à transférer son mal être sur un castor en peluche mal embouché ("Le Complexe du castor").

Après ce film, elle assume aussi pleinement sa liberté d'être non-consensuelle. D'un côté, elle soutient contre vents et marées son ami Mel Gibson (ultraconservateur et accusé de violence conjugale) et d'un autre elle déclare aux Golden Globes, être gay sans pour autant faire son coming out. Tout simplement car elle l'a déjà fait il y a « 1000 ans » aux gens qui comptent pour elle. Elle répond ainsi une bonne fois pour toute aux nombreuses attaques des dictats bien-pensants qui imposent que chaque homosexuel-le connu-e doit faire son coming out en public pour soutenir la cause. Jodie Foster veut préserver sa vie privée et c'est son droit le plus absolu. La seule chose qui nous regarde c'est sa filmographie, et à bien y regarder, elle révèle bien plus de choses sur sa personne qu'une photo volée. Certains de ses films portent un regard tranchant et critique sur l'histoire contemporaine américaine. Pour exemples : le polémique "À vif" où elle incarne une femme meurtrie et vengeresse dans l'Amérique post-11 septembre ; "Désigné coupable" qui rapporte le cauchemar d'un Mauritanien injustement détenu à Guantanamo ; et enfin le dernier film à ce jour qu'elle ait réalisé, "Money Monster", thriller cynique dénonçant à la fois les dérives de la finance et la télé sensation prête à tout pour l'audience.

Le mardi 6 juillet prochain, Jodie Foster recevra une Palme d'or d'honneur alors qu'elle n'a pas encore 60 ans. On ne pouvait rêver meilleure conclusion pour terminer cet article qui capte, à l'instant T, le parcours de cette grande dame du cinéma aussi discrète que passionnée, aussi curieuse que réfléchie.

Informations

Filmographie en tant que réalisatrice :

1991 : Le Petit Homme
1996 : Week-end en famille
2011 : Le Complexe du castor
2016 : Money Monster 

Filmographie sélective en tant qu’actrice :

Jodie Foster en 1974
(ABC Television - domaine public)

1972 : Napoléon et Samantha de Bernard McEveety
1976 : Taxi Driver de Martin Scorsese
1976 : La Petite Fille au bout du chemin de Nicolas Gessner
1976 : Bugsy Malone d’Alan Parker
1976 : Un vendredi dingue, dingue, dingue de Gary Nelson
1977 : Moi, fleur bleue d'Éric Le Hung
1980 : Ça plane, les filles ! d’Adrian Lyne
1984 : L'Hôtel New Hampshire de Tony Richardson
1984 : Le Sang des autres de Claude Chabrol
1988 : Les Accusés de Jonathan Kaplan
1990 : Une trop belle cible de Dennis Hopper
1991 : Le Silence des agneaux de Jonathan Demme
1991 : Le Petit Homme de Jodie Foster
1991 : Ombres et Brouillard de Woody Allen
1993 : Sommersby de Jon Amiel
1994 : Maverick de Richard Donner
1994 : Nell de Michael Apted
1997 : Contact de Robert Zemeckis
1999 : Anna et le Roi d’Andy Tennant
2002 : Panic Room de David Fincher
2004 : Un long dimanche de fiançailles de Jean-Pierre Jeunet
2005 : Flight Plan de Robert Schwentke
2006 : Inside Man de Spike Lee
2007 : À vif de Neil Jordan
2008 : L'Île de Nim de Jennifer Flackett et Mark Levin
2011 : Le Complexe du castor de Jodie Foster
2011 : Carnage de Roman Polanski
2013 : Elysium de Neill Blomkamp
2018 : Hôtel Artemis de Drew Pearce
2018 : Be Natural : l'histoire cachée d'Alice Guy-Blaché (documentaire) de Pamela B. Green (narratrice)
2021 : Désigné coupable de Kevin Macdonald

Gaëlle Bouché Envoyer un message au rédacteur

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