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MUSIQUE ET CINÉMA : Nat King Cole

Nat King Cole, c'est un excellent pianiste, l'un des plus grands jazzmen des années 50 mais surtout, c'est une voix reconnaissable entre toutes. D'une vivacité incandescente dans les premières chansons jusqu'au grain suave et envoûtant des derniers enregistrements, entre gaieté revigorante et irrésistible sensualité, Nat King Cole renaît au cinéma. Trouvant aussi bien sa place dans des comédies romantiques que dans des films fantastiques ou de super-héros, le crooner s'affranchit des styles comme des frontières, inspirant des cinéastes de toutes nationalités. Sa voix voyage même jusqu'à Hong-Kong, Wong Kar-wai réalisant peut-être l'hommage le plus vibrant au chanteur disparu en 1965, en faisant entendre trois de ses chansons dans son génial "In the Mood for Love". Quand une musique parvient à traverser les styles, les époques et les frontières, ne peut-on pas la qualifier sinon d'éternelle, au moins d'universelle ? Voici quelques exemples des différents registres dans lesquels a pu se fondre la voix fascinante de Nat King Cole.

Watchmen - Les Gardiens, de Zack Snyder (2009)

Un homme que l'on sent fatigué se prélasse dans son canapé avec un cigare et un thé chaud. Il s'agit d'Edward Blake, alias Le Comédien, un super-héros à la retraite. Il zappe pour finalement jeter son dévolu sur un clip paradisiaque illuminé par la voix de Nat King Cole dans "Unforgettable". Au même moment, un inconnu cagoulé fait irruption dans l'appartement en défonçant la porte d'un coup de pied rageur. Blake se lève, visiblement peu surpris : « Just a matter of time, I suppose ». S'en suit un combat effréné mais perdu d'avance, tant on sent que les gestes rouillés du comédien sont impuissants face à ceux rapides et précis de son assaillant. Après avoir détruit l'appartement autant que les chances de Blake de s'en sortir, celui-ci sent sa dernière heure arrivée. Dans un rire désespéré, il lance ce qui sera ses dernières paroles : « It's a joke. It's all a fuckin' joke. Mother forgive me. » Les belles paroles d'amour déclamées par Nat King Cole sont donc en décalage avec la violence qui se dégage de ce combat. Cette scène d'ouverture constitue le point de départ aussi mystérieux que stylisé de ce que certains appelleront le film ultime de super-héros. Unforgettable music ? Sure ! Unforgettable film ? Check yourself !

Arrête-moi si tu peux, de Steven Spielberg (2003)

Quand Leonardo Dicaprio et Tom Hanks jouent au chat et à la souris sous l'oeil de Steven Spielberg, cela donne une brillante comédie policière. Le premier interprète Frank Abagnale, un escroc spécialisé dans l'usurpation d'identité et le second, Carl Hanratty, le flic à sa recherche. Après une longue traque, Carl finit par retrouver Frank en France et le rapatrie aux Etats-Unis par avion. Simplement, Frank étant un Arsène Lupin plein de ressources, il parvient à sortir de l'avion juste avant l'atterrissage, laissant Carl sur le carreau. Mais la poursuite ne durera pas longtemps. Nous sommes à quelques jours de Noël et Frank se rapproche de la maison familiale. "The Christmas Song" se fait entendre, Nat King Cole dépeignant le bonheur lié à Noël, celui dont Frank va irrémédiablement être privé. Par la fenêtre, il voit sa mère Paula (Nathalie Baye), le nouveau compagnon de celle-ci et une petite fille qui voit Franck et lui sourit. Il lui demande où est sa maman et la petite pointe son doigt vers Paula. Frank découvre que la petite fille est donc sa demi-soeur. Tandis que, sous le choc, il est incapable de dire un mot, les voitures de police arrivent et cernent la maison. Frank adresse un dernier geste d'adieu à la petite fille avant de se rendre sans résistance. La chanson, sensée apportée joie et réconfort, prend ici une résonance douce-amère...

À la folie... pas du tout, de Laetitia Colombani (2002)

"L.O.V.E." est une chanson d'amour fonctionnant en acrostiche, chaque lettre du mot inspirant un vers : « L - is for the way you look at me, O - is for the only one I see... ». C'est un hymne à l'amour qui revient pas moins de quatre fois dans cette intrigue à tiroirs. Quand Angélique (Audrey Tautou) et Loïc (Samuel Le Bihan) se sourient sous la voix sensuelle de Nat King Cole, l'amour semble bien être le thème du film. Mais quand la chanson est laissée vingt-trois fois sur le répondeur de Loïc de manière anonyme, l'histoire d'amour prend une tournure pour le moins inquiétante. Ensuite, quand Loïc entend la chanson dans son cabinet de cardiologie, il se sent suivi et harcelé : l'amour a bel et bien disparu pour laisser place à la paranoïa. Enfin, la chanson résonne avec ironie quand elle illustre la rééducation de Loïc après un traumatisme crânien tandis que sa tortionnaire se fait traiter dans un hôpital psychiatrique quand a été décelée son érotomanie. Plutôt qu'un film sur l'amour, "À la folie... pas du tout" se révèle plus être un film sur ses terribles ravages...

In the Mood for Love, de Wong Kar-wai (2000)

Le film qui a révélé Wong Kar-wai est un film qui se contemple. Le langage cinématographique est moins narratif que purement visuel, les plans sont longs, les dialogues lents et espacés, l'utilisation des ralentis est une métaphore du temps qui s'arrête, qui prend des proportions hors de la réalité car c'est une perception du temps troublée par les sentiments des personnages. Tout est dans le non-dit, donc les regards, soutenus ou détournés, dans les détails insignifiants (une main qui effleure une rampe d'escalier, une robe qui se plisse) qui se révèlent finalement essentiels car ce sont eux qui déclenchent la passion dévastatrice de l'amour contenu et impossible qui ravage les personnages... Trois chansons de Nat King Cole accompagnent plusieurs de ces instants intemporels : "Aquellos Ojos Verdes", "Te Quiero Dijiste" et "Quizás, Quizás, Quizás". Le titre de cette dernière chanson pourrait résumer à lui seul tout ce qui ressort de chaque plan : un pari sur l'avenir, incertain, l'espoir d'un amour aussi évident que déraisonnable, l'indécision de deux êtres qui ne parviennent pas à faire face à la réciprocité de leurs sentiments...

La Fin des temps, de Peter Hyams (1999)

Il fut un temps où Arnold Schwarzenegger, avant de devenir « Gouvernator », était encore une armoire à glace exterminant toutes les créatures monstrueuses, robots indestructibles ou terroristes sanguinaires de la planète. Puis, ne trouvant plus d'ennemi à sa taille, il fallut lui trouver un adversaire à sa mesure : le diable en personne ! Sous les traits de Gabriel Byrne, l'être le plus maléfique qui soit va donc tenter de corrompre Jericho Cane (Schwarzy) en lui proposant de revivre son bonheur passé en ramenant à la vie sa femme et sa fille disparues. Ainsi apparaît au beau milieu du salon un sapin de Noël alors que retentit "The Christmas Song", entonnée par Nat King Cole. Jericho entend alors sa fille prenant un bain tandis que sa femme déboule dans la pièce comme si de rien n'était. On sent Jericho hésiter, mais c'est mal connaître un personnage incarné par Schwarzy que de le penser aussi dupe. Après un lucide « They are not real ! » et un fort à propos « Go to hell ! », Jericho balancera littéralement le diable par la fenêtre pour conclure cette confrontation mémorable. Une question subsiste néanmoins : à quoi était-il le plus difficile de résister ? A l'offre alléchante du diable ou bien à la voix suave et ensorcelante de Nat King Cole ?

Pour le pire et pour le meilleur, de James L. Brooks (1998)

Melvin Udall (Jack Nicholson), au début du film, est le prototype du parfait salaud : égoïste, méchant et misanthrope au possible. Mais sa relation avec Carol, la serveuse de son restaurant habituel, et Simon, son voisin artiste gay, vont le transformer. Il va notamment se surprendre à ressentir des sentiments jusque là inconnus pour lui, comme le fait de s'attacher à quelqu'un... Dans une scène où tous trois sont en voiture, Simon est côté passager tandis que Carol est à l'arrière. Après un bref coup d'œil à la belle dans le rétro, Melvin sort de la boîte à gant un CD sur lequel est écrit : « For emergency use only ». Quelques délicates notes de piano précèdent l'entrée de la voix mélodieuse de Nat King Cole, entonnant la chanson "For Sentimental Reason". Une manière un peu trop directe de déclarer sa flamme, pas du goût de Carol. Celle-ci intervient immédiatement : « I don't want to hear that music right now. -What do you mean ? You said you liked it... -I know. - This one has a meaning. -It's your car but I don't want to hear it, if that means anything ! » Les paroles de la chanson sont en effet assez explicites : « I love you for sentimental reasons, I hope you do believe me, I'll give you my heart, I love y...» Faisant la moue, pour ne pas dire la gueule, Melvin éteint donc l'auto radio, coupant sec la voix du chanteur de jazz. Il faut vraiment s'appeler Jack Nicholson pour oser fermer son clapet à Nat King Cole...

Nuits blanches à Seattle, de Nora Ephron (1993)

Peu après minuit le 1er janvier, Sam (Tom Hanks), veuf depuis quelques mois, va coucher son fils puis va regarder seul le feu d'artifice sur son balcon. De retour dans le séjour, il s'allonge sur le divan. Sa femme défunte apparaît à ses côtés le temps d'un souvenir heureux. Ils échangent quelques mots puis, après un douloureux mais contenu « I miss you so much it hurts », elle disparaît. Cette scène prend une dimension encore plus émouvante avec la chanson "Stardust" dont les paroles semblent coller à ce que pense Sam en silence : « When our love was new, And each kiss an inspiration, But that was long ago, Now my consolation, Is in the stardust of a song ». Ajoutez à cela le jeu tout en finesse de Tom Hanks et la voix toujours pénétrante de Nat King Cole : vos larmes n'auront pas coulé sans raison...

Un Jour sans fin, de Harold Ramis (1993)

On ne présente plus ce film désormais culte au scénario délirant, où Phil Connors (Bill Murray) se lève chaque matin pour revivre inlassablement la même journée. Durant cette interminable journée qui se répète sans cesse, Phil va passer par tous les excès, tenter de mettre fin à ses jours (en vain, bien sûr) pour finalement chercher à séduire Rita (Andie MacDowell) dont il est follement amoureux. Après avoir réussi à conquérir la belle en faisant le bien autour de lui, l'infernale journée cesse enfin pour miraculeusement passer au lendemain. Nat King Cole vient ponctuer l'ultime scène du film, où, sur un beau baiser de cinéma, les paroles de "Almost Like Being In Love" colorent parfaitement ce joli happy-ending : « What a day this has been, What a rare mood I'm in, Why, it's almost like being in love... »

Rémi Geoffroy Envoyer un message au rédacteur

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