DOSSIERIl était une fois
IL ÉTAIT UNE FOIS… Wives, d’Anja Breien
À l’occasion de la ressortie de "Wives" et de la sortie simultanée de ses deux suites, inédites en France, revenons sur le premier volet de cette trilogie de la cinéaste norvégienne Anja Breien.
Sorti en 1975 en Norvège et de façon plus confidentielle en France en 1977, "Wives" a été injustement oublié. La restauration du film par Le Chat qui fume et sa ressortie par Maladiva Films permettent de mettre en lumière une œuvre qui devrait désormais prendre toute sa place dans l’Histoire du cinéma.
Une réaction à "Husbands" de John Cassavetes
Pour comprendre pleinement "Wives", il est recommandé de connaître "Husbands" de John Cassavetes (même si on peut apprécier le film sans avoir la référence). Sorti en 1971, ce film américain suit trois hommes confrontés à un mélange de crise existentielle et de crise de la quarantaine après la mort d’un ami commun. Ceux-ci délaissent alors leurs responsabilités familiales et professionnelles pour s’adonner à une errance alcoolisée et désinhibée. Déjà décrié au moment de sa sortie, notamment pour sa relative vacuité, "Husbands" se caractérise entre autres par la misogynie de ses personnages, plus difficile encore à digérer de nos jours.
C’est ainsi qu’Anja Breien reprend et détourne le dispositif narratif de Cassavetes pour en proposer un contre-pied féminin et féministe : virée improvisée d’un trio d’amies, fuite du quotidien, dérive urbaine, le tout avec, comme chez Cassavetes, un certain degré d’improvisation ou d’écriture collaborative entre la réalisatrice et ses actrices, Anne Marie Ottersen, Katja Medbøe et Frøydis Armand. Le renversement hommes/femmes est tout sauf anodin : ce geste transforme un récit sur la crise masculine (qui verse, chez Cassavetes, dans un machisme indécent et une pleurnicherie puérile) en une réflexion sur la condition féminine dans la société scandinave des années 1970. Dans "Wives", les trois femmes adoptent des comportements traditionnellement associés à la liberté masculine : boire, flirter, voyager sans prévenir leurs conjoints, délaisser leurs enfants, etc.
Le film est donc une réponse féministe directe au modèle cassavetien et démontre qu’un même procédé peut donner lieu à des projets bien distincts, voire à des discours radicalement opposés. L’une des différences vient de la place centrale de l’humour, de l’ironie et de la joie dans "Wives", le point de départ n’y étant pas un drame comme dans "Husbands" mais une réunion d’anciennes camarades de classe, propice à l’expression d’une sororité enthousiaste et même ludique.
La démarche d’Anja Breien
Formée à Paris à l’IDHEC (devenu la Fémis en 1988) où elle est la seule femme de sa promotion, Anja Breien appartient à la Nouvelle Vague norvégienne du début des années 1970. Son cinéma explore les rapports de pouvoir et les structures sociales, en particulier les rôles assignés aux femmes. "Wives" (qui est son troisième long métrage) répond ainsi à ce type d’interrogation : que se passerait‑il si les femmes adoptaient les comportements sociaux traditionnellement tolérés chez les hommes et plutôt tabous voire proscrits chez les femmes ?
Plutôt qu’un manifeste militant frontal, Breien cherche à mettre en situation des personnages dans la réalité quotidienne pour à la fois l’observer et la questionner, pour à la fois documenter la condition féminine et proposer un regard féminin sur leurs frustrations comme sur leurs désirs. Sur le plan formel, Breien reprend les grandes lignes du cinéma de Cassavetes en proposant une esthétique naturaliste : longues scènes dialoguées, circulation libre dans l’espace urbain, caméra portée, improvisation (avec une participation active des actrices à la création des situations).
Alors que son film précédent, "Le Viol" (1971), parlait du vécu des femmes sous l’angle du drame, la cinéaste choisit ici une tonalité qui laisse plus de place à la joie qu’à la souffrance ou la colère. C’est donc également dans ce choix qu’elle se distingue explicitement de Cassavetes : « mon parti pris était d’utiliser l’humour et l’ironie ».
Production et tournage dans un contexte de renouveau
"Wives" est produit dans le contexte d’un renouveau du cinéma norvégien dans les années 1970, avec des œuvres plus personnelles et engagées, en rupture avec la décennie précédente bien plus axée sur les films populaires. Cette Nouvelle Vague norvégienne coïncidant avec la deuxième vague féministe européenne, une génération de réalisatrices émerge : une « vague des femmes » (kvinnebølgen) qui veut présenter autrement les femmes au cinéma. Par ailleurs, le film sort dans un contexte mondial particulier : 1975 avait été proclamé « année internationale de la femme » par l’ONU lors d’une résolution de l’Assemblée générale de 1972.
D’autre part, en Norvège, la production nationale bénéficie d’un volontarisme politique favorable à partir de 1969, par exemple avec des exemptions de taxes ou la création d’organismes d’aide à la création. En 1974, l’État norvégien devient d’ailleurs actionnaire principal de Norsk Film, l’un des sociétés productrices de "Wives". Ce n’était pourtant pas gagné d’avance car en 1968, Anja Breien s’agaçait de l’état du cinéma norvégien en ces mots : « Un groupe d’incompétents rejette toutes les suggestions de ceux qui aspirent à la nouveauté ».
Le tournage du film repose sur une économie légère qui permet de suivre les personnages dans des décors naturels. Cette simplicité formelle permet de capter la spontanéité des échanges et d’observer les personnages dans des situations proches du réel. Outre le rapprochement avec Cassavetes, la forme peut aussi être comparée à l’esthétique du cinéma direct des années 1950-60.
Entre reconnaissance et invisibilisation
À sa sortie, "Wives" rencontre un succès notable en Scandinavie, tant critique que public. Le film devient une œuvre notable du cinéma féministe européen, saluée pour son ton à la fois léger et politiquement incisif. Il reçoit une mention spéciale du prix du jury œcuménique au prestigieux festival de Locarno. En termes d’influence, l’historien du cinéma britannique Peter Cowie considère par exemple que "Wives" est un film précurseur du Dogme95, le mouvement lancé par Lars von Trier et Thomas Vinterberg.
Le film bénéficie de critiques positives, qui soulignent son humour, sa liberté narrative et la justesse de ses observations sociales. Malgré cette reconnaissance, la diffusion internationale demeure limitée et le film se heurte à un phénomène fréquent : l’invisibilisation des réalisatrices. En France, le film reste confidentiel et il y est injustement tombé dans l’oubli – un comble pour un pays qui l’a formée !
En Norvège, "Wives" a toutefois un autre destin, puisque son succès public permet à Anja Breien de poursuivre l’expérience avec "Wives 2" en 1985 puis "Wives 3" en 1996. Le second film, coscénarisé avec l’écrivain Knut Faldbakken, est doublement primé aux prix Amanda (l’équivalent norvégien des César), comme meilleur film et meilleure actrice (pour Anne Marie Ottersen).
La cinéaste retrouve ainsi les mêmes personnages durant trois décennies, au fil du vieillissement réel des actrices. Véritable chronique générationnelle sur la vie des femmes adultes (mariage, maternité, sexualité, travail, libertés individuelles…), cette trilogie constitue un cas cinématographique rare de l’étude du temps vécu. On peut envisager que Richard Linklater en est un héritier avec sa trilogie "Before" et son film "Boyhood", bien qu’il n’y ait pas de revendication connue de cette influence. Anja Breien envisageait même un quatrième volet en 2016, malgré la mort de Katja Medbøe en 1996, mais ce projet n’a finalement pas abouti. On peut le regretter, ou alors se dire que c’est peut-être plus harmonieux que cela reste une trilogie sur trois personnages féminins au fil de trois décennies.
Informations : Malavida Films

