DOSSIERIl était une fois
IL ÉTAIT UNE FOIS… Walkabout, de Nicolas Roeg
À l’occasion de sa ressortie en France dans une version numérique restaurée, revenons sur une œuvre singulière : "Walkabout", de Nicolas Roeg.
Il serait réducteur de réduire ce film riche à son synopsis, mais il repose sur une histoire assez simple : après un événement tragique (que l’on ne dévoilera pas ici), une adolescente et son petit frère sont égarés dans le désert australien ; alors qu’ils doivent apprendre à survivre, ils rencontrent un jeune Aborigène en plein rite initiatique...
Genèse du projet
"Walkabout", c’est d’abord un roman paru en 1959 (d’abord sous le titre "The Children"), écrit par l’écrivain anglais Donald Gordon Payne sous le pseudonyme de James Vance Marshall. Une première adaptation est écrite dans les années 1960 par les Américains Lee Loeb et Lee Irwin, qui vendent leur scénario au producteur britannique Denis O’Dell (notamment connu pour ses collaborations avec les Beatles). C’est ce dernier qui aurait proposé à Nicolas Roeg de réaliser le film.
Roeg, qui avait justement envie de porter ce roman à l’écran depuis qu’il l’avait lu, n’a pourtant encore rien réalisé, mais il possède une solide expérience de caméraman et de directeur de la photographie (travaillant par exemple sur "Lawrence d’Arabie" ou "Fahrenheit 451"). Il fait ses débuts comme réalisateur en duo avec Donald Cammell avec "Performance", sorti en 1970, soit seulement un an avant "Walkabout", qui est donc son premier film en solo.
Entretemps, l’adaptation du roman est réécrite par Edward Bond, qui est avant tout un homme de théâtre mais qui a déjà quelques scénarios à son actif, notamment celui de "Blow-Up" d’Antonioni. Plusieurs changements sont opérés par rapport au roman originel, comme la suppression du crash d’avion comme origine du drame, ou le choix d’un érotisme plus explicite pour certaines scènes (alors que l’œuvre originale est plus adaptée pour le jeune public). Roeg éprouve des difficultés faire financer le projet, même si les Beatles annoncent en avril 1968 qu’ils vont produire le film via leur société Apple (ce qui n’est pas concrétisé). Le réalisateur trouve finalement du soutien du côté de Si Litvinoff qui convainc à son tour Max Raab (notons qu’à la même époque, les deux travaillent avec Kubrick sur la production d’"Orange mécanique").
Casting et tournage
Le trio d’interprètes est hétérogène, avec une jeune actrice déjà expérimentée et deux acteurs néophytes. Jenny Agutter, qui a 16 ans au moment du tournage, a déjà joué une douzaine de rôles, depuis "À l’est du Soudan" en 1964, en passant par "La Croisade maudite" (1968) d’Andrzej Wajda. Pour l’anecdote, Agutter est en partie motivée par le projet car elle rêve de rencontrer les Beatles, du temps où ils sont pressentis pour financer le film. Agutter a ensuite une carrière prolifique, jouant par exemple dans "L’Âge de cristal" (1976), "L’aigle s’est envolé" (1976), "Equus" (1977), "Le Loup-garou de Londres" (1981), "Chucky, la poupée de sang" (1990) ou plus récemment des rôles secondaires dans "Irina Palm" (2007) et deux films Marvel ("Avengers" et "Captain America : Le Soldat de l’hiver").
Pour incarner le petit frère, Nicolas Roeg envisage d’abord son fils Nico mais les retards de production le poussent à opter pour un autre de ses fils, plus jeune : Luc. Ce dernier, crédité sous le nom de Lucien John, ne poursuit aucune activité d’acteur par la suite et devient producteur, d’abord de clips puis de films (dont "We Need to Talk About Kevin", ainsi qu’un téléfilm et un film réalisés par son père).
Concernant le personnage du jeune Aborigène, Nicolas Roeg se rend dans le nord de l’Australie pour une sorte de « casting sauvage ». C’est dans la localité de Manninggrieda, sur la Terre d’Arnhem, que le réalisateur découvre David Gulpilil, qu’il voit danser lors d’une cérémonie traditionnelle. Il n’a aucune expérience d’acteur, ne parle pas un mot d’anglais et ne sait même pas quel âge il a exactement. Peu importe : Roeg est impressionné par son charisme, son aisance corporelle et sa connaissance des rites. Malgré une erreur au générique où son nom est écrit « Gumpilil », il crève l’écran et c’est le début d’une carrière riche pour celui qui devient à la fois un acteur majeur du cinéma australien et une figure respectée de la culture aborigène (et ce malgré une vie parfois chaotique). Il joue ensuite, entre autres, dans "Storm Boy" (1976), "La Dernière Vague" (1977), "Crocodile Dundee" (1986), "Le Chemin de la liberté" (2002), "The Tracker" (2002), "The Proposition" (2005), "10 canoës, 150 lances et 3 épouses" (2016, où il est le narrateur) ou encore "Charlie's Country" (2013, qu’il a coécrit).
Le tournage, qui se déroule en 1969 dans l’outback australien, est éprouvant à cause des chaleurs extrêmes, de l’isolement et des moyens modestes. Dans la scène où le garçon aborigène soigne le dos du petit avec de la graisse de sanglier, Luc Roeg est véritablement brûlé par le soleil et c’est Gulpilil lui-même qui a suggéré d’utiliser le sanglier pour le traiter. C’est d’ailleurs représentatif de l’improvisation qui caractérise de nombreuses séquences, le scénario de Bond étant réduit à 14 pages – évitant l’excès de dialogues que proposait les précédentes écritures, ce qui déplaisait au réalisateur. Outre les conditions de tournage, certains aspects seraient plus difficilement acceptables de nos jours ; d’une part la représentation d’animaux réellement tués, d’autre part la nudité des interprètes et notamment de l’adolescente (notons toutefois que les États-Unis, pourtant si prompts à censurer la nudité, ont considérés que cette nudité n’était pas érotique et le "Walkabout" a échappé aux classifications les plus restrictives).
Nicolas Roeg n’abandonne pas sa casquette habituelle et assure lui-même la photographie de son film, avec un usage intensif de la lumière naturelle. Le réalisme environnemental devient un élément fondamental de "Walkabout", qui montre une nature à la fois belle et dangereuse.
Un film australien… selon les critères pris en compte
"Walkabout" est considéré comme une œuvre majeure de l’histoire du cinéma australien. Pourtant, il aurait pu n’être qu’un film britannique si on tient compte de la production (ce qui est généralement le critère). Les producteurs Si Litvinoff et Max Raab sont en effet britanniques, comme le sont également Nicolas Roeg, son fils Luc, Jenny Agutter, le compositeur John Barry et une grande partie de l’équipe de tournage et de postproduction. C’est d’ailleurs pour représenter le Royaume-Uni que le film est sélectionné à Cannes. Mais par la magie d’une domiciliation de la société de Litvinoff et Raab à Sydney (comme l’indique le générique), le film peut bien être considéré comme australien !
Et ce n’est que justice, puisque tout transpire l’Australie dans ce film, et pas seulement à cause des lieux de tournage ou de la présence de Gulpilil. Le titre lui-même fait référence au rite initiatique qui vivent les adolescents aborigènes, soit une errance solitaire où ils doivent survivre dans la nature – le titre initialement utilisé lors de l’exploitation en France, "La Randonnée", est donc plutôt ridicule car il ne correspond pas à ce rite ni à l’histoire du film, qui n’a rien d’une randonnée tranquille !
Finalement, "Walkabout" est aussi pleinement australien car il s’inscrit dans ce qu’on nomme la « Nouvelle Vague australienne », une période de renaissance de l’industrie cinématographique australienne, qui est quasiment à l’agonie dans les années 1960. Le film de Nicolas Roeg est ainsi le premier à impulser ce réveil, suivi notamment par "Réveil dans la terreur" (1971), "The Adventures of Barry McKenzie" (1972) ou le premier film de Peter Weir, "Les Voitures qui ont mangé Paris" (1974).
Le film est également important pour l’Australie car il résonne avec un contexte historique particulier concernant les Aborigènes, qui sont officiellement reconnus citoyens du pays après un référendum en 1967 (seulement !), ce qui ouvre la voie à d’autres évolutions et revendications : fin de la politique d’assimilation en 1970 (on conseille le film "Le Chemin de la liberté" au sujet des « Générations volées »), premier Aborigène élu au Parlement en 1971 (Neville Bonner), restitution de certaines terres des ancêtres (homelands) à partir de 1976… L’un des intérêts principaux de "Walkabout", au-delà du double récit d’initiation et de survie, est justement de questionner la coexistence entre les Australiens d’origine européenne et les Aborigènes, et de confronter la civilisation occidentale urbanisée et les traditions ancestrales qui comprennent et respectent bien mieux l’environnement. C’est ce que met en avant la réalisation de Roeg, avec une vision quasi mystique des paysages, de la faune et de la flore, l’importance des visions et hallucinations, ou encore un montage parfois déconcertant qui correspond à une vision non-linéaire du temps, typique de la spiritualité aborigène.
Accueil et postérité
Comme précisé précédemment, "Walkabout" est sélectionné au Festival de Cannes, en 1971, où il est projeté pour la première fois. En compétition pour la Palme d’or (tout comme un autre film australien : "Réveil dans la terreur"), il n’y remporte aucune récompense mais reçoit un accueil critique très favorable en Europe, puis il obtient un prix en 1972 au festival de Valladolid. Les performances du film au box-office sont modérées mais plutôt satisfaisantes pour un film d’auteur.
Son influence est en revanche loin d’être négligeable, tant sur le cinéma australien renaissant que sur le cinéma d’auteur britannique des années 1970, et plus largement pour sa proposition de montage associatif et de récit sensoriel. En 2005, le British Film Institute dresse une liste de « 50 films à voir avant 14 ans » où figure "Walkabout" – bien que le film ne soit pas aisément accessible à cet âge. Divers cinéastes ont évoqué leur admiration pour le film de Nicolas Roeg. Danny Boyle parle d’un film « incroyable, étonnant », Alex Garland d’une « réalisation virtuose » qui parvient à être « vraiment choquante, mais aussi vraiment touchante et étrangement charmante », Lucile Hadzihalilovic pense qu’il est « à la fois cruel et optimiste, et que c’est bien que les adolescents le voient », James Gray estime qu’il fait réfléchir à ce qu’est la conscience humaine, Atom Egoyan y voit une « énergie érotique mais pas sexuelle », Kelly Reichardt admire le montage non linéraire du film… Il n’est donc jamais trop tard pour découvrir ce classique.
Informations : Solaris Distribution

