DOSSIERIl était une fois
IL ÉTAIT UNE FOIS… Palombella rossa, de Nanni Moretti
En 1989, Nanni Moretti n’est pas encore ce réalisateur plébiscité dans le monde entier, auréolé d’une Palme d’or (pour "La Chambre du fils" en 2001) et de nombreuses autres récompenses. Mais "Palombella rossa" est déjà son sixième métrage, et ses premiers projets lui ont déjà valu une certaine renommée, et même quelques prix, à Venise pour "Sogni d’oro" en 1981 et à Berlin en 1986 avec "La messe est finie". Cette comédie déjantée et survoltée qui marie élucubrations philosophiques et matchs de water-polo peut aujourd’hui être vue comme l’effluve qui habitera toute la filmographie du cinéaste italien, la quintessence de son humour désabusé et de sa mélancolie politique.
À ce titre, l’ouverture est symbolique : Moretti, tel un vieux clown, fait des grimaces aux enfants placés dans la voiture devant lui. Mais l’absurdité désenchantée rode, et la scène se termine par un accident. À l’occasion de sa ressortie en salles le 3 septembre 2025, retour plus en détails sur le drolatique "Palombella rossa".
Un film né d’une crise et d’une réinvention
À la fin des années 1980, le cinéma italien semble avoir perdu ses lettres de noblesse. Les souvenirs du néoréalisme de Roberto Rossellini et Vittorio De Sica semblent loin. La fougue du cinéma d’auteur des années 50 à 70 résonnent comme une chimère égarée. Michelangelo Antonioni, Luchino Visconti, Federico Fellini et Pier Paolo Pasolini se conjuguent au passé. En plein dans sa trentaine, Nanni Morretti est épuisé, énervé de voir que cette audace qui a tant fait vibrer les salles obscures transalpines ne semble plus intéresser la nouvelle génération de metteurs en scène. L’industrie veut faire primer les scénarios sur les partis pris visuels ? Sa réponse sera "Palombella rossa", à l’inventivité éclaboussante.
Face à l’académisme ambiant, le film se veut un symbole, incarne un désir de cinéma libre, composite et surprenant. Refusant alors les ficelles classiques, Moretti choisit une structure éclatée : le film mêlera match de water-polo, flash-backs en Super 8, pauses musicales, séquences politiques et interviews parodiques. Mais comme souvent chez lui, rien n’est fait gratuitement, cette forme atypique reflétant à merveille la crise identitaire du protagoniste, Michele Apicella, double fictionnel de Moretti, frappé d’amnésie à la suite d’une sortie de route.
Michele Apicella : l’alter ego en bout de course
Le film marque surtout la dernière apparition du personnage de Michele Apicella, alter ego exubérant que Moretti avait incarné depuis son premier long-métrage, "Je suis un autarcique" (1976). Tour à tour étudiant, prêtre, professeur et ici député communiste et joueur de water-polo, Michele incarne les obsessions, les ambivalences et la lucidité ironique de Moretti. Dans "Palombella rossa", ce double cinématographique est en crise, à la fois ridicule et touchant, incapable de répondre à la question lancinante : « Que signifie être communiste aujourd’hui ? »
La force du film réside dans ce paradoxe : plus Michele se perd, plus il éclaire l’époque et nos propres contradictions. Avec son humour mordant et sa fragilité, le personnage demeure aujourd’hui l’une des figures les plus marquantes de l’œuvre de Nanni Moretti et une incarnation de la vague moderne des productions italiennes des années 80.
Un geste volontairement audacieux
"Palombella rossa" se distingue par sa mise en scène inventive et par l’audace de son dispositif. Comment captiver un spectateur avec un quasi huis clos autour d’un match de water-polo dont les règles sont probablement ignorées du public* ? Moretti relève ce défi en transformant le terrain sportif en un espace de comédie, de mémoire et de réflexion. L’amnésie du personnage devient un outil dramaturgique permettant d’éviter tout psychologisme explicatif et d’ouvrir la voie à des libertés narratives totales : Moretti s’autorise à briser le quatrième mur, à figer l’image le temps d’une chanson, ou encore à insérer des extraits inattendus d’autres métrages ("Le Docteur Jivago").
Pourtant, l’excentricité formelle ne vire jamais au caprice, elle épouse la psyché de son protagoniste et malgré le prétendu chaos de l’ensemble, elle repose sur une simplicité et une solidité structurelle qui maintiennent un parfait équilibre, offrant à l’entreprise un résultat aussi foisonnant que limpide.
Une œuvre miroir de sa filmographie
Au-delà de son exubérance, "Palombella rossa" demeure un film profondément visionnaire. Sorti en 1989, quelques semaines seulement après la chute du Mur de Berlin, il résonne avec les bouleversements politiques et idéologiques de son temps. Sans jamais tomber dans la leçon historique ni le film somme sur le communisme, le métrage s’appuie sur l’intime pour traiter l’universel, une crise existentielle comme métaphore des tourments idéologiques d’une société. D’ailleurs, l’importance de "Palombella rossa" est double : il clôt un cycle, celui du personnage de Michele Apicella, et ouvre une nouvelle période dans l’œuvre du cinéaste, encore plus tournée vers l’introspection, comme en témoignera "Journal intime" (1994).
Tombée un peu dans l’oubli de la riche production de son auteur, cette œuvre frappe aujourd’hui par sa vitalité, son humour et sa créativité. Malavida Films ne s’est pas trompé en décidant de le reprogrammer dans les salles obscures. "Palombella rossa", au-delà des rires et de l’émotion, est une très belle démonstration de la puissance de Nanni Moretti à faire du cinéma un terrain de jeu à la fois critique et poétique, habité par un sentiment sincère : un humanisme à toute épreuve.
* Notons toutefois que les règles sont peut-être mieux connues en Italie, qui est une des grandes nations du water-polo, un peu au même titre que le handball en France.

