DOSSIERÉvènement

ÉVÈNEMENT : Bo Widerberg, l’essentiel (1/2)

Le 11 juin 2025, Malavida Films ressort la quasi intégralité des longs métrages cinématographiques du cinéaste suédois Bo Widerberg. Une œuvre que l’on vous conseille vivement de (re)découvrir.

En-dehors de ses réalisations pour la télévision et de quelques courts métrages et documentaires, Bo Widerberg a sorti 13 longs métrages au cinéma entre 1963 et 1995. Seuls son quatrième ("Heja Roland !" en 1966) et son dixième ("Victoria" en 1979) n’ont pas l’honneur d’être inclus dans cette rétrospective qui fait donc presque figure d’intégrale.

Passons en revue ces onze films qui ressortent en salles. Première partie : l’ascension jusqu’à son unique expérience américaine.

1963 : LE PÉCHÉ SUÉDOIS

Titre original : Barnvagnen

Avec Inger Taube, Thommy Berggren, Lars Passgård, Ulla Akselson…

Synopsis : Britt est une jeune ouvrière qui a bien l’intention de vivre librement, passant d’un amant à un autre. Elle va devoir assumer les conséquences d’une grossesse qu’elle n’avait pas imaginée…

Présentation :

On pourrait dire que Bo Widerberg est à la Suède ce que François Truffaut est à la France : tout comme les critiques de ce dernier envers le « cinéma de papa », Widerberg s’est d’abord ouvertement exprimé en opposition au cinéma bourgeois d’Ingmar Bergman avant de passer lui-même derrière la caméra. Pour son premier long métrage au cinéma (après des débuts pour la télévision l’année précédente), il développe son style personnel sous une double influence assez nette : la Nouvelle Vague française et John Cassavetes (bande-son jazzy comprise). En clair, il propose un cinéma de rupture qui se veut au plus près du peuple et des réalités sociales, cela en filmant avec des moyens limités mais une grande liberté, entre réalisme, poésie et audaces formelles, le tout avec une grande part d’improvisation. Avec "Le Péché suédois", Bo Widerberg pose modestement les bases d’un cinéma magnifiant une soif permanente de liberté et de plaisir sans éclipser les conséquences des choix individuels et les obstacles divers, notamment les conditions de vie des plus modestes. Si sa filmographie est ensuite plus centrée sur des personnages masculins, il débute au contraire avec une héroïne, qu’il accompagne dans ses joies comme dans ses doutes, le tout avec la complicité de Jan Troell qui signe une photographie noir et blanc aussi belle que des clichés de Robert Doisneau, Cartier-Bresson ou Vivian Maier.

1963 : LE QUARTIER DU CORBEAU

Titre original : Kvarteret Korpen

Avec Thommy Berggren, Keve Hjelm, Emy Storm, Ingvar Hirdwall, Christina Frambäck…

Synopsis : En 1936, le jeune Anders vit avec ses parents dans un quartier miséreux de Malmö. Observant ses semblables et son environnement avec un regard aigu, il se rêve écrivain, espérant qu’un tel destin lui permette d’échapper à sa condition sociale…

Présentation :

Avec "Le Quartier du corbeau", qu’il situe durant la décennie de sa naissance et dans la ville où il a grandi, Bo Widerberg signe un film d’inspiration autobiographique – là encore, on pourrait y voir un parallèle avec Truffaut. Comme son héros, le cinéaste a des origines modestes et s’est d’abord vu écrivain. C’est donc à travers le regard de son personnage que Widerberg rend hommage aux classes populaires et témoigne de leurs difficultés, dans un contexte de Grande Dépression et de montée des populismes d’inspiration nazie. Le film pose une grande question : comment rester digne quand on vit dans la misère avec la conscience des injustices et des rêves plein la tête ? Via Anders et ses parents, le cinéaste confronte trois façons d’y faire face : le père avec un mélange de désespoir (passant notamment par l’alcoolisme) et de grandiloquence à la limite de la mythomanie ; la mère dans une lutte de tous les instants pour mieux vivre avec un sens développé de responsabilité, de pragmatisme et de droiture ; le fils avec une foi quasi inébranlable dans l’éducation et la possibilité de s’extraire de sa classe.

1965 : AMOUR 65

Titre original : Kärlek 65

Avec Keve Hjelm, Ann-Marie Gyllenspetz, Inger Taube, Evabritt Stranberg, Ben Carruthers, Björn Gustafson, Kent Andersson, Thommy Berggren…

Synopsis : Keve est un cinéaste respecté, marié et père d’une petite fille. Ses relations extra-conjugales mettent à mal son couple, et peut-être aussi le tournage de son nouveau film...

Présentation :

Avec "Amour 65", Bo Widerberg propose une mise en abyme de son travail et de sa vie privée, donnant à la fois à réfléchir sur l’acte cinématographique et sur les notions de fidélité et de mensonge. Si ce film paraît étonnamment bourgeois pour ce cinéaste plus attaché aux classes populaires, il n’en reste pas moins un questionnement sur la vérité, dans un geste de cinéma formellement complexe qui se joue des frontières entre fiction et autobiographie – Widerberg allant jusqu’à donner aux personnages les mêmes prénoms que leurs interprètes, et ce en choisissant pour le rôle de l’épouse du réalisateur une actrice ayant le même prénom que sa propre femme d’alors ! De nouveau influencé par Cassavetes, au point de faire jouer Ben Carruthers, en apparence dans son propre rôle (évoquant même le tournage de "Shadows" dans les dialogues), le Suédois donne à son film une structure non classique qui est moins un récit qu’une déambulation dont les repères spatio-temporels sont flous. Hymne à la capacité de sublime la réalité grâce au cinéma, flirtant avec les limites de la morale, citant ouvertement Godard et Antonioni, "Amour 65" est tantôt sensuel tantôt d’une innocence enfantine, faisant régulièrement du jeu une métaphore du désir de liberté, qu’il soit assouvi ou non (cerf-volant, machine à sous, faux pistolet…).

1967 : ELVIRA MADIGAN

Avec Thommy Berggren, Pia Degermark, Lennart Malmer, Cleo Jensen…

Synopsis : En 1889, un lieutenant de l’armée suédoise, le comte Sixten Sparre, fait désertion pour profiter pleinement de sa relation extraconjugale avec une jeune funambule danoise, Elvira Madigan, qui doit pour sa part fuir le cirque pour lequel elle travaille…

Présentation :

Premier film en couleur de Bo Widerberg, "Elvira Madigan" est inspiré d’une histoire vraie, une sorte de "Roméo et Juliette" très connue en Suède. Ne cachant rien de l’issue tragique de son récit en l’indiquant explicitement en préambule, le cinéaste crée une œuvre emprunte du romantisme jusqu’au-boutiste de ses insouciants protagonistes, prêts à tout pour s’aimer. Régulièrement accompagné par des airs de Mozart et de Vivaldi, le long métrage est longtemps porté par une joie que l’on sait éphémère, ce qui rend encore plus poignante l’attente de la conclusion. Une fois encore attaché à la recherche du plaisir, Widerberg place ses personnages dans une urgence de vivre. S’il peut certes revêtir des atours érotiques, le film ne verse pas dans l’excès charnel et ne se limite pas à ce type de jouissance (elle peut par exemple être d’ordre gustatif ou dans la simple paresse dans la nature). L’utopie amoureuse de cette errance à deux prend aussi une tournure de fugue enfantine qui se meut progressivement en course-poursuite oppressante (les autorités comme la société ne pouvant accepter cette relation). Le film se fait alors progressivement crépusculaire face à la réalité de la situation : on ne peut malheureusement pas vivre d’amour et d’eau fraîche. Notons que Pia Degermark a reçu le prix d’interprétation à Cannes pour son éblouissante performance.

1969 : ÅDALEN '31

Avec Peter Schildt, Kerstin Tidelius, Roland Hedlund, Stefan Feierbach, Marie De Greer, Anita Björk, Olof Bergström…

Synopsis : En 1931, dans le nord de la Suède, des ouvriers font massivement grève pour obtenir de meilleurs salaires. La tension monte de toutes parts, et le recours à l’armée ne risque pas d’apaiser les choses…

Présentation :

Affirmant ouvertement sa sensibilité de gauche, Widerberg ne pouvait sans doute pas passer à côté d’un fait majeur de l’histoire contemporaine de son pays qui a ouvert la voix aux sociaux-démocrates et au développement d’un modèle social progressiste (ce que rappelle le générique de fin). Le cinéaste procède un peu comme dans "Elvira Madigan", en annonçant dès l’ouverture les détails funestes des évènements d’ådalen, puis en montrant les personnages dans leur intimité, leurs désirs et leurs joies, avant de faire glisser progressivement le récit vers le drame. Estimant que « le socialisme doit éviter l’ennui » et fustigeant « le manque de sensualité de l’extrême gauche » (voir le documentaire "Being Bo Widerberg"), le réalisateur saupoudre son film de poésie, de douceur et d’amour, comme pour indiquer que l’humanisme peut se loger partout. Évitant un point de vue manichéen, il montre diverses facettes de la grève et met en scène une amourette entre deux jeunes de classes sociales opposées, un gréviste qui aide un briseur de grève blessé, ou encore un gestionnaire d’usine qui se préoccupe des conditions de vie et d’éducation des travailleurs. Inversement, la cruauté est dans chaque camp : si les tirs des soldats sont le paroxysme de la violence, la férocité des grévistes contre les « jaunes » est aussi odieuse. Une œuvre forte, couronnée du Grand Prix à Cannes.

1970 : JOE HILL

Avec Thommy Berggren, Anja Schmidt, Kelvin Malave, Evert Anderson, Cathy Smith…

Synopsis : Aux États-Unis, Joseph Hillström, dit Joe Hill, est un immigré suédois qui prend rapidement conscience du gouffre entre le rêve américain et la réalité sociale. En sillonnant le pays, il découvre un syndicat d’extrême gauche dont il devient un fervent militant…

Présentation :

Nommé pour l’Oscar du meilleur film en langue étrangère pour "Le Quartier du corbeau" puis "Ådalen '31" et pour le Golden Globe avec "Elvira Madigan", Bo Widerberg acquiert au fil des années 60 un certain prestige outre-Atlantique. Paramount lui offre alors l’opportunité de réaliser un film aux États-Unis. S’orientant pour la troisième fois de suite vers des faits réels, le cinéaste jette son dévolu sur une figure de l’extrême gauche américaine : le syndicaliste d’origine suédoise Joe Hill. Pour mieux apprécier ce film, il est préférable de connaître les complications de sa création : déjà choqué par la misère qu’il côtoie dans les rues de New York, Widerberg n’accepte pas les conditions de production à l’américaine. Il s’oppose ainsi à ses financeurs qui tentent d’influencer ses choix artistiques. Le choc entre les habitudes européennes du réalisateur et le fonctionnement de l’industrie américaine du cinéma est intenable, surtout pour un cinéaste autant attaché à la liberté. Ironie du sort, il se retrouve donc tout aussi désabusé que son héros et contraint à des choix radicaux : une fois la rupture consommée avec Paramount, il doit produire lui-même son film et en terminer le tournage en Suède. S’il remporte le Prix du jury à Cannes avec cette critique au vitriol de l’Amérique (le système social et économique, l’égoïsme, le bigotisme, la peine de mort…), Widerberg est marqué à jamais par cette expérience. C’est le début d’une deuxième période de sa vie et de sa filmographie. Et c’est aussi l'une des dernières collaborations avec Thommy Berggren, acteur fétiche de son début de carrière (6 films sur 7), qu'il n'a ensuite fait tourner que dans un court métrage en 1980 et un téléfilm en 1988.

Voir aussi la deuxième partie sur les films de Widerberg sortis entre 1974 et 1995.

Informations

Site de Malavida Films

Raphaël Jullien Envoyer un message au rédacteur

À LIRE ÉGALEMENT