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Critique Série : SQUID GAME - SAISON 1

Série créée par Hwang Dong-hyeok
Avec Lee Jung-jae, Park Hae-soo, O Yeong-su, Jung Ho-yeon, Heo Sung-tae, Anupam Tripathi, Kim Joo-ryoung, Wi Ha-joon, Lee Byung-hun, Gong Yoo…

Première diffusion en France : 2021 sur Netflix
Format : 52 à 63 minutes par épisode (9 épisodes), sauf l’épisode 8 durant 32 minutes
Site officiel : Netflix

Synopsis

Seong Gi-hun, quarantenaire divorcé et accro aux jeux d’argent, vit chez sa mère et est perpétuellement endetté. Atteignant un point de non-retour, il accepte une mystérieuse invitation à participer à un jeu permettant de remporter 45,6 milliards de wons (ce qui équivaut environ à 32 millions d’euros). Transféré dans un lieu secret, il est la dernière recrue parmi 456 concurrents et concurrentes. Au moment de commencer la compétition, personne ne sait que les perdants vont mourir…

Critique : Entrez dans le jeu, à vos risques et périls

Les dystopies, c’est comme les caricatures : comme il s’agit d’œuvres satiriques, l’erreur serait de les prendre au premier degré et de penser que leurs auteurs sont d’accord avec les actes et propos des protagonistes qui sont mis en scène, ou que ce qui est montré l’est de façon gratuite.

La série "Squid Game" n'est pas la première création à imaginer des jeux ou sports mortels. Loin de là. Si on regarde vers le grand écran, avec des scénarios souvent adaptés d’œuvres littéraires, on a eu, entre autres, "Le Prix du danger", "Running Man", "Rollerball" (deux versions), "Battle Royale", "Hunger Games", "Live!" ou encore "La Course à la mort de l’an 2000" (ou son remake "Course à la mort"). En élargissant hors écrans, on pourrait aussi citer par exemple le roman "Acide sulfurique" d’Amélie Nothomb ou les très sanglants matchs de hockey de la BD "La Foire aux immortels" d’Enki Bilal. Sans oublier que tous ces récits sont plus ou moins héritiers d’une véritable tradition antique : les gladiateurs.

Cette nouvelle proposition sud-coréenne, tout en s'inscrivant dans la lignée de ses prédécesseurs, parvient à renouveler les thématiques abordées. Depuis quelques années (voire quelques décennies), le cinéma coréen a le vent en poupe, se montrant capable de remodeler et mélanger les genres avec un certain sens de la satire sociale. C'est bien dans la même veine que se situe la série "Squid Game", qui tient à la fois de la dystopie, du thriller, du film de mafia, du genre carcéral, du snuff movie ou encore du drame social et même de la comédie (car oui, on rit parfois entre deux séquences effroyables).

Cette hybridation de styles trouve sa justification dans la volonté de prendre une thématique par tous les bouts : le jeu. Jeux d'enfants, jeux d'argent, jeux télévisés, jeux dangereux... Toutes les acceptions de cette vaste notion semblent trouver leur place quelque part au sein des neuf épisodes qui constituent cette première saison ? Notons au passage que la série pouvait tout à fait se clore ainsi mais le potentiel était bien là pour une éventuelle suite (confirmée récemment), même si le créateur, Hwang Dong-hyeok, a d’abord déclaré qu'il n'avait pas de plan précis ni l'intention de s'y mettre tout de suite et encore moins seul !

Revenons au mot « jeu » : la variété des expressions le contenant concernent cette série, au propre comme au figuré, même si certaines ne sont pas forcément universelles linguistiquement parlant (désolé, nous ne parlons pas coréen) : jouer avec le feu, jouer cartes sur table, jouer de malheur, jouer des coudes, jouer les durs, jouer la montre, jouer la comédie, jouer sa peau... Si on s'autorisait à théoriser à la française, on pourrait même mettre en parallèle le jeu et le « je », tant les questions d'individualisme, d'égoïsme, d'ambition, ou inversement de sacrifice, de loyauté et de solidarité, sont au centre des enjeux du récit.

« L’image du jeu est sans doute la moins mauvaise pour évoquer les choses sociales », disait Pierre Bourdieu. "Squid Game" en est une mordante illustration, tant la funeste compétition à laquelle participent les personnages est un révélateur des affres de la société moderne. Tout passe à la moulinette de cette satire acide : la cruauté du capitalisme, l’appât du gain, le cynisme des ultra-riches, les addictions, la pression sociale, le poids de l’honneur, le racisme… En mettant en scène des jeux d’enfants et un univers graphique aux couleurs acidulées, Hwang Dong-hyeok ironise sur la perte d’innocence des adultes (voire sur l’absence d’innocence dès l’enfance), construisant des personnages dont aucun n’est exempt de noirceur ou de nombrilisme (sauf peut-être le flic qui cherche son frère disparu).

On pourrait à loisir disserter sur l’emprisonnement volontaire de protagonistes dont le désespoir est tel qu’ils n’ont plus rien à perdre et qu’ils n’ont plus qu’un choix : se surpasser. Il est possible par ailleurs de faire une vague comparaison avec une autre série star de Netflix, "La casa de papel", les deux œuvres partageant par exemple un huis clos un peu maso de la part des héros et héroïnes, un goût pour l’excès et les cliffhangers, et des personnages masqués en combinaisons rouges !

Si l’on devine aisément quelques ficelles scénaristiques, notamment la destinée de nombreux protagonistes, la tension est permanente et le suspense au rendez-vous. En outre, la musique amplifie l’atmosphère tantôt pensante tantôt ironique, la variété des compositions soulignant également la mixture des genres, penchant par exemple du côté de la comédie, du western ou du film d’horreur.

"Squid Game" peut facilement choquer et désarçonner, possiblement parce que cette série bouscule nos habitudes, nos valeurs et nos certitudes. Mais disons-le franchement : ce n’est pas "Squid Game" qui est révoltant et malsain, c’est la société même. Et évitons les accusations biaisées : la série n’est pas responsable des dérives qu’on lui impute. Les responsables sont, particulièrement, les gens qui laissent leurs enfants regarder une série qui n’est pas à leur portée. Ce qui n’est pas étonnant quand les adultes sont aussi capables de passer à côté de la complexité et des subtilités.

Raphaël Jullien Envoyer un message au rédacteur