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ANALYSE : Les thématiques récurrentes dans l'œuvre de Bo Widerberg

À l’occasion de la rétrospective consacrée au cinéaste suédois Bo Widerberg par Malavida Films, nous vous proposons de passer en revue certaines caractéristiques de sa filmographie.

Du "Pécher suédois" en 1963 à "La Beauté des choses" en 1995, Bo Widerberg a sorti 13 longs métrages au cinéma. On a déjà parlé par ailleurs des 11 qui sont ressortis sur les écrans français depuis le 11 juin 2025 grâce à Malavida et du documentaire inédit "Being Bo Widerberg", en salles le 2 juillet (en attendant un coffret DVD/Blu-ray ?). Si une analyse plus complète de son œuvre nécessiterait sans doute d’avoir accès à l’ensemble de ses réalisations (téléfilms, courts métrages…), la comparaison de ces 13 films est suffisamment riche d’enseignements pour cerner des thématiques récurrentes de son art.

Les classes sociales modestes et la fibre sociale

Aimant critiquer Ingmar Bergman en affirmant qu’« on ne voit jamais personne travailler » dans les films de ce dernier, Bo Widerberg a pris la peine de construire une œuvre qui peut faire figure de contre-pied au cinéma bourgeois qu’il vilipendait. Dès son premier long métrage, il met ainsi en scène des personnages et des territoires modestes voire très pauvres, mais sans jamais sombrer totalement dans le misérabilisme. Certes, la peinture des conditions de vie et de travail peut s’avérer sombre ou pessimiste, mais il laisse toujours quelques espaces de respiration, de poésie ou d’espoir dans ses films.

Le monde du travail est souvent représenté comme aliénant, dégradant et précaire : les personnages ont souvent du mal à joindre les deux bouts ("Le Chemin du serpent" en est l’illustration extrême, avec une insolvabilité qui mène au viol pour compenser l’absence de paiement des dettes), les petits boulots sont légions (l’héroïne du "Pécher suédois", le père dans "Le Quartier du corbeau", l’itinérance de "Joe Hill" où être un « hobo » semble plus plaisant qu’être un travailleur exploité…), le travail en lui-même peut s’avérer absurde (notamment quand il s’agit de mode et de capitalisme, par exemple avec le marketing et la publicité qui sont tournés en dérision dans "Heja Roland!" ou la vente dans "La Beauté des choses") et la contestation peut paraître vaine (l’issue est fatale dans "Ådalen '31" et "Joe Hill", la dénonciation des abus dans la police semble vaine dans "Un flic sur le toit" et "L’Homme de Majorque").

Même quand les protagonistes n’ont pas vraiment à se plaindre de leur travail, il y a parfois plus important pour eux, surtout s’il s’agit de désir (sur quoi nous reviendrons plus loin) : les deux amoureux dans "Elvira Madigan" fuient respectivement une garnison et un cirque, le réalisateur dans "Amour 65" en oublie presque son tournage... Dans tous les cas, malgré les humiliations ou les personnages qui sombrent dans l’alcoolisme ("Le Quartier du corbeau", "La Beauté des choses"…), il y a, chez Widerberg, une volonté de chercher un minimum de dignité, par exemple à travers des moments de partage ou de convivialité. Nombre de personnages ont aussi l’espoir de sortir de leur condition et de s’élever. Cela passe par l’instruction, qui est plusieurs fois mise en avant comme un outil d’émancipation ("Le Quartier du corbeau", "Ådalen '31", "La Beauté des choses"), ou par l’exploitation d’un talent : comme Widerberg lui-même (qui a écrit avant de filmer), plusieurs se rêvent écrivains ("Le Quartier du corbeau","Heja Roland!", "Victoria"), d’autres musiciens ("Le Pécher suédois", "Le Chemin du serpent"), d’autres encore sportifs (l’ami footballeur dans "Le Quartier du corbeau", le frère boxeur dans "La Beauté des choses"). Ces rêves se heurtent toutefois assez régulièrement à une réalité qui favorise les privilégiés : sans réseau, il est difficile de percer. De même, les grandes idées sont contrecarrées par le manque de moyens pour les mettre en œuvre (le père dans "Le Quartier du corbeau", le mari de la prof dans "La Beauté des choses") et les espoirs d’amours hétérogames sont contrariés ("Ådalen '31", "Victoria").

La parentalité et les conflits de génération

Dès "Le Pécher suédois", se pose la question de la parentalité, avec une héroïne, Britt, qui décide d’élever seule son enfant (qu’elle n’avait pas prévu d’avoir) et qui fait remarquer subtilement au père biologique que le statut de père ne se résume pas à sa contribution lors de la conception ! Au fil de sa filmographie, Bo Widerberg semble avoir questionné sa propre condition, lui qui a eu des enfants avec trois femmes différentes et qui a tissé des relations parfois complexes avec sa progéniture tout en les filmant régulièrement au fil de son œuvre (le documentaire "Being Bo Widerberg" est très éclairant à ce sujet).

Son œuvre alterne ainsi entre diverses figures paternelles. Les pères peuvent s’avérer absents ou trop irrégulièrement présents : c’est le cas du père de Britt dans "Le Pécher suédois", qui est symboliquement filmé de dos ou dans un reflet de télévision, mais aussi des pères dans "Le Quartier du corbeau", "Amour 65" et "La Beauté des choses", sans parler du "Chemin du serpent" qui met en scène des veuves et des enfants nés de viol (le « père » biologique finit par adopter une fille sans pour autant reconnaître explicitement qu’il en est le géniteur), de "Elvira Madigan" dans lequel le protagoniste abandonne toute sa famille pour vivre sa relation adultérine, ou de "Tom foot" dans lequel la mère du petit prodige du foot est à peine moins effacée que le père. Au contraire, les papas plus impliqués et aimants sont plus rares, ceux d’"Ådalen '31", "Un flic sur le toit" (le temps d’une scène où un père s’occupe de nettoyer les excréments de son bébé) et "Victoria" (le meunier) étant probablement les modèles les plus positifs. Finalement, les meilleurs sont peut-être plus du côté de certains pères de substitution : le nouvel amant de Britt dans "Le Pécher suédois" pourrait être plus apte à élever l’enfant que le père biologique ; le nouveau conjoint de Tea dans "Le Chemin du serpent" apporte joie, protection et stabilité ; le jeune héros de "La Beauté des choses" finit par tisser des liens forts avec le mari de son amante.

Les mères sont généralement représentées comme des personnes bien plus fiables et responsables. Dans "Le Pécher suédois", la mère de Britt soutient sa fille ; dans "Le Quartier du corbeau", c’est sur la mère qui repose en grande partie l’équilibre financier précaire de la famille ; les mères sont plus présentes auprès de leurs enfants dans "Amour 65" et "La Beauté des choses" ; celle dans "Ådalen '31" veille au maintien de la dignité de la famille (elle va jusqu’à s'agacer du port d’une chaussette trouée par un mort !) ; la mère fait ce qu’elle peut pour protéger ses enfants dans "Le Chemin du serpent"…

De temps à autre, les films de Widerberg questionnent aussi les relations intergénérationnelles au sein des familles. Dans "Le Quartier du corbeau", la relation père-fils est ambigüe, le second disant au premier qu’il est « incroyable » dans une scène où il le regarde avec admiration, puis lui demande plus tard « une raison pour [le] respecter » avant de fondre en larmes et de le frapper. Au début d’"Un flic sur le toit", une discussion entre le vieil inspecteur de police et sa fille adolescente évoquent les différences entre générations et l’évolution du regard d’un enfant sur ses parents.

Entre désir et infidélité

Bo Widerberg aurait sans doute pu faire sienne la célèbre citation d’Oscar Wilde : « le seul moyen de se délivrer d’une tentation, c’est d’y céder ». Dans la quasi-totalité de ses films ("Tom foot" fait figure d’exception), le cinéaste aborde la question du désir (tantôt au centre des enjeux, tantôt en toile de fond) et semble plaider pour un lâcher-prise car peu de personnages se réfrènent, quelles que soient les conséquences – comme pour la paternité, il y a une part de questionnement autobiographique, car le réalisateur n’était pas un grand fidèle...

Dès les premières minutes du "Pécher suédois", il met en scène une jeune femme qui a bien l’intention de profiter librement des plaisirs charnels. Contrairement à ce personnage, bien d’autres cèdent à la tentation tout en étant déjà en couple : le réalisateur et sa maîtresse dans "Amour 65", la femme de l’écrivain qui se jette à grands coups de langue sur le héros de "Heja Roland!", le lieutenant qui décide de tout plaquer pour son amour adultérin dans "Elvira Madigan" ou encore l’enseignante qui entretient une relation avec son élève dans "La Beauté des choses". La question de l’infidélité est traitée avec des points de vue variés selon les situations et les dialogues : des films semblent indiquer qu’il serait possible d’accepter l’adultère avec plus ou moins de fatalisme voire d’ouverture d’esprit (c’est le cas des conjoints trompés dans "Amour 65" et "La Beauté des choses"), alors que d’autres conditions paraissent insupportables (le fils du "Quartier du corbeau" réagit d’abord très violemment contre sa mère quand il apprend son aventure extraconjugale ponctuelle ; le flic quitté par sa femme pour un collègue dans "L’Homme de Majorque" sombre manifestement dans la dépression…).

La question du « male gaze » peut évidemment se poser dans l’œuvre de Widerberg, car son regard peut s’avérer érotisant voire voyeuriste, à des degrés divers : Evabritt Strandberg est filmée de façon sensuelle dans "Amour 65" (retenons le magnifique plan où elle se glisse sous le pull de son amant) ; un jeune homme hypnotise une jeune femme pour la déshabiller intégralement et méthodiquement dans "Ådalen '31" ; dans "Un flic sur le toit", un policier profite d’un succinct moment d’intimité avec sa femme avant de partir travailler ; "La Beauté des choses" clôt l’œuvre du cinéaste avec son long métrage le plus érotique, filmant à plusieurs reprises les ébats des deux amants avec une nudité souvent frontale, ainsi qu’une adolescente se dénudant à deux reprises. Mais les questions de regard et de désir sont plus complexes qu’en apparence et ne se limitent pas aux fantasmes masculins : la façon de filmer Inger Taube dans "Le Pécher suédois" est délicate ; le personnage d’Evabritt Strandberg s’empare symboliquement du regard dans "Amour 65" en utilisant l’objectif de son amant (n’y aurait-il pas en outre une métaphore anti-machiste lorsque Ben Carruthers coupe en gros plan un concombre en discutant avec la femme du réalisateur ?) ; plusieurs personnages féminins prennent les devants en termes de séduction ("Heja Roland!", "La Beauté des choses") ; la nudité masculine est également montrée ("Un flic sur le toit", "Le Chemin du serpent", "La Beauté des choses")  .

D’autre part, Widerberg paraît assez clair à propos d’une chose : le nécessaire consentement. Ainsi, le viol est dénoncé de manière virulente et sans ambiguïté dans "Le Chemin du serpent". L’absence de consentement mutuel empêche par ailleurs plusieurs relations dans diverses scènes ("Heja Roland!", "Victoria", "La Beauté des choses"). C’est seulement plus équivoque dans la scène d’hypnose précédemment évoquée pour "Ådalen '31" mais on peut penser que la jeune femme est consciente de ce que le jeune homme fait et ce dernier se contente du voyeurisme, le réalisateur filmant même des gestes d’une grande douceur. Enfin, notons que Widerberg questionne la possibilité de relations avec des différences d’âge (soit avec un homme plus âgé comme dans "Amour 65" et "Elvira Madigan", soit l’inverse dans "La Beauté des choses") ou entre deux personnes provenant de classes sociales différentes (ce qu’il envisage comme une utopie dans "Ådalen '31" et "Victoria", alors qu’il dénonce la domination classiste et patriarcale avec une forme d’ignoble droit de cuissage dans "Le Chemin du serpent").

L’omniprésence du jeu et du divertissement

Le désir n’est pas la seule forme de plaisir qui baigne l’œuvre de Widerberg, où le jeu est omniprésent. Tout le monde ou presque joue dans ses films, comme si une part d’enfance ou d’immaturité subsistait dans chaque être. Évidemment, les enfants ou adolescents jouent beaucoup, souvent avec une véritable innocence : football ("Tom foot", "La Beauté des choses"), baseball ("Joe Hill"), bulles de savon ("La Beauté des choses"), dessins ("Amour 65"), tricycle ("Un flic sur le toit", où la présence de cet objet est symbole d’innocence et permet de comprendre que le tueur ne s’attaque pas aux enfants), caisses à savon ("La Beauté des choses"), construction d’un planeur avec utilisation d’un toit comme tremplin ("Ådalen '31")…

De leur côté, les adultes peuvent jouer au cerf-volant ("Amour 65"), à cache-cache (mais avec des pistolets, dans "Elvira Madigan"), au badminton ("L’Homme de Majorque"), au maquettisme (Martin Beck, le héros d’"Un flic sur le toit", construit une maquette de bateau au début du film… et on voit une maquette du même type dans le bureau du commissaire dans "L’Homme de Majorque"), au petit train ("Amour 65"), à une sorte de mini-baby-foot ("L’Homme de Majorque"), à la reproduction d’une maison en neige ("Le Chemin du serpent")... Les jeux des adultes peuvent toutefois s’avérer plus négatifs, soit parce qu’ils sont cruels (l’humiliation collective d’un homme dans "Ådalen '31", le lieutenant qui utilise le moulin sans se préoccuper des conséquences dans "Victoria"), soit par l’intermédiaire de jeux d’argent qui peuvent ruiner ("Le Quartier du corbeau"). Sur ce dernier point, Widerberg n’est toutefois pas manichéen : dans "Heja Roland!", le pari sur des courses de chevaux est une véritable opportunité d’indépendance économique (certes grâce à des tuyaux sur des courses arrangées…), et dans "Amour 65", il crée une malicieuse complicité entre deux femmes qui jouent au casino et y volent une machine à sous sur un coup de tête.

Le jeu est parfois une façon de dissocier les enfants et les adultes. Dans "La Beauté des choses" par exemple, un tas de boules de neige détruit est un symbole de bouleversement au moment où commence l’éveil sexuel du protagoniste. D’autre part, comme on l’a déjà expliqué par ailleurs, le film "Tom foot" met en avant la façon dont un jeu peut être envisagé très différemment par les enfants et les adultes, a fortiori quand le jeu en question est un sport professionnel. Inversement, le jeu peut aussi générer des moments de partage intergénérationnel dans des actes ludiques et enfantins comme dans la scène joyeuse du rocking-chair dans "Le Quartier du corbeau" ou les tours d’escaliers roulants dans ce même film, le nettoyage de vitres à la fin d’"Ådalen '31", la maison de neige dans "Le Chemin du serpent ", ou la connivence des adultes qui s’effondrent tour à tour quand la petite fille fait mine de leur tirer dessus avec un faux pistolet dans "Amour 65" (cette dernière scène est d’autant plus intéressante que la gamine en question, qui est la propre fille de Widerberg, est affublée d’un fort strabisme).

Enfin, hormis les jeux, les personnages aiment se divertir. Cela peut passer par le sport en tant que spectateur avec la boxe ("La Beauté des choses") mais surtout le foot, régulièrement présent dans la filmographie de Widerberg, dans les conversations, dans les maillots portés par certains personnages (par exemple le flic bottomless chez lui dans "Un flic sur le toit") et dans les matchs suivis par les protagonistes à la télé, à la radio ou directement dans un stade (dans "Tom foot" évidemment, mais aussi dans "Le Quartier du corbeau", où il est par exemple question de la défaite de la Suède face au Japon aux JO de Berlin en 1936). Parmi les autres divertissements, figurent le cinéma ("Le Pécher suédois", "La Beauté des choses"), la télévision ("Le Pécher suédois", "L’Homme de Majorque") ou le cirque (évoqué dans "Le Quartier du corbeau" et "Elvira Madigan", où le funambulisme est le métier de l’héroïne). Quant à la musique, elle tient une place qui dépasse souvent le divertissement car cela peut aussi être un outil de fraternité, de lutte ou d’espoir : la fanfare des ouvriers dans "Ådalen '31", le banjo et le chant militant dans "Joe Hill", la pratique de l’harmonium et du violon qui apporte quelques revenus et permet de s’évader dans "Le Chemin du serpent", ou encore les séances d’écoute partagée dans "Le Pécher suédois" et "La Beauté des choses".

Raphaël Jullien Envoyer un message au rédacteur

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