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ANALYSE : le repas de famille dans Hannah et ses soeurs, de Woody Allen

Woody Allen a été l’un des plus grands triomphateurs de cette année cinématographique 2008. A plus de 70 ans, il s’est une fois de plus montré capable de se renouveler et d’atteindre avec "Vicky Cristina Barcelona" un de ses plus grands succès, sinon artistiques, du moins commerciaux. A l’heure des fêtes de famille, entre Noël et le Jour de l’An, il est intéressant de se pencher sur l’un de ses meilleurs films "Hannah et ses sœurs" qui met en scène à de nombreuses reprises la cérémonie typiquement américaine de Thanksgiving.

L’art et la famille

A New York, une famille d'intellectuels et d'artistes fête Thanksgiving avec des amis. Ce rassemblement annuel est un rituel auquel il semble difficile de déroger, on nous le montrera à trois reprises dans le film, sur trois années consécutives. Les parents désormais âgés ressassent leurs souvenirs d'un glorieux passé tandis que leurs trois filles, entre 25 et 35 ans, connaissent des destins totalement différents les uns des autres mais intimement liés aux milieux artistiques. La fille aînée Hannah semble être celle à qui tout réussit : mère de famille nombreuse, elle vient de briller pour sa performance de comédienne dans une pièce de théâtre à Broadway. La cadette est une actrice sans succès, célibataire et qui se drogue, alors que la benjamine écrit des poèmes sans ambition précise.

Le repas de Thanksgiving semble être l'occasion pour la famille de se retrouver une fois par an autour de ce qui les unit : l'art et la famille. Les parents chantent et les filles évoquent leurs dernières créations ou actions artistiques. Le repas en lui-même est assez statique, contrairement aux scènes précédentes dans lesquelles les invités déambulaient dans l'immense appartement, empli de rires et de conversations, avec une musique d'ambiance. L'immobilisme du repas contraste fortement avec l'impression tourbillonnante suscitée par tout le début du film. Ce repas est le seul où l'on verra les membres de la famille au même endroit au même moment dans le même plan. Cela permet de situer dans un plan unique la totalité des personnages principaux. La place de la caméra étant surélevée par rapport à la table, nous ne voyons qu'une partie des convives, celle qui est de face. Elle exclue également la totalité des gens qui ne sont pas de la famille. Cela traduit la volonté de Woody Allen de focaliser l'attention du spectateur sur ses personnages principaux, et ici son héroïne Hannah, qu'on distingue nettement, entourée de ses parents et de son mari. Tous les regards sont tournés vers elle. On retrouve ici la fonction première du récit sur un ordre chronologique, à savoir celle de présenter les protagonistes, leurs lieux, des événements qui leur sont propres.

Le repas de famille, élément structurant du récit

© Orion Pictures Corporation / Fox

Sur un plan narratif, ce repas de Thanksgiving en plan unique puise son importance dans le fait qu'il est le premier repas d'un événement qui se répète à trois reprises dans le film, il ouvre donc la première partie du film à la septième minute et rythme dès lors temporellement la suite de l'intrigue en étant toujours associé au destin d'Hannah (comblée dans le premier repas, en situation personnelle de crise dans le deuxième, résolue dans le troisième). Ce repas est donc le point de départ référentiel du film, il l’inaugure et donne volontairement une image d’unité de la famille, qui sera représentée par le réalisateur de façon dispersée et en « chassé-croisé » par la suite. Dans l'œuvre de Woody Allen, l'apparent bonheur initial ne peut que cacher des failles. D’ailleurs ce repas, bien que fortement codifié et ritualisé (décorum fastueux, place des convives selon le degré de proximité avec la famille nucléaire), devient le moyen d’évoquer une autre prise de conscience. C’est le cas pour le personnage d’Elliot, le mari d’Hannah, qui à ce moment du film est fortement attiré par sa belle-sœur Lee, comme nous l’apprend la voix-off du personnage. La scène inaugurale et celle de clôture sont à « lire » en parallèle tant le contraste est évident. Aux fantasmes inassouvis et à la tension palpable de départ, symbolisés par la bonne chère et l’abondance de nourriture, s’oppose un nouveau bien-être : Elliot est retourné sereinement vers son mariage avec Hannah après une liaison avec Lee, le personnage hypocondriaque de Woody Allen a fini par épouser la sœur anciennement droguée et désormais enceinte. La caméra rend compte de cet aboutissement narratif par un vaste mouvement circulaire, signe de réunification, les mouvements plus fluides et plus lents de caméra participant également à l’absence de tension.

Le repas de famille, valorisation du personnage d’Hannah

Outre cet aspect inaugural, ce repas a pour fonction de présenter les différents enjeux des personnages. La scène est en effet située entre une présentation des personnages et un montage labyrinthiques auxquels succèdera une portraitisation plus lente, individuelle et intimiste des personnages principaux dans leurs univers respectifs. Le repas constitue un instant suspendu entre les deux, qui sous-tend tous les enjeux psychologiques et relationnels des membres de la famille, liés à l'existence d'Hannah. La valorisation de son héroïne a évidemment pour but de diriger le spectateur vers une caractérisation d'Hannah qu'il ne cessera de réévaluer tout au long du film. Malgré la courte durée de la scène (une minute et trente secondes), nous saisissons une partie de la nature des liens qui unit les personnages et on assiste à la consécration de la figure d’Hannah en tant que personnage: un toast est porté en son honneur sur l'impulsion de sa mère (d'où sa position charnière et centrale dans la table) afin de la remercier pour le repas qu'elle a confectionné et la féliciter de son succès dans sa pièce de théâtre. La scène de repas est à la gloire d'Hannah. Malgré l'importance des autres personnages qui se partagent le même temps d'apparition dans le film, Hannah reste l'héroïne éponyme du film. Elle est celle autour de qui tout le monde gravite, étant dès lors à l'origine de différents sentiments : jalousie de sa sœur droguée qui aimerait lui ressembler et dont elle dépend financièrement, fierté de ses parents qui vivent son succès par procuration, danger de sa sœur qui est l’objet de fantasme de son mari. Hannah est apparemment comblée : un remariage réussi, une carrière d'actrice, elle pousse la perfection jusqu'à l'humilité (elle estime avoir eu de la « chance » qu'on lui donne ce rôle, préfère désormais se consacrer à sa famille…). Cette scène agit dès lors comme un socle sur lequel repose la suite du récit, socle qui ne fera que se fissurer, tout comme Hannah représente à la fois le pilier familial qui va se désagréger.

Maestria dans la narration

Le repas de famille dans ce film transpose donc la notion de rituel dans le récit par la mise en valeur d’un personnage principal, entouré de personnages que l’on pourrait nommer « satellites ». Ce que dit Hannah d’elle-même, ce qu’en disent les autres et sa permanence physique et verbale dans le plan contribuent à sa « figure narrative ». A cet instant, elle n’existe pratiquement qu’à travers son rapport aux autres, mais son indépendance sera reconquise par la suite, traduite d’ailleurs par une égalité de représentation des personnages dans le temps et l’espace lors des autres repas. La récurrence du repas permet évidemment de suivre l’évolution de l’intrigue, en comparant les différentes fêtes de Thanksgiving, c’est pourquoi ces dernières apparaissent comme un élément d’ancrage et de référence indissociables du récit. Par l’exemple du repas de famille, Woody Allen montre sa maîtrise absolue des mécanismes narratifs, maestria qu’il a aura encore eu l’occasion de nous montrer en 2008 avec "Vicky Cristina Barcelona".

Camille Chignier Envoyer un message au rédacteur

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