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ABUS DE BOUQUINS : Spoon et White, tome 9 : Road’n’Trip

Plus de dix ans après le tome 8, la série de BD "Spoon et White" est relancée par les éditions Bamboo avec une nouvelle aventure intitulée "Road’n’Trip", toujours avec les Léturgie père et fils aux commandes. Que vaut le neuvième opus de cette saga qui revendique notamment l’influence du cinéma américain ?

Quand la série "Spoon et White" a été créée en 1999, on était encore dans une économie de la BD très dominée par la tradition de la ligne claire franco-belge et notamment par l’humour. Depuis, beaucoup d’eau a coulé sous les ponts, la BD a acquis une plus grande reconnaissance, avec une ouverture stylistique et culturelle, entre autres avec le développement de la BD adulte, des romans graphiques, etc. Et surtout la société entière a bien changé. Si le tome 1, "Requiem pour dingos" (initialement édit par Dupuis et réédité en 2021 par Bamboo), reste amusant à relire aujourd’hui, c’est avant tout parce qu’on le prend comme tel, dans son jus, c’est-à-dire comme une œuvre d’un passé récent.

Que "Spoon et White" ait failli disparaître définitivement en 2010, après le tome 8 ("Neverland"), n’était-il donc pas est le signe que cette saga s’était ringardisée ? Cette résurrection tardive, avec le tome "Road’n’Trip", s’accompagne-t-elle d’un renouveau et d’une modernisation ?

Graphiquement, cela reste efficace et plutôt bien chiadé, avec un vrai sens du rythme (pas de temps mort, ça s’enchaîne comme une bonne comédie d’action sur écran) mais aussi du hors champ (y compris un excellent « hors champ dans l’image » quand on doit imaginer les agissements de Spoon sur un navire situé à l’arrière-plan durant six cases successives), et une surenchère cartoonesque qui évite de se poser la question de la crédibilité du scénario et des personnages. Pas de doute, on reste dans la caricature et la parodie, les Léturgie père et fils (Jean au scénario, Simon aux dessins) ne se prennent pas au sérieux et ne cherchent qu’à divertir. Esthétiquement, la tradition de la ligne claire est respectée et on a une vraie continuité stylistique. Côté modernité, on gardera en mémoire une case vertigineuse qui propose une étonnante gestion de la perspective sur la planche 22. On aurait même aimé voir cette image remplir une page entière et il faut avouer quand même que ce style tranche un peu avec le reste, comme si ce dessin était sorti tout droit d’une œuvre de science-fiction.

Des références cinématographiques un peu partout

Spoon et White tome 9 BD couverture

Tome 9 © Bamboo Éditions

Outre l’action et les répliques qui fusent, on pourra évidemment apprécier les divers clins d’œil cinématographiques qui parsèment le récit, puisque c’est l’un des marqueurs de "Spoon et White". La référence principale est évidente dès la couverture : il s’agit de "Mad Max: Fury Road". On retrouve ainsi la course-poursuite en camion dans le désert, Spoon étant attaché sur le devant du véhicule avec le fameux masque métallique, et on peut reconnaître les traits de Tom Hardy dans le personnage de Max, un des conducteurs de camion. L’autre inspiration manifeste est plus ponctuelle : "The Grand Budapest Hotel" pour le décor du hall de l’hôtel de Mudtown.

Évidemment, Spoon, personnage immature et dingo s’il en est, reste associé d’une part à Disney (avec son prénom, Mickey, et avec ses doudous parmi lesquels on identifie Goofy/Dingo, Dumbo, le capitaine Crochet et Robin des Bois), d’autre part à Clint Eastwood, son idole dont il emprunte diverses caractéristiques, particulièrement sa voiture en référence au film "Pink Cadillac", ses allusions à "L’Inspecteur Harry" ou encore sa parodie de réplique dans "Le Bon, la Brute et le Truand" : « Le monde de la peinture se divise en deux catégories : le modèle vivant et la nature morte ; toi, tu vas faire nature morte ». Quant à Shane, le méchant magnat du gaz, il ressemble au personnage incarné par Daniel Day-Lewis dans "There Will Be Blood" et on le voit jouer avec un globe terrestre à la manière de Chaplin dans "Le Dictateur".

Pour le reste, c’est généralement moins visible ou moins explicite, mais on peut s’amuser à trouver d’autres easter eggs. La cachette des deux héros dans le port, sur les premières planches, est-elle un clin d’œil à "Usual Suspects" ? Le père de Spoon, vétéran du Vietnam, convoque évidemment plein de références possibles, et on peut par exemple penser à "Full Metal Jacket" pour le casque posé sur le poteau à l’entrée de son terrain.

En élargissant au-delà du cinéma, on peut cerner un clin d’œil à Yann, l’un des coscénaristes initiaux de "Spoon et White" (jusqu’au tome 6) : le panneau d’accueil d’entrée au Kentucky mentionne en effet un gouverneur fictif nommé Nils T. Balac – or, Balac est un autre nom de plume utilisé par Yann, par exemple pour la série "Sambre".

Des lourdeurs malheureuses et un traitement problématique des femmes

Spoon et White tome 9 BD couverture

Tome 1 © Bamboo Éditions

Malgré toutes ces réjouissances, "Road’n’Trip" est gâché par ses lourdeurs. On peut facilement pardonner les calembours peu subtils : la compagnie « OilyShit » exploitant du « gaz de shit », ou la localité vietnamienne fictive de « Kih Kapé Té » où « ça pue le guet-apens » selon le père de Spoon. On excusera moins le traitement des personnages féminins qui trahit un humour daté, qui n’a pas su s’adapter à l’évolution de la société. Attention : nous n’affirmons pas ici qu’il y a une intention délibérée ni consciente des auteurs de mépriser les femmes, mais leur travail est révélateur de la persistance d’habitudes désuètes qui posent désormais problème.

On pourrait reprendre les tics de langage du commissaire pour commenter cet aspect. Que, vu l’obsession de Spoon et White pour Courtney Balconi, celle-ci soit représenté comme une bombasse perpétuellement attirante, on tique mais soit, c’est légitime si l’on colle aux fantasmes des héros (Courtney est ainsi vêtue d’une robe très très courte et décolletée, avec de grandes bottes noires). Que tous les autres personnages féminins soient sexualisés, on tique toujours mais soit encore (l’opératrice caméra en nuisette sexy en compagnie de Courtney dans la chambre d’hôtel ; la demi-sœur de Spoon, Minnie, en crop top et pantalon taille basse ; la sœur de Bruce Ali en short, bas résille et haut de bikini). Mais que les hommes les considèrent comme des jouets sexuels sans que ça ne soit vraiment présenté comme déplacé, on ne tique plus, on explose !

Focalisons-nous sur quelques exemples concernant Courtney : White profite sans vergogne d’une conduite chaotique pour frotter sa tête entre ses seins et d’exprimer explicitement son contentement tout en se trouvant une excuse pour se dédouaner (« le choc m’a déséquilibré ») ; il prend plus tard le prétexte de la sécurité pour palper son corps (en tirant la langue de plaisir) ; et Max l’attire vers « un endroit à l’abri des regards indiscrets » puis s’étonne qu’elle soit « susceptible, la pro » après avoir indubitablement reçu une gifle hors champ pour tentative d’abus sexuel.

On peut également se poser légitimement une question : les femmes ont-elles encore une valeur quand elles ne sont pas sexy ? En effet, dès que l’opératrice caméra n’est plus en nuisette mais en tenue de travail, elle ne tient pas deux pages avant de se faire exploser hors champ par une grenade ! Quant à Minnie, elle est soudainement indésirable, ridiculisée voire animalisée lorsqu’elle est habillée d’une sorte de pyjama-combinaison qui n’a rien d’érotique. Les constats valent aussi pour certaines figurantes à la fin : une femme en surpoids qui fait horreur à White, puis deux minettes manifestement sous le charme d’un policier qui les invite à les suivre avec des intentions patentes.

Bref, si ce n’est pas la léthargie complète pour les Léturgie, il va falloir qu’ils renouvellent leur regard sur les femmes s’ils veulent nous proposer un tome 10 en adéquation avec la société actuelle !

Informations

Références bibliographiques : Jean Léturgie (scénario) et Simon Léturgie (dessins), "Spoon et White", tome 9 "Road’n’Trip", Bamboo Éditions, 2021

Raphaël Jullien Envoyer un message au rédacteur

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