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Abus de bouquins : Noire n’est pas mon métier

Initié par l’actrice Aïssa Maïga, "Noire n’est pas mon métier" est un manifeste collectif, coécrit par seize comédiennes françaises qui se lèvent ensemble contre les stéréotypes dont elles sont les victimes et les témoins. Car si elles sont noires ou métisses, elles sont avant tout des actrices qui revendiquent une meilleure visibilité, une plus grande reconnaissance artistique et professionnelle, et tout simplement plus de respect.

D’habitude, c’est plutôt mauvais signe quand un livre se répète. Mais ici, chaque impression de déjà-lu ne fait qu’amplifier l’impact des messages : non, ces témoignages ne sont pas des cas isolés ou des ressentis exagérés ; et oui, ils sont représentatifs de plusieurs problèmes à régler dans le cinéma français et plus largement du spectacle.

Si l’expression n’est pas utilisée dans l’ouvrage, il est bel et bien guidé par un féminisme intersectionnel. En effet, aucun acteur noir n’a contribué à cet appel commun. S’il est précisé ça et là que d’autres minorités (dont les hommes noirs) sont aussi concernées par les problèmes soulevés par ce livre, c’est bien l’alliance du sexisme et du racisme anti-noir qui en sous-tend le propos général. Il n’est pas anecdotique de remarquer que plusieurs auteures s’inscrivent dans un contexte post-Weinstein, dont Firmine Richard, qui évoque « une émulsion à tous les niveaux » depuis la naissance du mouvement MeToo, ou Aïssa Maïga qui écrit : « L’explosion salvatrice de la parole des victimes d’abus sexuels et de viols, comédiennes hollywoodiennes en tête, entraîne dans son sillage la libération d’un mouvement féministe global, incluant et pragmatique, qui se déploie dans tous les domaines professionnels ». Quant à Mata Gabin, on recommande vivement de lire sa contribution – sans doute l’une des plus abouties d’un point de vue littéraire – qui consiste en un récit rythmé et viscéral d’une agression sexuelle dont la comédienne a été victime au début de sa carrière.

Si aucune autre ne l’écrit avec un style aussi intense, Mata Gabin n’est pas la seule à raconter la persistance de stéréotypes érotisés au sujet des femmes noires ou métisses : Maïmouna Gueye invoque l’héritage colonial pour parler d’un « regard encore pesant, condescendant et sexualisé sur le corps noir », quand Sara Martins se moque de « l’Inconscient Collectif » (avec majuscules) qui est « persuadé que la femme noire est hyper-sexuée, lubrique et ludique, libre sexuellement », alors que Sonia Rolland précise que, si « cette attraction peut être flatteuse », elle ne l’est plus quand survient « l’idée de rester cantonner à ce genre de rôle réducteur ». Combien, aussi, rappellent le nombre de rôles de prostituées qui sont proposés aux comédiennes noires ? Plus largement, nombre des contributrices de cet essai collectif regrettent que la grande majorité des personnages qui leur sont alloués sont dégradants et bourrés de stéréotypes : femmes de ménage, femmes pauvres et/ou immigrées, joyeuses extraverties, protagonistes de seconde importance… Le poids des stéréotypes et de l’infériorisation est d’autant plus fort que certaines auteures précisent qu’elles ont elles-mêmes accepté des rôles par nécessité (Nadège Beausson-Diagne et Sabine Pakora font respectivement le constat amer de la contrainte économique : « Je dois manger et payer mon loyer » et « Concrètement, je ne travaillerais pas ») voire ont intégré malgré elles certains clichés (« J’étais moi-même raciste », s’indigne a posteriori Shirley Souagnon, alors que d’autres comme Eye Haïdara parlent du risque d’autocensure).

Plusieurs d’entre elles feignent de s’étonner des qualificatifs utilisés dans les annonces ou les didascalies, et du fait qu’une absence de précision indique souvent qu’une comédienne blanche est attendue : « Peut-être qu’être blanc va de soi ? », interroge par exemple Rachel Khan. Le manque de reconnaissance transparaît aussi dans les nombreuses remarques sur les amalgames ou sur l’absence d’individualisation. Alors que Karidja Touré raconte que les gens ont souvent confondu les quatre jeunes actrices de "Bande de filles" entre elles mais aussi avec celles de "Divines", Rachel Khan a cette formule-choc : « puisque les Noirs sont interchangeables à cause de la ressemblance ». Cette remarque est d’autant plus ahurissante qu’elle vient d’une femme dont le père est d’origine gambienne et la mère polonaise ! D’ailleurs, Sonia Rolland, issue de l’union d’un Français blanc et d’une Rwandaise, dit presque le contraire quand elle raconte avoir souvent été jugée tantôt « pas assez claire », tantôt « trop foncée ». Dans tous les cas, les comédiennes critiquent le défaut de perception de la multiplicité et de la complexité des identités : alors que Nadège Beausson-Diagne se définit comme « une vraie Afro-Armoricaine », qu’Aïssa Maïga se dit « nourrie au lait d’adultes multiples » ou que Rachel Khan (« Afro-Yiddish ») et Eye Haïdara racontent la variété des influences culturelles de leur enfance, plusieurs se moquent des clichés sur « l’accent africain » (y compris plusieurs références à l’influence des sketchs de Michel Leeb), de la régularité de certains prénoms connotés comme Fatou, ou des régulières confusions entre les multiples cultures africaines et antillaises comme s’il s’agissait d’un tout indifférencié !

Les anecdotes, plus ou moins précises, sont souvent choquantes et se font écho. Par exemple, Rachel Khan et Karidja Touré racontent la même indisponibilité de maquillage adapté à leur peau pour deux évènements prestigieux : respectivement le Festival de Cannes et la cérémonie des César. Évidemment, les cibles sont anonymes et plus l’anecdote est grave, plus il est difficile voire impossible d’identifier les personnes ou œuvres concernées : on pourra en vain chercher l’identité du « Poulpe » de Mata Gabin (notons au cas où que le surnom qu’elle donne à son agresseur ne peut pas nous tromper : grâce à certains détails, il est certain qu’il ne s’agit pas de l’humoriste Monsieur Poulpe !), mais on pourra aisément deviner qu’Aïssa Maïga parle de "L’Âge d’homme" au sujet de l’affiche où elle n’apparaît pas malgré l’importance de son personnage.

Heureusement, ce manifeste ne se contente pas de s’indigner et de brosser un tableau uniquement négatif. Des évolutions sont notées et encouragées, des personnes sont remerciées (parfois nommément : Céline Sciamma, Coline Serreau, François Ozon, Alain Maratrat, Alexandre Castagnetti…) pour avoir dépassé les clichés, quelquefois malgré les pressions… Et surtout, comme l’écrit Karidja Touré, même si l’évolution dépend de « toute une chaîne de responsabilités », « chaque maillon compte » et ces seize comédiennes sont donc bien décidées à mener ce combat légitime et à en entraîner d’autres dans leur sillage – on pourrait aisément imaginer un tome 2 avec d’autres témoignages, comme ceux de Déborah Lukumuena ou de Roukiata Ouedraogo, laquelle aborde ces mêmes sujets dans son spectacle "Je demande la route". Les esprits semblent conquérants. Marie-Philomène Nga appelle à une nécessaire mise en avant de la « mémoire collective » (notamment pour réhabiliter les pionnières comme Darling Légitimus, Jenny Alpha, Lydia Ewandé ou Laurentine Milebo) et à une volonté de « déconditionner l’imaginaire collectif de la société ». France Zobda revendique pour sa part un « combat de reconnaissance » qui passe par un refus des « compromis » et par la prise en main de projets au lieu d’attendre que les autres évoluent. Car il y a urgence, comme indiqué à de nombreuses reprises, à offrir une plus grande variété de rôles qui soit en accord avec le métissage de la société – et donc d’une partie du public qui attend de pouvoir s’identifier à des personnages.

Plusieurs contributrices notent que les opportunités sont plus importantes aux Etats-Unis, où l’évolution des regards a été amorcée plus tôt. C’est notamment le cas des plus jeunes (Magaajyia Silberfeld, Assa Sylla, Karidja Touré), qui espèrent que cet exemple permette d’envisager un avenir plus ouvert en France. Sonia Rolland, qui va aussi dans ce sens, répète ce que lui a un jour dit Quincy Jones : « À toi de provoquer les choses ». Et c’est justement ce que symbolise cet ouvrage militant. Aïssa Maïga le dit dès le prologue : elle qui se considère comme une « constante miraculée » ne peut « se réjouir du rejet de ses semblables » et refuse catégoriquement « le confort du pessimisme ». Dans une démarche « farouchement positive », elle se dit convaincue que la « dichotomie » entre les discours et les actes finira par s’estomper, entre autres avec « l’émergence d’une nouvelle génération de créateurs eux-mêmes issus de la diversité ». C’est toute la démarche de ce « livre-manifeste » qu’elle décrit comme « un plaidoyer pour le vivre ensemble mais aussi un coup de gueule » pour imaginer « un monde plus ouvert, plus juste, plus incisif » et même, à terme, « post-racial ». En avant tout-e-s !

 

Informations

Références bibliographiques : Aïssa Maïga (idée) / Collectif, "Noire n’est pas mon métier", éditions Seuil, 2018.

Raphaël Jullien Envoyer un message au rédacteur