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WASTE LAND

Un film de Lucy Walker
Avec

La « poubelle » des œuvres d’art

Lucy Walker a suivi, trois ans durant, l’artiste brésilien Vik Muniz au sein de la plus vaste décharge du monde : celle de Jardim Gramacho, dans la banlieue de Rio de Janeiro. Il y mène un projet artistique visant à sélectionner quelques « catadores », ces ramasseurs de détritus recyclables, afin de les mettre en scène dans des photographies mêlant portraits et matériaux tirés des poubelles…

Au début du XXe siècle, le poète britannique T.S. Eliot composait son œuvre la plus célèbre et la plus obscure à la fois, « The Waste Land », combinaison de multiples registres, genres, personnages, points de vue, lieux et temporalités, mélange de différentes langues et cultures, en un vaste projet universel. Le documentaire de Lucy Walker, qui joue sur la consonance avec le fameux poème et sur les nombreux sens de « waste » dans la langue de Shakespeare (« friche » ou « déchet » s’il est utilisé comme nom, « perdre » ou « gaspiller » si c’est un verbe), filme la décharge comme un monde en soi et en fait une métaphore de la diversité de notre planète, sur un canevas proche de celui d’Eliot : la décharge est le lieu qui réunit les hommes et les choses, les cultures et les modes de vie ; le lieu où se côtoient les matériaux les plus divers, les sensibilités les plus extrêmes. Le « waste land » de Walker se pose ainsi comme une continuité au poème homonyme : une illustration en malpropre des effets positifs et négatifs de la mondialisation. Eliot était, en ce sens, en avance sur son temps ; Walker, elle, nage en plein dans son époque.

A l’instar de cette mondialisation qui effraie tant les classes moyennes des pays développés, et qui en creux impacte lourdement sur l’existence des populations les plus pauvres, la décharge est un espace partagé entre misères et miracles. Misère, parce que les « catadores », terme qui n’a pas d’équivalent en français (on parle, en anglais, de « waste picker » : « cueilleur de déchets »), gagnent leur maigre pitance en ramassant et triant les ordures du « peuple d’en haut », c’est-à-dire de ceux dont les attributs les plus intimes sont quotidiennement déversés à Jardim Gramacho ; au-delà de la dégradation humaine que peut impliquer une telle tâche, le fait de travailler dans un tel fourbi a d’évidentes conséquences sanitaires et sociétales : l’une des « catadores » portraiturées par Vik Muniz raconte comment les passagers du bus s’éloignent d’elle, dégoûtés par l’odeur, sur le chemin du retour. Elle tire néanmoins une grande satisfaction de son honnête métier, aussi odorant soit-il.

Miracle, parce que les ramasseurs de détritus se font plus indispensables à mesure que l’économie locale se transforme, ouvrant les populations les plus aisées à un marché alimentaire toujours plus abondant. Ce qui a pour corollaire d’augmenter significativement le taux de déchets produits individuellement, et de rendre essentiels le tri sélectif et le recyclage. L’économie de la reconversion des déchets est désormais tributaire de ces petites mains impavides : 7000 tonnes de détritus sont déversées chaque jour à Gramacho, 13 000 personnes sont directement ou indirectement dépendantes de leur traitement, 200 tonnes finissent effectivement par être recyclées. Parallèlement, les inégalités sociales continuent de se creuser, dissociant ceux qui peuvent se permettre de gaspiller de ceux qui n’en ont pas les moyens, et qui vivent en partie du recyclage, en partie de la récupération, pour un usage personnel, des quelques biens encore utilisables piochés de ci, de là.

Miracle, encore, parce que parmi ces objets se trouvent parfois des livres que certains « catadores » mettent de côté. Quelquefois, ces livres sont lus, et aident à se former une philosophie de vie. Tiaõ, le plus charismatique des « waste pickers » découverts par Muniz, connaît par cœur certains aphorismes de Nietzsche. En bout de chaîne, Zumbi récupère les ouvrages qu’il amasse dans la petite bibliothèque communautaire créée par ses soins, ouverte à tous les habitants du bidonville. C’est peut-être la proximité de toute cette connaissance gaspillée qui développe, chez les « catadores », une lucidité qui tient presque de la clairvoyance, lorsqu’ils évoquent leurs conditions de travail ou l’utilité du tri sélectif. Quand l’une, Isis, regrette son ancienne vie auprès d’un mari aisé, l’autre (Suelem), malgré ses 18 ans et ses deux enfants en bas âge, se targue d’exercer un métier certes difficile, mais plus probe que la prostitution facile ou le trafic de drogues. Pendant que Tiaõ tente vaille que vaille d’organiser le tri au sein de sa coopérative, quand bien même une vague de désespoir viendrait déferler sur son enthousiasme, le doyen de la décharge (Valter) compense l’affliction par ses fables et ses vers, rythmant le film de son désormais célèbre : « 99 canettes, ce n’est pas 100 », manière de souligner qu’une seule action individuelle peut contrebalancer l’insouciance du collectif. Comme quoi, même au cœur des vallons de déchets, l’on peut bien trouver quelques étincelantes perles.

Ce n’est sans doute pas rendre justice au beau documentaire de Lucy Walker que de ne mettre en avant « que » son grand humanisme et la bonté résolue de ses participants, dans la mesure où l’humanisme et la bonté font trop souvent le lit de la démagogie. Au-delà de ces qualités que d’aucuns rejetteront avec une moue de dégoût, « Waste Land » est aussi un film brillant, à l’esthétique très prononcée (les images sont illustrées par la musique de Moby), et qui a l’honnêteté de ne jamais se dissimuler derrière son projet artistique. Vik Muniz, humble artisan du « recyclage » des « catadores » en œuvres d’art, est lui-même un produit de la mondialisation : né à Rio au sein d’une famille ouvrière, il profite d’un concours de circonstances dramatiques (il tente de stopper une bagarre, se fait tirer dans la jambe, et reçoit une belle indemnisation) pour s’envoler vers Brooklyn, New York, où il ouvre son atelier. Dans son travail, il est passé de la sculpture à la photographie, qu’il transforme à son gré, et utilise à peu près tous les matériaux les plus insolites : poussière, chocolat, jouets, détritus. Son retour à Jardim Gramacho, accompagné de la réalisatrice de « Countdown to Zero » et « Devil’s Playground », est autant un retour aux sources que la suite logique de son exploration matérielle. Il sait aussi que l’impact de son projet ne pourra pas être circonscrit aux galeries d’art : en faisant de ses « catadores » de purs matériaux picturaux, il leur ouvre également la voie vers l’espérance d’une vie meilleure.

Longuement, Muniz et ses collaborateurs débattent donc de ce qui se passera « ensuite ». Que deviendront Tiaõ, Suelem, Isis, Zumbi et les autres ? Comment imaginer leur retour à la décharge et à l’épuisant travail manuel du recyclage après des mois passés à l’atelier ? Comment reviendront-ils au profane dès lors qu’ils auront touché au sacré ? L’artiste comme la cinéaste n’éludent aucune de ces interrogations complexes. Par le biais du questionnement cinématographique, le spectateur est lui-même encouragé à la réflexivité. Mais pas à l’action, non : « Waste Land » se veut être un témoignage, pas un outil de propagande. Pas de culpabilisation agressive. Jamais de racolage émotionnel. Juste cette sensation, au demeurant très rassurante, que le cinéma peut être le catalyseur d’une éthique saine et lucide, dont l’objectif serait moins de sauver le monde que de déterminer les limites morales de la globalisation en vue d’une action politique moins inique.

« Waste Land » se termine sur une note d’espoir : après que chacun des participants au projet de Muniz a reçu un exemplaire de son tableau ainsi qu’une somme d’argent résultant de leur vente, Tiaõ parvient à ouvrir un centre culturel dans le bidonville, réalisant l’un de ses rêves. Très engagé auprès des siens, il est invité à un talk show télévisé, façon Larry King aux USA, et fanfaronne joyeusement devant le présentateur. Ses proches le voient bien devenir un jour président du Brésil. Incidemment, Walker et Muniz ont concouru à créer cette possibilité. Et au Brésil, rien de ce genre n’est impossible. Lula n’a-t-il pas lui-même grimpé les échelons de la société, depuis ses bas-fonds, pour finir par s’installer au Palácio da Alvorada, la résidence des chefs d’État brésiliens ?

Eric NuevoEnvoyer un message au rédacteur

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